Le goût des mochis au kouign amann
23 - Louisa
23
Louisa
— Tu les accompagnes demain aussi ? me demande Camilla.
— Demain, je serai certainement incapable de mettre un pied devant l’autre, m’exclamé-je en me laissant tomber dans le canapé.
— Comment ça ? se renseigne ma sœur.
— Alizée est une sportive. Elle nous a traînés partout à un rythme de folie.
Camilla émet un petit rire avant de s’installer dans le fauteuil en face de moi.
— Elle aime découvrir. Après tout, elle est là pour ça, non ?
— Ah ! Ça, on en a découvert, des choses ! On a fait les temples de Nikko, la cascade, un tour du lac Chūzenji… J’ai cru qu’on ne rentrerait jamais. Je comprends parfaitement ce qu’endure Emmanuel depuis le début de son séjour. Cette ado est une pile électrique. Et je ne te parle même pas des photos de Mochi. Il doit avoir plus de selfies que n’importe qui. C’est une star, cette peluche.
— Et ça ne t’a pas fait du bien ?
Je m’apprête à répondre que non et m’interromps. C’est faux. Je me suis éclatée. J’ai envoyé toute une ribambelle de clichés à Gaël pour qu’il les montre à Pap ensuite.
— Si.
Camilla n’ajoute rien. Elle sirote son thé en attendant que je parle. Je me retrouve des années en arrière quand, adolescente, elle me remettait dans le droit chemin lorsque je m’en éloignais. Du temps a passé depuis. Avec son départ au Japon, notre relation s’est émoussée. Loin des yeux, loin du cœur. Pourtant, je me rends compte que ça me manque. Sa présence me manque. Ma grande sœur me manque. Elle était toujours la personne sur qui je pouvais compter. Toujours.
J’inspire une grande goulée d’air et me lance. Il est temps.
— La ferme a été vendue.
Je scrute son visage pour y voir passer des expressions. Était-elle au courant ? Attendait-elle que je lui en parle ? Ses traits deviennent compatissants.
— Je suis désolée, Lou.
Elle se lève et vient s’asseoir à côté de moi.
— Tu le savais ?
— Katell m’a prévenue, oui.
— Pourquoi tu n’as rien dit, alors ?
Son bras passe autour de mes épaules, et je me retrouve blottie contre elle.
— Que voulais-tu que je dise ?
— Je…
Je ne sais pas. Camilla a toujours été fermement opposée à ce rêve. Elle devrait être soulagée. Me dire qu’elle m’avait prévenue. Que c’était irréalisable. Voué à l’échec.
— Je suis triste pour toi, Lou. Ce n’est pas parce que je n’étais pas d’accord que je ne comprends pas.
Ma tête se pose sur son épaule, et je ferme les yeux. Je sens les larmes monter.
— J’y croyais tellement.
— Je sais.
— C’était mon rêve.
— Tu sais ce qu’il y a de bien avec les rêves ?
Les yeux toujours fermés pour ne pas pleurer, je secoue la tête.
— C’est que leur nombre n’est pas limité. Il y a des rêves qu’on réalise, d’autres non. Il suffit d’en trouver un autre pour avancer.
— Mais…
— Ce n’est pas simple, je sais. Et pour l’instant, tu ne le vois pas. Tu n’as que la trentaine, Lou, encore plein de temps devant toi. Des rêves, tu vas en trouver plein d’autres à réaliser. Tu en as déjà réalisé certains sans t’en rendre compte, peut-être. Tu voulais retaper ta chambre chez Pap, tu l’as fait. Tu voulais venir voir Akiko durant la première année de sa vie, tu l’as fait. Tu voulais devenir architecte d’intérieur, c’est fait. Tu coches les cases de ta liste au fur et à mesure.
Elle a raison. Je sais qu’elle a raison, pourtant, ça fait quand même mal.
— Tu vas rebondir. J’ai confiance.
On reste toutes les deux dans le canapé, enlacées.
— Himeko a son cours d’ikebana demain. Elle nous a proposé d’y participer, dis-je pour relancer la conversation.
— Vous allez l’accompagner ? Tu aimais ça, l’ikebana, à l’époque.
Je recule pour voir un sourire s’afficher sur les lèvres de ma sœur.
— Oui. J’aimais ça. J’allais refuser mais je crois que ça me fera du bien.
Quand Takumi est entré dans nos vies, j’ai eu une période où je voulais découvrir tout ce qui touchait à la décoration japonaise. L’ikebana était ce que je préférais.
— Je suis contente. Amuse-toi bien, m’encourage ma sœur.
— J’y compte bien.
Camilla se lève pour aller laver sa tasse et me lance :
— Dis-leur que demain soir, on leur fera découvrir un bon resto.
— D’accord.
Quand elle repasse devant moi pour rejoindre Takumi, qui corrige des copies, j’en profite pour lui envoyer une petite pique.
— Avoue que ça te fait du bien de voir des Français.
Elle lève les yeux au ciel avant de me traiter d’abrutie. Je lézarde un peu dans le sofa puis je regagne ma chambre à l’étage, mon mug toujours à la main. La lumière dans la chambre d’Akiko est encore allumée. Je toque et entre.
— Tu travailles encore ?
— Je termine un devoir.
Je la rejoins et regarde sa feuille sans rien comprendre à tous les caractères qui défilent à la verticale.
— Tu sais qu’il est déjà plus de 22 heures ? Tu devrais être couchée, en train de te prélasser.
— Quand j’aurai terminé.
J’ai compris, je la déconcentre. Je m’assieds sur son lit et observe sa chambre. La décoration est sobre, même si de nombreuses photos sont encadrées au mur.
— C’est toi qui les as faites ? me renseigné-je.
— Pas toutes.
Je me lève et regarde chacune d’elles pour m’occuper. Perdue dans ma contemplation, je n’entends pas Akiko me rejoindre.
— Celle-ci, je l’ai prise quand on a fait un voyage à Hokkaido.
— Elle est superbe. Tu m’en montreras d’autres comme ça ? J’aimerais bien en mettre une chez moi.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Son visage s’illumine. Je passe un bras autour de ses épaules et je la serre contre ma hanche.
— J’ai envie de garder un peu de toi en rentrant.
— Tu ne rentres pas tout de suite, si ?
— Non.
Je suis bien ici, pour l’instant.
*
* *
C’est l’esprit plus apaisé que je retrouve Emmanuel et Alizée pour notre séance d’art traditionnel floral avec Himeko. ll faut que les fleurs soient en harmonie. Pas trop serrées ni trop espacées. Juste comme il faut. Un vrai challenge que j’apprécie grandement. Par contre, je crois qu’on a perdu Emmanuel dès que la formatrice a prononcé « piquer vos fleurs dans la mousse ». Plutôt que de participer, il prend des photos de sa nièce qui s’amuse comme une petite folle. Devant nous, un petit gang de grands-mères nous observe en gloussant. Ce sont les amies d’Himeko. Elles ne parlent pas du tout français, cependant elles ont quelques notions rudimentaires d’anglais. Ce n’est pas la première fois qu’elles initient des
gaijins1.
À la fin du cours, on prend le temps d’admirer nos conceptions.
— Alizée, je pense que tu as un don, lui soufflé-je.
— C’est un peu comme la mode, il faut savoir arranger plusieurs pièces ensemble. Ton bouquet est sympa, aussi ! me répond-elle.
D’un même mouvement, on scrute toutes les deux le vase quasi vide d’Emmanuel. Il y a juste une fleur plantée au centre. Alizée s’empresse d’immortaliser cet élan artistique.
— Louisa-san ?
Je me tourne vers Himeko qui nous sourit.
— On voudrait vous initier à une cérémonie du thé.
— Oh ! C’est très gentil. Mais…
— On peut ? me coupe l’adolescente.
Je peux presque voir briller des étoiles dans ses yeux. Elle est motivée. Emmanuel, pas du tout. Pourtant, il acquiesce. C’est une occasion à ne pas manquer. Une véritable expérience.
— Alors, c’est parti !
Himeko semble ravie. Elle s’empresse d’aller prévenir ses amies.
On suit le gang des grands-mères japonaises jusqu’à une petite maison. À travers un jardin parfaitement entretenu, un chemin de gravier nous mène à une terrasse qui fait tout le tour de l’habitation. Une de nos accompagnatrices fait coulisser des portes pour nous dévoiler un intérieur entièrement composé de tatamis, avec très peu de mobilier.
— Asseyez-vous, nous dit Himeko.
Lorsqu’elles nous laissent seuls, Emmanuel soupire en observant la salle assez sobre.
— Dans quoi on s’est embarqués ?
— Une cérémonie du thé. C’est typique, lui réponds-je.
— Tu crois que je vais pouvoir filmer ? questionne Alizée, enthousiaste.
— On demandera à Himeko-baasan, soufflé-je.
Le temps s’écoule doucement en attendant nos petites mamies. Une fois revenue avec tout le matériel nécessaire, Himeko nous explique les grandes lignes du rituel. Alizée obtient le droit de positionner son téléphone pour filmer.
Après trois minutes sur les genoux, Emmanuel doit s’asseoir en tailleur. Alizée le suit peu après. Et je ne tarde pas à les imiter. Mes genoux n’en pouvaient plus de cette position. En tout cas, les mouvements lents de nos hôtes, réalisés suivant un rythme précis, nous plongent dans une ambiance zen. Les pâtisseries à la pâte de haricots rouges sont succulentes. Cela se complique en revanche au moment de boire le thé. Le matcha est très particulier. Ce n’est pas du thé clair. Je vois le visage d’Emmanuel se décomposer au fur et à mesure qu’il avale sa boisson. Il tente de faire bonne figure mais finit par reposer sa tasse. Alizée fronce le nez et n’en laisse pas une goutte. J’aurais peut-être dû les prévenir… Non, après tout, il faut bien qu’ils fassent des expériences.
1. Étrangers (en japonais).
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