Le goût des mochis au kouign amann
1 - Louisa
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Louisa
Réunion la plus importante de ma carrière : H-3
— Et si je me plante ? Si j’oublie une partie de ma présentation ? Si je fais tout foirer ?
— Calme-toi. Tu ne vas rien rater du tout, tente de me rassurer Gaël.
Il me connaît depuis toujours et sait d’habitude trouver les mots pour m’apaiser.
— Mais, et si…
— Tu seras parfaite, Louisa !
Je mâchonne les coins de ma tartine en essayant de refouler mon stress.
— Mon patron m’attend au tournant. C’est mon ultime chance de décrocher ce poste.
— Lou… Je te connais par cœur, tu as revu ce dossier un million de fois au moins, il n’y a aucune raison que ça se passe mal.
— Si tu le dis…
J’attrape mon café sur le comptoir de la cuisine et le porte à mes lèvres. Beurk ! Il est froid.
— J’ai l’impression de retrouver la Louisa qui préparait son bac.
Gaël rigole. Il se moque de moi. J’étais la seule à stresser dans notre groupe d’amis. Comme si ma vie dépendait de l’obtention de ce diplôme. En quelque sorte, c’était le cas. Rater mon examen aurait compromis mes projets d’avenir. Mon avenir qui continue de se jouer chaque jour. Je suis ainsi. J’ai besoin de contrôler, de me fixer des objectifs et de les atteindre.
— Pourquoi ai-je un meilleur ami aussi pourri que toi ?
— On a les amis qu’on mérite, rétorque-t-il.
Je lève les yeux au ciel et m’empresse de m’approcher du réfrigérateur pour détailler la liste qui y est accrochée.
— Au fait, j’arrive à 10 h 15 samedi prochain. Tu viens bien me chercher ?
— Je serai en tournée, c’est Loane qui te récupérera.
— Encore mieux, le charrié-je.
Il ronchonne à l’autre bout du fil.
— Tu lui as dit que je devrai faire des courses ? J’ai plusieurs choses à acheter pour Pap et Merlin.
— Oui. Je suis certain que tu auras une liste précise. Comme toujours.
Il a raison. J’aime les listes. Non, je ne les aime pas, j’en raffole. Les listes, c’est la vie. On n’est jamais mieux préparé que si on planifie tout parfaitement. Laisser place à l’imprévu m’angoisse. Les listes évitent ce genre de problème.
— Elle est déjà prête ! J’espère que je n’ai rien oublié.
— Tu n’oublies jamais rien, Louisa.
Est-ce un reproche que j’entends dans la voix de Gaël ? Non, on se connaît depuis trop longtemps pour qu’il s’agace de mes manies.
Mon téléphone vibre dans ma main.
— Merde ! À force de discuter, je vais me mettre en retard. Et M. Granger n’est jamais en retard.
J’avale mon café cul sec. Son goût est toujours aussi épouvantable. J’aurais mieux fait de le jeter et d’en faire un autre. Tant pis !
— Je suis sûr que tu as de la marge. Tu n’es jamais en retard, rétorque Gaël.
— Sauf qu’à cette heure, le trafic est dense, je ne peux pas prendre le risque d’arriver à la bourre. On est loin de nos routes de campagne. Allez, bisous.
Est-ce que je viens de lui raccrocher au nez ? On dirait bien. Flûte ! Je m’excuserai plus tard.
Je pose la tasse dans l’évier, vérifie ma tenue, attrape mon sac et quitte mon appartement. Je dévale les marches deux par deux avant de foncer dans ma voiture.
Sans surprise, il y a un monde fou sur la route. Une matinée en région parisienne sans embouteillage n’en est pas une. Je profite d’être coincée pour réciter dans ma tête les points importants de mon dossier. Le plan est clair, les exemples concrets. Tout devrait bien se passer.
Je tapote sur le volant, comme si cela pouvait miraculeusement fluidifier la circulation. Bien évidemment, ce n’est pas le cas. Je lance mon application To-do list et me sers de la fonction audio pour ajouter de nouvelles tâches pour le restant de la semaine.
☐ Rappeler Gaël pour m’excuser. ☐ Vidanger le lave-linge.
☐ Sortir la poubelle du recyclage.
Je jette ensuite un coup d’œil à ma liste de tâches en attente.
☐ Appeler Camilla pour l’anniversaire de Pap.
Mince, je ne l’ai toujours pas fait ! Depuis que ma sœur vit à l’autre bout du monde, j’ai l’impression qu’on ne parvient plus à se synchroniser. Je vais lui envoyer un message tout de suite, ce sera plus simple.
Réunion la plus importante de ma carrière : H-1 MIN-45
Je me gare dans le parking de l’entreprise et hoche la tête de satisfaction en me rendant compte que je suis parfaitement dans les temps. C’est parti !
J’aurais dû faire ma séance de yoga, ce matin. Dans l’ascenseur, pendant que les étages défilent, j’inspire et expire pour me détendre. Efficacité zéro.
— Bonjour, Louisa, c’est le grand jour, m’accueille mon assistante dès que les portes s’ouvrent.
Elle est également à l’heure. Je n’en attendais pas moins. J’apprécie particulièrement son professionnalisme. Je sais pouvoir compter sur elle lorsque je lui confie une mission. Elle va au bout des choses. Si elle continue comme ça, elle ira loin, j’en suis sûre.
— Bonjour, Fleur. Oui. Tu as tout préparé ?
— J’ai commandé les boissons et les viennoiseries. Ce sera livré juste à temps pour que les cafés soient chauds.
On entre dans mon bureau, et je dépose mon sac sur le siège.
— Tu es parfaite. Le vidéoprojecteur ?
— En place.
— Les copies ?
— Prêtes. Il ne manque que les croquis que vous vouliez peaufiner.
— Oui. Les croquis. J’ai fini tard hier soir. Ils devraient leur plaire. J’ai ajouté des éclairages et changé la couleur des peintures. Leur cahier des charges est parfaitement respecté avec quelques petites touches créatives. J’ai travaillé sur plusieurs alternatives pour pouvoir parer à toute éventualité.
Fleur m’écoute alors que je sors l’épais classeur de mon sac.
— Je suis certaine que ça va être un succès. La présentation est déjà très bien fournie.
— Oui, mais je sais que M. Granger aime les croquis. Ça sera l’élément décisif de ce dossier.
Je fais défiler les documents en ma possession. Une sueur froide coule dans mon dos au fur et à mesure que je passe les pages. Non, non, non ! Je tourne toutes les feuilles une à une. Mes mains se mettent à trembler, et je sens mon sang se figer dans mon corps. Cela ne peut pas m’arriver à moi !
— Louisa, un souci ? me questionne Fleur.
— Je… Je ne les ai pas.
C’est impossible ! Comment j’ai pu les oublier ? J’inspire et cherche de nouveau. En vain. Je ferme les yeux pour tenter de me souvenir où j’ai bien pu les laisser. Pourtant, la case pour que je pense à les prendre était cochée sur ma liste, ce matin. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?
Je jette un nouveau regard à ma montre. Pas le temps de tergiverser, Louisa. Il faut agir, et vite !
— Je fais l’aller-retour, annoncé-je à mon assistante.
— Mais, Louisa…
— J’ai le temps. Ça va être juste, si ça ne bouchonne pas trop, ça peut le faire. Je te fais confiance pour terminer de préparer la salle et faire un premier essai avec le vidéoprojecteur.
Récupérant mon sac, je repars le plus vite possible vers l’ascenseur. Il me faut ces croquis. À tout prix. Sans ça, le dossier tombe à l’eau.
Je marmonne et râle contre tous les automobilistes qui n’avancent pas. J’ai encore un espoir d’arriver en temps et en heure. Je serai peut-être rouge écarlate d’avoir couru partout, mais je serai là et je pourrai exposer ce projet qui représente tellement pour moi.
J’ai l’impression d’être de retour au lycée. Quand mon avenir se jouait sur un examen. C’est exactement ça, mon avenir se joue sur ce dossier.
Fleur m’envoie un message pour me dire que tout est OK de son côté. Au moins une en qui on peut avoir confiance…
Allez, plus vite ! Je grille un feu et me fais klaxonner. Je reprends mon souffle et me calme. Avoir un accident ne m’aidera pas. Je dois me forcer à penser à autre chose. Je ne sais pas, moi : une nouvelle liste. La liste des courses de la semaine prochaine, tiens !
☐ Œufs
☐ Farine
☐ Lait
Je crois que je n’ai plus de papier toilette.
☐ Penser à vérifier le papier toilette.
J’ai dû finir le maïs, aussi ! Et il me faut des éponges. Très important.
☐ Maïs
☐ Éponges
Je continue ainsi ma liste et je sens mon stress diminuer.
Enfin, je suis arrivée ! Je gare la voiture et me dépêche de monter les marches, puis de glisser ma clé dans la serrure. J’entre comme une tornade dans mon appartement. Où sont ces satanés croquis ? Pas sur le comptoir de la cuisine. Pas sur la table basse. Ah ! Les voilà. Posés sur le tabouret qui était à côté de mon sac.
Je range les feuilles, après avoir bien vérifié que tout était en ordre. Il ne manquerait plus que j’oublie une page.
J’ajoute une note sur ma liste mentale : « Ne plus jamais cocher la case avant que la tâche soit complètement réalisée. » Je l’ai fait ce matin lorsque j’étais au téléphone avec Gaël, et de toute évidence, faire plusieurs choses à la fois n’est pas une grande idée.
Un coup d’œil à mon portable m’apprend que je n’ai pas reçu de nouveau message de Fleur. La situation doit être sous contrôle de son côté. Ouf ! J’en profite pour activer le GPS et regarder la durée de trajet annoncée. Je devrais être pile dans les temps. Tout n’est pas perdu. On garde espoir.
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