Le goût des mochis au kouign amann
36 - Emmanuel
36
Emmanuel
— Nous ne pouvons pas continuer. Il va falloir suspendre le chantier, lâche Erwan comme un couperet.
Ce que je craignais arrive. Dans ma tête, une petite voix me dit de lui faire confiance. C’est lui l’entrepreneur. Cette petite voix ressemble à celle de Martin. Il pleut des cordes depuis ce matin, et même si nous sommes venus à la ferme, les travaux ne peuvent pas se poursuivre.
Nous ajustons les bâches, ramassons le matériel qui traîne encore dehors et faisons en sorte que la pluie ne vienne pas tout ravager. Lorsque tout est remballé, nous nous dirigeons vers le bistro de Katell.
— Une bonne pluie bretonne, nous accueille-t-elle avec des cafés.
— Quand c’est comme ça, il vaut mieux attendre que ça passe.
Je bois une gorgée de ma boisson chaude au moment où un nouvel arrivant entre.
— C’est le déluge. Je ne peux même plus rouler.
— Pourquoi tu ne prends pas la voiture aujourd’hui ?
Mon regard se pose sur Gaël qui s’accoude au bar, trempé comme une serpillière.
— Parce que c’est Loane qui l’a.
— Bonne réponse, rigole Katell en lui servant son café. Tu devrais peut-être expliquer à ta sœur qu’il serait temps qu’elle en achète une ?
— Elle me la loue. Ça paie l’assurance.
Il récupère sa tasse et vient s’installer avec nous.
— Alors, jour off aujourd’hui ? demande-t-il.
— Pour la ferme, oui. Je vais en profiter pour aller acheter un peu de matériel, lui répond Erwan.
— Je ne peux donc pas t’emprunter ta voiture ?
— Malheureusement, non. Je dois aller jusqu’à Saint-Malo.
— Tant pis. Je vais affronter cette foutue tempête.
— Tu vas quand même faire ta tournée ? m’étonné-je.
Gaël me regarde, surpris par ma question.
— Évidemment. Le courrier doit être livré. Je ne peux pas juste attendre que le temps passe.
— Le jour où Gaël ne distribuera pas le courrier, c’est qu’il aura 40 de fièvre.
— C’est arrivé, une fois.
— Je vais t’accompagner, alors.
Les mots sont sortis tout seuls. Erwan et Gaël me scrutent, ne s’attendant sûrement pas à mon intervention.
— Tu m’as aidé à mon arrivée. Ce n’est pas grand-chose.
Le sourire qui fleurit sur les lèvres de Gaël est sincère.
— C’est gentil, mais…
— J’insiste.
Gaël rend les armes, et nous terminons notre café avant de partir.
Une fois dans la voiture, son sac de courrier à l’arrière, Gaël me remercie encore une fois.
— J’espère que tu es prêt à me guider.
— Je vais te faire la meilleure visite guidée du coin.
Pourquoi je me suis embarqué dans cette galère ? Je comprends mieux l’intérêt de faire sa tournée à vélo. C’est une sacrée aventure en voiture. Entre les petites routes sinueuses du bord de côte, les quartiers et les villages perdus dans la cambrousse, il doit aller bien plus vite en deux-roues. Après avoir manqué de s’enliser deux fois, nous voyons enfin le bout.
— Tu connais toute la tournée, maintenant.
— Tu parles, je serais incapable de la refaire.
— Ça viendra. Après tout, tu réaménages la ferme.
Je garde un moment le silence avant de lâcher :
— Je ne sais pas encore si je vais y vivre après la fin des travaux.
— Comment ça ?
Gaël est étonné, et je peux le comprendre. Je rénove complètement les lieux. Y rester le temps du chantier est une chose, y vivre est une autre question à laquelle je n’ai pour l’instant pas de réponse. C’était le rêve de Martin. Même si nous en avions parlé ensemble. Même si nous le voulions finalement tous les deux. Il n’est plus là. Cet endroit n’est pas pour moi.
— Je verrai. Ma vie actuelle est à Paris.
Gaël semble songeur. Il a l’air un peu déçu de ma réponse. Est-ce parce qu’il a peur de qui pourrait racheter la ferme ensuite ? Un foutu Parisien qui viendrait mettre le boxon. Le souvenir de l’accueil de Pap est parlant.
On termine sa tournée, et je le dépose devant le bistro de Katell pour qu’il récupère son vélo.
— Encore merci pour la balade au sec.
— De rien.
Il me salue avant de sortir son sac de la voiture et de le replacer sur son vélo, sous la pluie. Je reste jusqu’à ce qu’il se mette en route pour la Poste, puis je roule jusqu’à la ferme.
J’ai oublié de faire la photo du jour de Mochi. Alizée va me tuer. J’installe la petite peluche dans l’angle du pare-brise et prends le cliché pour l’envoyer à ma nièce avec le sous-titre « Chômage technique ».
Je reste quelques minutes de plus devant la ferme bâchée. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? Seule la pluie me répond.
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