Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 22 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

21 - Louisa

21

Louisa

 

Alors que je rentre chez ma sœur avec mon sac de tissus, je croise la vieille voisine Himeko qui nourrit son chat sur son perron. Je la salue, et elle s’empresse de m’inviter à boire une tasse de thé. Je la rejoins, et on s’installe dans son salon.

— Ta journée ?

— J’ai visité Nippori. C’est fou tout ce qu’on peut y trouver.

Elle me sourit et me demande si je peux lui montrer ce que j’ai acheté. C’est compliqué pour elle de s’y rendre, maintenant. Trop fatigant. Il faudrait qu’elle y aille plutôt en taxi. À l’époque, elle pouvait y passer des heures. Les poupées de sa fille avaient une très belle garde-robe.

Je m’exécute, et on se prend à imaginer ce qu’on pourrait faire avec tout ça. La décoratrice d’intérieur en moi envisage des rideaux, des coussins ou encore des dessus de chaise. Il y a tellement de choses réalisables avec tout ce qu’on a découvert dans ce quartier. Cela me rappelle l’époque où j’aimais flâner dans les rues de Montmartre. Je pouvais m’y perdre des heures. Je me souviens parfaitement du regard de ma grand-mère quand j’étalais mes trouvailles sur la table de la salle à manger. J’ai refait plusieurs fois la décoration de ma chambre. Puis je n’ai plus eu le temps. Je n’ai plus pris le temps.

— Tu as bon goût. Alizée a l’air créative. Comme Akiko.

— Oui. Elles vont pouvoir se revoir ce week-end, avant leur départ.

— Avoir des amis dans autres pays est toujours enrichissant.

J’imagine déjà les échanges qu’elles pourront avoir toutes les deux si elles gardent le contact. Arriveront-elles à communiquer malgré leurs emplois du temps ? Avec les réseaux sociaux, on se dit que c’est devenu plus simple, et pourtant…

On est interrompues par mon téléphone qui vibre sur la table. Il me semblait l’avoir coupé. Je le tourne et reconnais le numéro d’Alizée. Pourquoi m’appelle-t-elle ? On communique plutôt par messages depuis hier.

— Décroche, me souffle Himeko.

Je porte mon smartphone à mon oreille tandis que la voisine s’éloigne pour me laisser un peu d’intimité.

— Oui, Alizée ?

— Louisa, on a besoin de toi !

Sa voix est un brin paniquée. Elle doit être à l’extérieur, car j’entends le brouhaha de multiples conversations en arrière-fond. Les gens autour d’elles semblent agités.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? Ton oncle va bien ? Vous n’avez rien ?

Sans m’en rendre compte, je me suis levée et je fais les cent pas dans le salon. Son ton m’alarme. Il ne manquerait plus qu’ils aient eu un accident.

— Oui, oui. Ce n’est pas ça. En fait, notre guest house a pris l’eau.

— Pris l’eau ? Comment ça ?

C’est quoi, ce délire ?

— On ne sait pas trop. Apparemment, deux étages sont inondés. Dont notre chambre. On a à peine pu entrer le temps de récupérer nos affaires. Tout est trempé. Je…

— Alizée, respire. D’accord, la guest house a été inondée. Prenons un problème à la fois. Vous avez un endroit où dormir ?

— On va trouver un hôtel. Mais nos affaires sont trempées. Je pense qu’il faut qu’on aille au lavomatique. Mais…

— Qu’ils viennent ici !

Je sursaute. Je n’avais pas entendu Himeko revenir dans le salon. Je la regarde, interloquée, sans comprendre.

— Tes amis. Qu’ils viennent ici. Ils pourront utiliser la… hum…

— La machine à laver ?

— Hai1 ! Et j’ai deux chambres à l’étage.

— Mais…

— Ce sont les amis dont tu me parles depuis tout à l’heure ?

Je me contente de hocher la tête.

— J’ai envie de rencontrer.

— Je…

— Discute pas.

Le regard d’Himeko est sûr de lui. D’un côté, je me sens mal à l’aise qu’Emmanuel et sa nièce envahissent la maison de cette vieille dame mais, d’un autre côté, je me rends compte que cela lui fera certainement du bien de bavarder avec eux.

— Louisa ? Tu es toujours là ? demande Alizée dans mon portable.

— Je t’envoie une adresse, rejoignez-moi là. On vous a trouvé une solution.

— De quoi ? Vraiment ?

Je pense entendre du soulagement dans sa voix derrière sa surprise.

— Oui. Prenez un taxi, ce sera plus simple avec vos affaires.

Himeko me fait signe, et j’interprète immédiatement ce qu’elle me dit.

— Je te fais un texto avec toutes les infos. Tu n’auras qu’à le montrer au chauffeur.

— Louisa, tu es notre sauveuse, s’écrie la jeune fille.

— Ce n’est pas moi. Allez ! Préviens-moi quand vous arrivez.

Je raccroche, et Himeko me dicte un message que je tape aussitôt. J’informe également ma sœur de la tournure des événements en lui envoyant un SMS rapide.

— Tu m’aides à préparer chambres ?

Je me tourne vers Himeko, qui semble vraiment ravie de recevoir du monde. Je la suis à l’étage. Sur le palier, elle sort du linge de lit d’un placard pour me le tendre. Elle saisit ensuite une tige et tire sur une trappe que je n’avais pas remarquée, juste au-dessus de nous. Il doit y avoir la même chez ma sœur. Elle fait descendre une échelle qui se déplie. Elle n’a pas besoin de me demander pour que je comprenne que c’est à moi de monter. Je pose le linge et escalade jusqu’à la petite pièce sous les toits. La poussière m’agresse.

— Marqué Futon.

OK. Futon. Je me tourne vers des empilements de boîtes. Tout est bien évidemment écrit en japonais. Misère. Je me repasse le syllabaire dans la tête et cherche les caractères les plus ressemblants. Hum…

— Fond à droite, crie Himeko.

Au fond à droite, au fond à droite… Je décale quelques piles et trouve ce que je cherche. Quatre grosses housses. J’en tire une jusqu’à moi et la fais glisser le long de l’échelle pour qu’Himeko puisse la réceptionner. Je fais de même avec une deuxième avant de redescendre.

— Sont ceux de mes enfants, précise la voisine de ma sœur.

Je lui souris tout en inspirant enfin autre chose que de la poussière.

Elle ouvre une porte qui donne sur une pièce impeccablement rangée. J’y déballe l’un des futons et pose les draps dessus après avoir planqué la housse dans un placard. Puis Himeko m’entraîne dans celle d’en face. J’installe le second lit, et on se rend dans la salle d’eau au bout du couloir. Elle me tend des serviettes que je dispatche dans les deux chambres. Ils vont être bien logés, ici. On redescend ensuite, et je récupère mon smartphone qui est resté posé sur la table basse. Plusieurs messages sont en attente.

Alizée : On arrive dans 10 minutes.

Camilla : Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi Himeko accueille-t-elle des étrangers ? Elle est trop gentille. Cela ne m’étonne pas d’elle. Dis-lui de ne pas préparer à manger, je ferai le dîner ce soir.

J’informe Himeko, qui paraît ravie. C’est Akiko qui va être contente de retrouver sa nouvelle amie plus vite que prévu. En parlant de cette dernière, mon téléphone vibre à nouveau, et son nom s’affiche.

Alizée : Le taxi se gare.

— Ils sont là ! préviens-je celle qui va sauver la mise d’Alizée et de son oncle.

Himeko s’empresse d’aller ouvrir la porte. Je la suis pour les aider à sortir leurs valises du coffre du taxi. J’attrape un des sacs et je reviens vers Himeko qui les attend sur le perron.

— Alizée, Emmanuel, je vous présente Himeko-baasan. Elle va vous accueillir chez elle.

— Konban wa. Dozo, o hairi kudasai2, leur dit-elle.

Alizée et Emmanuel tentent de baragouiner quelques mots en japonais, ce qui fait sourire chaleureusement leur hôte.

— Je parle français, précise-t-elle vite.

Une vague de soulagement semble envahir Emmanuel.

— Il faut juste parler doucement, lui glissé-je.

— Je vais montrer vos chambres et la machine pour vêtements.

Je les aide à tout monter à l’étage. Himeko se charge de préparer du thé pour ses deux invités. Elle respire vraiment la joie.

— Tu nous sauves la vie. Merci beaucoup, s’empresse de me souffler Alizée.

— C’est Himeko-baasan qu’il faut remercier. C’est elle qui s’est proposée. Et on dîne tous chez ma sœur, ce soir. C’est la maison voisine.

— Je n’imaginais pas des petites maisons comme ça dans Tokyo, s’étonne Emmanuel.

— On n’est plus vraiment dans Tokyo. C’est un peu comme la banlieue chez nous. Il n’y a pas que des quartiers avec des buildings. Alizée, tu dormiras ici, Emmanuel, tu es juste en face. On a mis un futon, des draps et du linge pour la salle d’eau qui est au bout du couloir. La chambre d’Himeko est en bas. Je vous laisse trier vos affaires, et on mettra tout à laver.

Alizée file dans sa chambre, et je reste devant avec Emmanuel, qui fronce le nez.

— Merci. Ça fait du bien de voir que la solidarité existe encore vraiment. Tout le monde n’aurait pas tendu la main comme ça à des personnes qu’il ne connaît pas depuis longtemps. Je m’imaginais déjà en train d’écumer les sites pour trouver un hôtel. Et ensuite, essayer de trouver une laverie pour ça.

Il me montre les gros sacs-poubelles dans lesquels ils ont mis les vêtements trempés.

— Remercie Himeko. Je crois que votre présence va lui faire du bien. Elle vit seule. Ça lui fait plaisir.

— Je le ferai. Je peux quand même chercher un lieu pour dormir à partir de demain…

— Maintenant que vous êtes là, je ne suis pas sûre qu’elle vous laisse repartir.

Sur ces mots, je vais rejoindre la petite grand-mère dans sa cuisine.

— Ils ont l’air gentils, constate-t-elle, guillerette.

— Ils le sont. Je ne les connais pas bien, mais ça se sent.

Elle acquiesce, puis tente de prononcer leurs prénoms.

— Arize et Imaniueru3

Un sourire étire mes lèvres. Oui, ils ne sont pas simples à prononcer.

 

1. Oui (en japonais).

2. Bonsoir. Je vous en prie, entrez (en japonais).

3. Il faut savoir qu’en japonais, le « r » se prononce plutôt « l ». Par conséquent, ils ne

connaissent pas le son « uel ».

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