Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 3 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

2 - Emmanuel

2

Emmanuel

 

Quand mon regard se pose sur ce fichu dossier qui me nargue depuis que je suis revenu de chez le notaire, j’ai juste envie de le brûler. Je ne sais pas ce qui me retient. Peut-être de faire cramer au passage l’appartement. Il ne manquerait plus que les pompiers se déplacent à cause de moi. J’imagine parfaitement notre voisine sortir en peignoir et chaussons roses moumoute avant d’hurler que j’ai provoqué ça sciemment pour l’embêter.

TU POURRAS TE RINCER L’ŒIL, COMME ÇA. Ta voix résonne dans ma tête, tel un rappel de ton absence. LES POMPIERS, PAS L’AUTRE FOLLE. Je déteste cette manière dont tu interviens dans mon quotidien à longueur de journée. Cela me rappelle ton absence. Comme si je pouvais l’oublier.

Mon portable vibre sur la table. Ça fait je ne sais combien de fois qu’ils essaient de me joindre. Je ne décroche pas. Je n’ai aucune envie de parler. En réalité, je n’ai pas envie de grand-chose. Quand ce n’est pas Thibault, c’est Alizée. Ils se sont passé le mot, tous les deux. Mon frère et sa fille ont décidé que j’avais besoin d’être baby-sitté. Alors qu’en fait, tout ce dont j’ai besoin, c’est qu’on me laisse tranquille. Je n’ai pas envie de discuter. Et surtout pas de ça ! Encore moins de ce qui est posé sur la table devant moi et dont ils ne connaissent pas l’existence.

Le téléphone vibre de nouveau, je l’attrape et raccroche. Plusieurs messages s’affichent à l’écran.

Thibault : Réponds !

Thibault : Ne fais pas ta tête de mule et décroche !

Thibault : On s’inquiète.

Thibault : Tu fais chier, Manu, réponds !

Thibault : Je peux faire ça toute la soirée. Demain, ton portable sera saturé.

Thibault : Est-ce que tu as mangé ?

Alizée : Tu es sûr que tu ne veux pas répondre à papa ? Il va débarquer chez toi et taper un scandale.

Je tapote un rapide « je vais bien » à ma nièce.

Thibault : Alors, à elle, tu acceptes de lui répondre.

Thibault : Grand frère indigne !

Thibault : Je te préviens, si tu ne réponds pas, on débarque.

Thibault : Ta voisine va hurler.

Alizée : Ne t’inquiète pas, il ne viendra pas. Maman lui a confisqué les clés de sa moto.

Je remercie intérieurement Jacynthe pour sa délicate attention.

Ne supportant plus le bruit du vibreur, j’éteins mon smartphone, et il retrouve sa place sur la table basse, à côté du burger commandé plus tôt dans la soirée et auquel je n’ai pas touché. C’est bon, ils savent que je suis toujours vivant, moi !

Je soupire, et mon regard se repose sur ce fichu dossier. Je l’attrape sans l’ouvrir. Hors de question de parcourir à nouveau son contenu. Jamais je ne le rouvrirai. Je n’ai pas signé pour ça ! Je cherche autour de moi un endroit où le ranger et l’oublier. J’opte pour un tiroir dans lequel je le glisse en secouant la tête de dépit. Si seulement il avait une clé, je l’enfermerais à double tour et jetterais cette dernière au fond des toilettes avant de tirer la chasse plusieurs fois. Pour être sûr qu’elle finirait sa course loin dans les égouts de Paris. Comme ce n’est pas le cas, je me contente de le fermer sans un regard en arrière.

Mais qu’est-ce qui t’a pris, bon sang ? Je suis en colère. Tellement en colère. Contre toi, contre moi qui n’ai rien vu. Comment j’ai pu ne rien remarquer ?

Je donne un coup de pied dans ma valise qui traîne encore dans notre séjour. Aïe ! Valise : 1 – Pied en chaussette : 0. Je me laisse tomber dans le canapé et frotte mes orteils. Une larme coule le long de ma joue, je m’empresse de l’effacer. Tu ne mérites pas que je pleure. J’ai déjà versé trop de larmes. Pourtant, je ne peux pas m’en empêcher.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Et dire qu’il y a encore quelques semaines, nous étions à Venise. Après avoir visité Barcelone, Madrid, Séville et Lisbonne. Notre tour du monde avait à peine commencé. La ville des amoureux nous ouvrait les bras. Tu avais tout planifié, comme d’habitude. Nous devions manger une pizza, goûter des pâtes à la vongole, faire un tour de gondole, des photos sur la place San Marco, acheter un masque ou peut-être deux, nous balader à Murano, ou Burano, je ne sais plus. Je n’avais qu’à me laisser porter. Nous vivions notre second voyage de noces. J’avais l’impression de retrouver mes trente ans. Et tout ce que nous avons visité, c’est l’hôpital. Froid, clinique, impersonnel.

Une larme coule le long de ma joue, je l’essuie du revers de la main, puis je me lève. J’attrape ma fichue valise, avec des mouvements secs, je range la trousse de toilette, les chaussures… Il n’y a plus de vacances, plus de voyage.

Quand je me positionne devant le second bagage, mon cœur se serre et ma rage augmente. Nous aurions dû aller en Grèce, puis en Turquie, ensuite en Jordanie, pour continuer par la Russie, l’Ukraine. Nous envoler au Japon, puis en Thaïlande. Filer vers l’Inde, la Chine. Remonter jusqu’en Corée, et terminer par les Amériques. Un tour du monde parfait. Une année entière rien qu’à nous. Finalement, nous aurons eu à peine deux mois.

J’agrippe la valise et l’enferme dans le placard. Je ne veux pas l’ouvrir, sentir ton odeur, ranger tes vêtements comme si tu allais rentrer. Tu ne rentreras pas. Plus jamais.

Je retourne m’installer dans le canapé. Fatigué. L’appartement est trop silencieux. Quand tu étais là, il était toujours plein de vie. Tu aimais allumer la télévision et la laisser diffuser n’importe quoi. Elle avait juste pour but de créer un bruit de fond. Peut-être aussi pour embêter notre voisine. Tu t’occupais souvent d’animer la cuisine. Il y avait les sons : celui du fouet dans le cul-de-poule, de l’huile qui rissole ; les odeurs : celle du sucre qui caramélise, de la citronnelle plongée dans un bouillon ; et puis le bazar qui s’entassait dans l’évier jusqu’à ce que je fasse la vaisselle.

Je ferme les yeux pour ne plus te voir déambuler dans le salon tel un fantôme hantant les lieux. Je t’imagine partout.

Crac !

Je sursaute en me redressant. La lumière d’un éclair illumine le salon et le tonnerre gronde rapidement juste au-dessus de l’immeuble, faisant trembler les murs.

Je me relève et observe le canapé dans lequel je me suis endormi. Encore. Ce salon-séjour est devenu mon campement. Je ramasse le sachet qui contenait mon burger et vais le jeter dans la poubelle. L’horloge du four indique 4 heures du matin. Il est tôt. Trop tôt.

Alors que je me fais couler un café, mon regard se pose sur notre calendrier. Vienne. Voilà où nous aurions dû être aujourd’hui. J’attrape le feutre et barre la case, ainsi que toutes les autres. Nous n’irons plus nulle part.

Je récupère mon café et m’installe dans le canapé. J’allume la télévision et zappe jusqu’à tomber sur une rediffusion quelconque. Un bruit de fond, c’est tout ce que je cherche. J’avale mon café petite gorgée par petite gorgée. Que vais-je bien pouvoir faire maintenant ? J’ai pris une année sabbatique. À part reprendre le travail, je ne vois pas comment occuper mes journées.

La tête posée sur le dossier, la tasse de café sur la table, j’attrape le plaid qui reste désormais ici en permanence et me laisse abrutir par l’émission.

— Regarde, j’ai trouvé ça pour partir.

Je découvre deux sacs à dos XXL. Le genre qu’on achète pour faire de la randonnée. Ou un trek.

— Attends, nous avons parlé de voyager, pas de faire un road trip en autostop comme deux ados.

— Tu ne crois quand même pas que nous allons nous farcir des valises durant toute la durée du voyage ? me taquine Martin.

— Hum… Si.

— Manu, nous allons partir avec des valises. Mais nous les laisserons à l’hôtel pour faire des excursions de quelques jours. Et là, les sacs à dos seront bien utiles.

— Hors de question !

Il se rapproche de moi doucement.

— Je suis sûr que je peux trouver un moyen de te faire accepter.

— Jamais !

Je recule et fuis dans la cuisine pour commencer à préparer le repas.

— Tu sais que je gagnerai cette bataille.

Comme toujours, oui.

— Même pas en rêve.

Son portable sonne. Parfait timing.

— C’est ta nièce.

— Pourquoi Alizée t’envoie-t-elle des messages ?

— Pour rien.

Je me tourne vers le comptoir qui sépare la partie cuisine du salon.

— Menteur.

Un sourire étire ses lèvres jusqu’à ses oreilles. Ils complotent. Je suis sûr qu’ils sont en train de fomenter quelque chose.

— Dis-moi !

— Hors de question ! reprend-il mes mots.

Je m’approche avec une spatule à la main.

— Dis-moi ! menacé-je.

— Jamais !

L’orage me tire de nouveau brusquement de mes songes. J’avise le contenu de ma tasse répandu sur le sol. Eh merde ! Je m’en vais chercher de quoi nettoyer, alors que la télé fonctionne encore. C’est de la musique qui passe à présent.

Il n’est que 6 heures… La journée va être longue. Je fais disparaître ma catastrophe en pestant, avant de me réinstaller. Je tourne en rond. Ce n’est pas dans mes habitudes de rester inactif comme ça. Je déteste ce que je suis en train de devenir.

Il est trop tôt pour appeler ma RH et demander si je peux annuler mon congé sabbatique. Reprendre le boulot me permettrait de retrouver une certaine routine. Une routine solitaire, mais une routine.

Un soupir franchit mes lèvres. Je saisis mon portable et l’allume. Soixante-douze messages. Je le repose. Il vibre à ce moment-là : Thibault. Ce n’est pas possible, il a mis un tracker sur mon téléphone qui lui indique dès que je le rallume ! Cessant de faire l’autruche, je récupère le smartphone et regarde les messages. Rien de passionnant.

Thibault : Jacynthe veut que tu viennes manger à la maison.

Thibault : Elle n’acceptera pas de refus.

Thibault : Tu sais comment elle est.

Alizée : Maman dit que si tu veux venir, tu peux. Pas d’obligation.

Thibault : Elle a déjà dressé la liste de courses.

Thibault : Elle est en train de tout planifier.

Alizée : Maman dit que tu ne dois vraiment pas te sentir forcé par ton frère.

Je lève les yeux au ciel, un sourire étirant mes lèvres. De vrais comiques, ces trois-là. Je fais défiler les autres messages jusqu’à celui de ce matin.

Thibault : Est-ce que tu as réussi à dormir ?

Je prends une grande inspiration et je réponds.

Manu : Oui.

Je pose le téléphone pour ne pas lire la ribambelle de textos qui suivent. J’adore mon frère, sauf que lui, il a encore sa femme et sa fille. Il a encore sa famille. Des projets. Moi, je n’ai plus rien. Martin est mort. Il ne reviendra pas. Et moi, dans tout ça, il va falloir que j’avance sans lui. Mais dans quelle direction ?

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