Le goût des mochis au kouign amann
16 - Emmanuel
16
Emmanuel
Ce ryokan1 était la meilleure idée de notre voyage. Je pourrais rester des heures à observer le dégradé de couleurs dans le ciel. Le soleil se couche doucement, et c’est magnifique. L’onsen public qui se trouve sur le toit m’offre une vue imprenable sur cette fin de journée. La température est agréable et détend mes muscles. Après le long voyage du matin, la croisière qui a suivi et notre petite escapade, je ne pouvais pas espérer mieux. Je savoure quelques minutes avant de sortir de l’eau, de me sécher, d’enfiler mon yukata et de rejoindre notre chambre.
Lorsque j’y entre, Alizée n’est pas encore revenue. Je profite de ce que ma tornade de nièce n’est pas là pour prendre quelques photos. C’est une pièce dans l’esprit traditionnel. Les futons sont pliés dans un coin, le sol est recouvert de tatamis, une table en bois est installée au centre, entourée de quatre coussins. Des panneaux coulissants cachent des placards. Un panier en osier rempli de petites douceurs a déjà été renversé pour découvrir son contenu. Alizée et sa gourmandise ! Et, cerise sur le gâteau, la chambre comporte une sorte de terrasse couverte sur laquelle se trouve un mini onsen privatif. Après le repas, Alizée souhaite qu’on prenne un bain de minuit.
Comme elle ne semble pas vouloir me rejoindre tout de suite, je déballe tranquillement mes affaires et range un peu ma valise et mon sac. C’est la plus grande chambre que nous avons depuis le début de notre voyage, autant en profiter.
Plusieurs minutes s’écoulent avant que la porte ne s’ouvre à la volée.
— Oh ! Tu es déjà là ! Je n’ai pas vu le temps passer. On va pouvoir aller manger.
Alizée passe à côté de moi pour aller s’enfermer dans la salle d’eau et en ressortir quelques secondes plus tard.
— Tu es prêt ? On y va ? s’impatiente-t-elle en voyant que je ne bouge pas.
— Tu sais, je peux rester ici. Ces petits gâteaux me conviendront parfaitement pour le dîner.
— Hors de question. Allez, go !
— Je peux m’habiller, au moins ?
— Pas besoin. Tout le monde est en yukata.
Je crois que je n’ai pas le choix. Elle refusera toutes mes excuses.
Nous nous dirigeons donc vers la salle de repas dans laquelle de grandes baies vitrées donnent sur une cascade. C’est assez plaisant. Une fois installés à notre table, du thé nous est apporté. Ne me faisant pas à cette habitude, j’arrive à demander de l’eau à notre hôte.
— Alors, tu vas me dire ce que nous allons manger ? questionné-je ma nièce.
— Je ne sais pas, ça change en fonction des saisons.
— Tu ne rigolais vraiment pas en disant que tu ne savais pas.
— Nop.
Elle attrape la carte écrite en japonais et tente de déchiffrer les idéogrammes. J’ai très peur. Mon estomac aussi. J’essaie de tendre le cou discrètement pour voir ce qui a été servi à nos voisins, sauf que je ne distingue pas grand-chose.
Le serveur revient et dépose plusieurs plats devant nous avant de nous énoncer dans un anglais approximatif de quoi il s’agit. Je ne comprends pas la moitié de ce qu’il explique. En gros, nous allons déguster trois petites bouchées : tofu sésame, gaspacho de légumes et poisson grillé au miso.
Viennent ensuite une soupe miso, une sorte de salade de légumes marinés et du porc de Hakone avec des légumes.
— Tu vois, ce n’était pas si terrible que ça, me sermonne Alizée quand nous rejoignons notre chambre.
Elle n’a pas tort, c’était bon. Mais beaucoup trop copieux. Je ne suis pas habitué à manger autant.
— Dis ça à mon estomac.
De toute évidence, mon estomac n’a pas apprécié. Je ne sais pas si je dois accuser le tofu, les légumes marinés ou le thé matcha pour terminer, mais mon corps m’a tout juste laissé le temps d’arriver dans la chambre avant de rendre le repas.
De l’autre côté de la porte des toilettes, j’entends Alizée se déplacer et mettre l’eau du onsen à couler.
Lorsque je sors enfin, je m’attends à une remarque d’Alizée, sauf que rien ne me parvient. Je n’entends plus l’eau couler, je passe donc une tête sur la terrasse. L’eau chaude fume doucement, sans Alizée. Je fronce les sourcils et retourne dans la chambre. Elle est assise sur les futons déroulés et me tourne le dos.
— Eh bien, tu n’es pas déjà en train de te prélasser ?
Pas de réponse. Je m’approche et découvre qu’Alizée tient quelque chose dans ses mains. Un dossier. Mon regard se pose tout de suite sur mon sac que j’étais en train de ranger. Je n’ai pas fait attention, tout est resté en l’état quand nous sommes partis dîner.
Un soupir franchit mes lèvres. Alizée tourne son visage vers moi.
— Je ne voulais pas…
Je tends la main pour qu’elle me rende les documents qu’elle parcourait, ce qu’elle fait en continuant à baragouiner des excuses.
— Alizée !
Tout son corps se raidit, et elle me scrute de ses yeux inquiets.
— Je te jure ! J’ai fait tomber la pile, et… le contenu s’est déversé par terre… J’ai juste voulu ramasser…
— Alizée !
Elle se mord la lèvre.
— Je ne suis pas en colère, d’accord ?
Je vois bien qu’elle ne me croit pas. Pourtant, c’est vrai. Je ne suis pas en colère contre elle. Cela ne sert à rien. Ce dossier aurait dû rester au fond de son tiroir à Paris. Le prendre avec moi lors de ce voyage était un risque. Et peut-être qu’au fond de moi, je n’attendais que ça. Que quelqu’un l’ouvre pour moi. Que je ne sois plus le seul à partager ce fardeau.
Alizée me dévisage toujours comme si j’étais une sorte de pétard à retardement. Ce qui n’est pas le cas. Ou alors, un pétard mouillé qui n’explosera jamais. Je ferme les yeux pour savourer l’eau chaude du onsen dans lequel nous avons fini par nous glisser en maillot de bain, et écouter le bruit de la nature.
Cette petite terrasse est vraiment très agréable. L’air, plus frais maintenant, donne à ce bain nocturne une tout autre saveur. Malgré tout, sentir le regard de ma nièce sur moi devient désagréable.
— Alizée, si tu as quelque chose à demander, fais-le, grogné-je.
L’eau remue, pourtant je n’entends rien. J’ouvre un œil. Elle a le nez froncé et se mord la lèvre.
— Arrête de te torturer comme ça.
— Papa n’est pas au courant ?
— Non. Personne. Enfin, si, le notaire.
Le silence se réinstalle, je referme les yeux et attends. Elle va craquer. Alizée est une vraie curieuse. Maintenant qu’elle a lu le contenu de cette fichue chemise, tout un tas d’interrogations doivent se télescoper dans sa tête.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
Je ne réponds pas. Je n’ai pas de réponse à cette question.
— Tu étais au courant ?
Sur ce point, je peux l’éclairer. Même si ça fait toujours aussi mal de le dire.
— Non.
Non, putain ! Je n’étais pas au courant.
L’eau remue un peu plus. Je rouvre les yeux et regarde Alizée qui me scrute toujours. J’imagine parfaitement les rouages de son cerveau tenter de s’emboîter pour le faire tourner à plein régime. J’attends la vague de questions qui va bientôt me submerger. Mais rien ne vient. Ma nièce s’enfonce dans l’eau, ne laissant dépasser que sa tête. Elle souffle sur une volute de vapeur.
— Ce n’est pas cool.
Non, ça ne l’est pas. C’est clair.
— Je ne dirai rien à papa.
— J’espère bien.
— Enfin, si jamais tu veux en parler…
— Merci, Alizée.
— Je ne serai pas d’une grande aide au niveau juridique, mais…
Elle s’interrompt, se redresse et se rapproche de moi. Le raz-de-marée arrive, j’en suis sûr. Trois, deux…
— Tu vas déménager ? Si tu acceptes, tu ne vivras plus à Paris. Je ne pourrai plus venir te voir comme je voudrai. Et ton boulot ? Comment tu vas faire ?
— Du calme, tu veux.
Elle replonge dans l’eau et retourne dans son coin.
— Je n’ai rien décidé. Je ne suis même pas allé la voir. D’accord ?
Elle hoche la tête. Même si je vois à sa moue que mes mots ne la satisfont pas, elle n’ajoute rien. Elle semble vouloir me laisser un peu de répit.
— En tout cas, après réflexion, ça pourrait être super cool.
OK, pas de répit.
— Martin avait toujours de bonnes idées. Ça doit en être une, poursuit-elle.
Ne sachant quoi lui répondre, je préfère me taire. J’oscille encore entre colère et désespoir. Ce dossier soulève bien trop de questions auxquelles je ne suis pas apte à réfléchir.
Alizée finit par abandonner, et nous orientons notre conversation sur notre retour à Tokyo jusqu’à la fin de notre bain nocturne.
Ma nièce dormant maintenant paisiblement, je ramasse le dossier toujours posé sur la table basse. Je vois la lettre de Martin dépasser sous un document administratif sur lequel est écrit en lettres capitales : « Contrat d’achat, maison côtière. Propriétaires : Martin Levasseur-Carpentier et Emmanuel Levasseur-Carpentier. » Je n’ose pas tourner les feuilles de peur de revoir les photos, les plans, la carte. Martin a tout laissé. Tout. Les devis, le budget…
D’un geste, je referme le dossier et le fourre dans mon sac. Qu’est-ce que tu veux que je foute de cette maison ?
La lettre qui m’explique son projet, je n’ai réussi à en lire que les premières lignes. Ce rêve qu’il avait lorsque nous nous sommes rencontrés, qui avec le temps a été relégué aux oubliettes et qui, pourtant, est revenu, sans que je le sache. Je me souviens parfaitement de la première fois qu’il m’en avait parlé. C’était au début de notre relation. À cette époque, nous avions des montagnes de rêves. Avant qu’ils ne soient balayés par sa mort, notre quotidien s’en est chargé.
Au final, le tour du monde n’était que la partie émergée de l’iceberg. J’aurais juste aimé qu’il m’en parle de vive voix. Qu’on y réfléchisse à deux. Même si je sais pourquoi il ne l’a pas fait. Un tour du monde, pourquoi pas. Changer de vie, j’aurais dit non. Et maintenant ?
1. Auberge traditionnelle typique du Japon.
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