Le goût des mochis au kouign amann
15 - Louisa
15
Louisa
— Akiko, attends-moi !
J’essaie de ne pas crier, sauf que ma nièce est trop rapide pour moi. Les gens se retournent pour m’observer. Oui, je sais : on ne hurle pas dans la rue. Akiko m’a heureusement entendue et m’attend en fronçant les sourcils. Son appareil photo autour du cou, elle me fait signe de me dépêcher. Je la rejoins en soufflant. Je n’ai jamais été une grande sportive, je le prouve encore aujourd’hui.
— Tu sais que le temple ne va pas disparaître si on prend le temps.
— Oui, mais plus vite on y sera, plus vite tu pourras me payer une crêpe.
Elle ne perd pas le nord.
Tout a commencé à cause de Camilla. Elle souhaitait profiter du dimanche pour faire le ménage dans la maison et ne nous voulait surtout pas dans ses pattes. En réalité, je pense qu’elle voulait surtout profiter de Takumi sans leur fille. Resserrer les liens tante-nièce était donc une excuse parfaite pour se débarrasser de nous. Même si j’étais loin d’être contre l’idée. Akiko doit du coup me faire visiter le quartier d’Harajuku. Elle a choisi de commencer par le grand sanctuaire Meiji-jingu, pour après m’emmener découvrir l’avenue Takeshita-dori, où défilent régulièrement
des cosplayeurs1. C’est là-bas qu’on s’arrête enfin pour manger la fameuse crêpe, spécialité du coin.
Akiko, comprenant que courir ne sert à rien, se positionne à mon côté et attrape son appareil photo pour capturer tout ce qui passe. Notre route nous fait longer une grande allée bordée d’énormes fûts de saké. Je les observe, intriguée. Akiko se rapproche de moi et me donne un petit coup de coude.
— Si ça se trouve, on verra un mariage.
Son attention s’est détournée de la crêpe.
— Un mariage, comment ça ?
— Beaucoup de couples se marient ici. Les photographes aiment bien aussi venir leur faire prendre la pose. C’est un bon spot. Ça fait de beaux souvenirs pour les mariés.
Je la vois repartir mitrailler les fûts de saké avant de me faire signe de la suivre. Elle est pleine de vie, cette petite.
On arrive enfin au sanctuaire, où je m’initie au rituel de l’eau avant d’entrer. Akiko explique patiemment à la novice que je suis. Tout d’abord,
il faut prendre le hishaku2 dans la main droite, verser l’eau sur la main gauche. Puis répéter l’action avec la main gauche. Ensuite, verser de l’eau dans sa main gauche et se rincer la bouche. Repurifier ensuite la main utilisée et reposer le hishaku après l’avoir mis à la verticale pour le rincer.
Une fois terminé, Akiko me traîne à l’intérieur, et ce qu’elle souhaitait se produit : un mariage. Et clairement, c’est beau. Le kimono de la mariée est sublime. Le couple est ravi de voir tout le monde immortaliser ce moment. C’est si différent de chez nous. Plus calme, plus cérémonieux. La procession se déroule en silence. Tous les touristes les observent avec bienveillance. J’espère qu’ils seront heureux, à l’image des photos et des souvenirs qu’ils garderont de cette belle journée.
Quand tout est terminé, Akiko m’attire jusqu’au mur à vœux. C’est un grand portique qu’on trouve dans tous les temples shintos ou une multitude de petites plaques en bois sont accrochées. Elle nous en achète une chacune et me tend un stylo. Que puis-je bien mettre sur ce bout de bois ? Mon seul souhait était de devenir propriétaire de la vieille ferme de notre enfance et de la retaper entièrement. Toute ma vie tournait autour de ce but. Maintenant qu’il n’est plus réalisable, quel sera mon avenir une fois de retour en France ?
Mon regard se pose sur Akiko, qui écrit scrupuleusement sur sa plaque. Son entrain et sa motivation me réchauffent le cœur. Elle a des rêves, c’est beau à voir. Si ce n’est plus mon cas, je n’en garde pas moins quelque chose de précieux : mon entourage. Ma famille, mes amis. Forte de ce constat, j’écris mes souhaits et accroche ma petite pancarte à côté de celle d’Akiko.
— Alors ?
— On va la manger, cette crêpe ? éludé-je la question de ma nièce.
— Ouiii !
« Je souhaite que tous ceux que j’aime soient toujours heureux. »
« PS : et qu’Akiko devienne une grande photographe. »
« PS 2 : et trouver des réponses à mes questions. »
— Tu veux quel parfum ?
Nous voilà toutes les deux devant les visuels de crêpe, en train de choisir celle qu’on dégustera. Franchement, je me demande comment je vais bien pouvoir manger cette horreur de sucre. Quand on m’a parlé d’une crêpe, je m’attendais à ce que ça soit un peu différent de celles que je connais en France. Pas à ça ! La base ressemble bien à une crêpe, sauf que dedans, au lieu d’ajouter du sucre ou de la confiture, ils mettent des fruits, de la chantilly – beaucoup – et de la glace. Sans parler du coulis de chocolat ou de caramel pour le nappage, et je ne sais combien d’autres toppings. Ensuite, c’est roulé, on te donne une cuillère, et débrouille-toi avec ça pour ne pas t’en mettre partout.
— Je vais prendre celle avec des fraises, des bananes et de la glace au chocolat, avec de la sauce chocolat et un surplus de pépites, annonce Akiko.
Où va-t-elle stocker tout ça ? Elle est toute svelte. Ça ne tiendra jamais dans son estomac.
— Euh… Je pense que je vais faire simple : fraise, vanille et pépites.
— C’est tout ?
— Ça me paraît déjà pas mal.
Elle fronce le nez, et on passe notre commande.
Une fois la chose dans les mains, on se dirige vers des marches pour s’asseoir et manger. On n’est pas les seuls à avoir eu cette idée, et les places se font chères. Heureusement, un couple s’en va juste à notre approche. Je ne me voyais pas marcher en essayant de sauver mes vêtements.
— Ça me fait plaisir de passer du temps avec toi, ça faisait trop longtemps que t’étais pas venue, me dit ma nièce.
Mon cœur se serre.
— Je sais. C’est compliqué.
— Quand je serai plus grande, j’aimerais bien venir faire mes études à Paris.
Je manque de m’étouffer avec quelques pépites.
— T’es pas encore un peu jeune pour penser à ça ?
— Ici, à mon âge, tout le monde commence déjà à réfléchir aux études. Aux examens qu’il faut passer. Aux notes qu’il faut avoir.
— Mais tu as 14 ans…
— Et je veux devenir photographe animalière. Parcourir le monde.
Je reste interdite un moment. Enfin, tant qu’elle ne souhaite pas faire de la photo de guerre… Prendre des clichés d’animaux sauvages, c’est moins risqué que des ruines après un bombardement.
— Et tes parents ?
Elle fronce le nez et mange sa glace. D’accord, ils ne sont pas encore au courant.
— Tu sais qu’il faudra bien leur en parler.
— Je sais.
— Surtout que ton père, en étant professeur dans la même école que toi…
— … finit toujours par tout savoir.
Je hoche la tête en attrapant un morceau de fraise vanillé. La voir ainsi, débordante d’ambition, me rappelle à quel point j’ai pu l’être en décidant de devenir architecte d’intérieur pour gagner assez d’argent, racheter la vieille ferme et en faire un endroit cosy et accueillant. Je devais avoir son âge. Qui suis-je pour juger ses rêves ?
Je mange un second morceau de fraise et souris en lui donnant un petit coup d’épaule. Elle tourne son visage triste vers moi.
— Le jour où tu l’annonceras à tes parents, si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi. Ma porte te sera toujours grande ouverte.
— Vrai ?
J’aime tellement ce sourire candide.
— Vrai. Tu es ma nièce préférée.
— Je suis ta seule nièce.
— Prie pour le rester. Tes parents seraient capables de te faire un petit frère ou une petite sœur.
— Parfait, comme ça, quand je viendrai faire mes études à Paris, ils pourront s’occuper de lui et ils me laisseront tranquille.
Bien vu ! Elle est futée.
On termine de manger nos crêpes et on se remet en marche dans Takeshita-dori. Cette grande rue commerçante est assez représentative de la folie japonaise. Elle accueille des boutiques de vêtements de toutes les couleurs et de tous les genres. Des jeunes habillés dans tous les styles s’y promènent. Il y a de la musique. Du bruit. Du monde.
Notre virée se termine dans une rue parallèle où nous pénétrons dans une immense boutique de goodies. Snoopy y côtoie les personnages de Disney, Hello Kitty ou encore Totoro. Camilla ne le saura jamais, mais on fait également un tour dans un condom store. On est prises d’un fou rire irrépressible en découvrant une offre aussi diverse de préservatifs – tailles, couleurs, goûts. Bien folle serait ma sœur de penser qu’Akiko, du haut de ses 14 ans, ne sait pas ce qu’est un préservatif.
1. Personnes se déguisant pour incarner un personnage de fiction.
2. Louche en bambou ou en métal munie d’un long manche.
OceanofPDF.com