Le goût des mochis au kouign amann
24 - Emmanuel
24
Emmanuel
Cette chose était vraiment ignoble ! Nous avons laissé Himeko discuter avec ses amies – surtout se moquer de nous – et nous rentrons tous les trois en déambulant dans les rues d’Akabane. Le quartier est sympa.
— Finalement, je ne regrette pas que la guest house ait pris l’eau, déclame Alizée.
Je jette un coup d’œil à ma nièce, très heureuse de sa journée. Avoir pu partager des activités traditionnelles est en réalité inestimable.
— D’ailleurs, vous avez eu des nouvelles ? nous demande Louisa.
— Oui. On a reçu un mail nous disant que nous allons être remboursés des jours annulés.
— Ouf ! C’est déjà bien.
Franchement, je m’attendais à devoir poireauter plusieurs semaines avant d’avoir un retour. Et devoir lutter férocement pour être remboursé. Finalement, les dégâts ont été minimes. Des vêtements trempés, quelques emballages souvenirs en miettes. Rien d’indispensable. J’aurais peut-être dû laisser ce fichu dossier dans la chambre.
Nous profitons du retour pour nous arrêter faire quelques courses au Daiso. Il est temps pour nous d’acheter des souvenirs. Alizée coche sur son téléphone les personnes pour qui elle a trouvé un cadeau. Ici, elle peut se permettre de faire le plein. Dénicher des souvenirs était un des moments préférés de Martin. Trouver le petit objet qui correspondra à chacun. La petite attention. Comme Alizée, il aurait dressé une liste, prévu des notes à côté au fur et à mesure du voyage pour savoir quoi rapporter. Il aurait songé aux anniversaires. Peut-être même à Noël. Nous aurions rigolé en nous demandant quel serait le truc le plus débile à offrir. À la fin de notre tour du monde, nous aurions eu une valise entière de trucs stupides à offrir.
En passant devant une petite figurine de chat, me vient l’idée de la déposer sur le paillasson de ma voisine parisienne. J’imagine déjà sa tête. Martin l’aurait fait. Alors, sur un coup de tête, je la prends.
Je croise le regard d’Alizée qui me sourit. Je lève les yeux au ciel et fais comme si je n’avais rien vu, puis je retourne dans les rayons à la recherche d’autres petites choses.
*
* *
Le repas de ce soir était vraiment délicieux. Camilla et Takumi nous ont invités à partager un barbecue très agréable au restaurant. Le fait de pouvoir choisir ce que nous voulons et de le faire griller nous-mêmes était surprenant. Un vrai régal. Pourquoi n’avons-nous pas testé ça dès le début, au lieu de ne manger que du riz et des nouilles ? Alizée, je te retiens. Bon, d’accord, ce n’est certainement pas le même budget.
Plus que ce week-end à passer et nous rentrerons à Paris. Takumi nous a promis que, pour notre dernier repas, nous commanderons des sushis et nous les dégusterons tranquillement chez eux. Parfait. Nous n’aurons pas besoin de courir partout avant notre départ.
Je me retourne sur mon futon, n’arrivant toujours pas à trouver le sommeil. Que vais-je faire une fois rentré ? Cette question revient en boucle. Si j’ai plus ou moins réussi à ne vivre que l’instant présent durant ce voyage, l’angoisse du futur m’écrase maintenant.
Je finis par me lever. Me dégourdir les jambes me fera sûrement du bien. D’un pas léger, je descends l’escalier pour aller faire un tour dans le jardinet. Je croiserai peut-être le chat d’Himeko.
Lorsque je passe devant le salon, je suis surpris d’y apercevoir une lueur. M’approcher me permet de comprendre qu’il s’agit de l’autel funéraire du mari de notre logeuse. Toujours en silence, je m’agenouille en face. C’est tranquillisant. Les bâtons d’encens fument encore. De petites bougies illuminent faiblement la photo du défunt. Est-ce que je devrais mettre quelque chose comme ça chez moi ? Cela apaiserait-il ma douleur ?
Dans mon esprit passent en boucle des souvenirs de Martin. De notre vie commune. De notre mariage. Puis revient ce fichu dossier. Cette épée de Damoclès. Je ne vais plus avoir le choix. Je ne pourrai plus faire l’autruche. Le notaire ne tardera pas à me rappeler et me demandera ce que j’ai décidé.
— Tu dors pas ?
Je me tourne vers Himeko. Elle porte dans ses mains un plateau avec du thé. Depuis quand suis-je perdu dans mes songes pour ne pas l’avoir entendue ? Elle m’invite à la rejoindre, et je m’installe à la table basse. Le thé fumant devant moi me fait de l’œil. Il est chaud et bien moins pâteux que cet après-midi.
— Après ça, tu vas dormir, me dit-elle avec un sourire doux.
— Merci.
Je souffle sur la tasse avant d’en savourer la première gorgée. Cela fait du bien. Himeko reprend la parole pour me parler de son mari. Elle a l’air si à l’aise. Je ne ressens pas de douleur dans ses paroles. Juste de la nostalgie. Elle bute parfois sur les mots, alors je l’aide. Ils en ont vécu, des choses, tous les deux. Emménager ici. Voir grandir leurs enfants. La table autour de laquelle nous sommes installés est l’un des premiers meubles qu’ils ont achetés. La tasse que je tiens dans mes mains, ce sont des amis qui leur ont offert. Le tatami taché dans le coin près de la porte, c’est leur fille qui a renversé de l’encre dessus à 5 ans. Des anecdotes comme ça, elle en a à la pelle. Louisa m’a expliqué qu’elle ne veut pas partir, même si elle est désormais seule ici. Je comprends pourquoi. Ce quartier, cette maison, c’est sa vie. C’était leur vie à tous les deux. Elle ne veut pas en reconstruire une autre. Juste continuer celle-ci jusqu’au bout. Une philosophie qui me questionne. Et ma vie ? La nôtre ?
— Toi aussi, deuil.
Je sursaute, et elle me sourit avec compréhension.
— Tu as regard triste.
Instinctivement, je porte la main à mes yeux pour voir si je pleure. Ce n’est pas le cas. Elle continue cependant à me regarder, attendant que je lui réponde. Alors, les mots sortent tout seuls.
— Oui… Mon mari est décédé il y a peu. C’était un de ses rêves de visiter le Japon.
— Konotabiwa, makotoni goshushosama desu1.
Je n’ai pas besoin de la traduction pour comprendre ce qu’elle vient de me dire. J’acquiesce, et elle me demande de me parler de Martin. Elle ne fait aucune remarque sur le fait que ce soit un homme. Elle connaît la différence de genre. Elle m’écoute juste avec bienveillance. Je ne suis pas certain qu’elle comprenne tout parce que les mots s’emmêlent souvent dans ma bouche, mais peu importe, je crois.
Je lui raconte notre mariage, notre appartement, notre vie à Paris. Son projet fou de tour du monde pour qu’on se retrouve tous les deux. C’est la première fois depuis l’enterrement que je parle de lui à quelqu’un. Vraiment de lui. Les mots franchissent mes lèvres sans filtre. Des moments heureux partagés, je passe à la rancune qu’il m’ait dissimulé sa maladie. Je lui en veux. Il m’a menti, caché des choses. Des choses graves.
Et à cause de ses cachotteries, je n’ai pas pu lui dire au revoir comme je l’aurais souhaité. Je n’ai pas pu lui dire à quel point j’étais heureux avec lui. Je n’ai pas pu lui dire que oui, si ce fichu projet lui tenait à cœur, je plaquerais tout pour qu’il le réalise. Qu’on le réalise. Parce que oui, ce projet aurait été un fabuleux nouveau départ. J’aurais adoré qu’on y réfléchisse ensemble. Qu’on se lance ensemble. Qu’on galère ensemble.
La main d’Himeko se pose sur la mienne, et je la vois à travers un voile flou. Les larmes coulent le long de mes joues. Les mots qu’elle prononce en japonais me touchent. Tout comme plus tôt, je ne les comprends pas. Pourtant, ils m’apaisent. Cela vient sûrement de la façon de les prononcer.
Nous restons là tous les deux, le temps que je me calme. Et pour la première fois, je sens mon cœur un peu plus léger.
1. Je suis profondément désolée pour votre perte (en japonais).
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