Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 1 sur 36

Pages du PDF

Le tailleur ensorcelé

Section 1

OceanofPDF.com

LE TAILLEUR ENSORCELÉ

 

et autres contes

 

Traduits du yiddish par

I. POUGATCH et J. GOTTFARSTEIN

Avec un dessin de MARC CHAGALL

Albin Michel

OceanofPDF.com

Ouvrage publié avec l’aide de la Commission du Livre du F.S.J.U.

© Éditions ALBIN MICHEL, 1960. 22 rue Huyghens, 75014 Paris

ISBN 2-226-01850-6 ISSN 0755-169X

OceanofPDF.com

« Le rire c’est la santé, les médecins prescrivent le rire ! » Telle est, en quelque sorte, la profession de foi de Cholem Aleichem, l’un des trois fondateurs de la littérature yiddish moderne (les deux autres étant Mendelé Mokher-Seforim (Mendelé : marchand-de-livres, pseudonyme de Cholem-Jacob Abramovitch) et Itzhak-Leïbouch Peretz).

Cholem Aleichem signifie : Paix sur vous. En adoptant l’antique salut juif comme nom d’écrivain yiddish, Chalom Rabinovitch se présentait en messager de paix, et c’est l’humour apaisant qu’il déploya telle une bannière. (Jusqu’alors il avait écrit exclusivement en hébreu et signait de son nom réel : Chalom Rabinovitch.)

Cholem Aleichem est né le 2 mars 1859 à Péreiéslav en Ukraine. Sa prime jeunesse s’écoula dans la bourgade de Voronovko. Fils d’une famille assez aisée, il fréquenta le « Heder » traditionnel, cette école primaire spécifiquement juive. Il y puisa les premiers rudiments des connaissances jugées indispensables par tout Juif. Plusieurs de ses condisciples lui serviront d’ailleurs de prototypes pour ses récits d’enfants.

Son père ayant été ruiné, la famille doit quitter la bourgade de Voronovko pour retourner à Péréiéslav. La mère du jeune Cholem y meurt, emportée par une épidémie de choléra. Cholem est âgé de treize ans lorsque son père se remarie. Il est déjà « adulte », puisqu’il vient d’atteindre sa majorité religieuse et le voilà désormais responsable devant Dieu et devant les hommes de ses bonnes et de ses mauvaises actions. Adulte ou non, la tendresse maternelle lui fait cruellement défaut, d’autant plus que sa seconde mère, confirmant la tradition populaire, se révèle une vraie marâtre.

Cependant, très sensible à l’aspect comique de n’importe quelle situation – fût-elle dramatique au fond – le jeune Cholem découvre une source d’humour dans les travers mêmes de sa marâtre. Il note ainsi les malédictions aussi nombreuses que bigarrées dans lesquelles elle excelle et en compose une sorte de lexique qui lui sera fort utile au cours de sa carrière littéraire.

Les humeurs de sa seconde mère lui valurent un autre avantage fort appréciable. Pour mettre son épouse à l’abri des espiègleries de notre humoriste en herbe, son père, Naoum Rabinovitch, l’expédie dans une ville voisine – où il est admis, malgré le « numerus clausus », dans un lycée russe – chance inouïe pour un garçon de son origine !

Car nous sommes en pleine Russie tsariste, dans la « zone de résidence » assignée aux Juifs, sujets à peine tolérés. Comme ils n’ont pas le droit d’habiter la grande ville, ils créent le « shtetl », cette bourgade juive si caractéristique, où la vie traditionnelle séculaire se poursuit dans la misère et la souffrance. Toutes les institutions y sont juives et la langue, c’est le yiddish.

Ces bourgades sont surpeuplées, le paupérisme y règne en permanence et l’asphyxie guette la population tout entière. Malgré d’aussi tristes conditions, l’esprit n’abdique pas. On observe toutes les pratiques religieuses et nul ne songe à s’y dérober. On étudie avec zèle la Torah et le Talmud. Sans y être astreints par la loi civile, tous les enfants vont à l’école. Ici, l’analphabétisme est inconnu. À cette époque, rares sont ceux qui, à l’instar de Cholem Aleichem, vont étudier les disciplines profanes hors du shtetl.

Cholem Aleichem était né quatre ans après la mort du tyran que fut le tsar Nicolas Ier et trois ans après la guerre de Crimée. En 1861 – il est alors âgé de deux ans – c’est la libération des serfs. Une année plus tard, quelques groupes de Juifs privilégiés, recrutés parmi les gros commerçants et au sein des professions libérales, voient s’entrouvrir devant eux les portes des lycées d’État et des Universités. C’est grâce à cette mesure que Cholem est admis sans difficulté dans un de ces établissements et il obtient même une bourse d’études.

Au sortir de ses études, qu’il termine avec une distinction, en 1876, Cholem obtient un poste de précepteur à Sofievka chez un certain Loïev, riche administrateur de domaines, qui deviendra son beau-père.

Après trois années passées à Sofievka, il va tenter sa chance à Kiev – clandestinement bien sûr – puisque la ville est interdite aux Juifs. Sans ressources, il se met en quête d’un gagne-pain. Après quelques avatars, il va occuper le poste de rabbin administratif dans la ville de Louben, non loin de Kiev.

Grâce à cette fonction, il a désormais le loisir de faire connaissance avec l’état civil de ses administrés, état civil souvent fort embrouillé – il faut l’avouer. Maints quiproquos s’ensuivent et des plus cocasses. L’écrivain Cholem Aleichem saura en dégager plus tard des effets humoristiques d’une truculence irrésistible.

En 1881, à la suite de l’assassinat du tsar Alexandre II, éclatent les premiers pogromes qui entraînent, une année plus tard, une chaîne de nouvelles mesures restrictives prises par le gouvernement tsariste contre les Juifs – ces perpétuels boucs émissaires. Beaucoup d’entre eux songent alors à quitter leur patrie marâtre. Les uns s’en iront aux États-Unis d’Amérique, les autres se dirigeront vers l’antique pays d’Israël. L’organisation qui assume cette dernière tâche se donne pour nom BILOU (mot composé des initiales d’un verset des psaumes : « Maison de Jacob ; levez-vous et partons ! »).

Ce premier mouvement en engendre bientôt un autre plus vaste et connu sous le titre : « Les Amants de Sion. » Cholem Aleichem y adhère avec enthousiasme. Dans une lettre adressée au docteur Pinsker (auteur d’une brochure célèbre : L’auto-émancipation), il écrit : « Je salue tous les « Amants de Sion » – dont je fais partie – de tout mon cœur et de toute mon âme. » Plus tard, après le premier Congrès Sioniste de Bâle, il publiera lui-même une brochure d’où nous extrayons le passage suivant :

« Regardez un peu, mes chers Juifs, comment les choses se présentent dans la réalité : Vous avez été depuis dix-huit siècles locataires un peu partout à travers le monde et vos propriétaires vous ont fait une bien mauvaise réputation. – N’est-il pas temps de construire votre propre maison ?… »

En 1883, Chalom Rabinovitch épouse son ancienne élève, Olga Loïev, malgré l’opposition du père de cette dernière. Le jeune couple s’installe dans la ville de Bielo-Tserkov. Tout autre que notre auteur, aurait sans doute cherché à consolider sa situation matérielle en qualité de rabbin, instituteur ou commerçant, puisque l’accès à presque toutes les autres professions est alors interdit aux Juifs. Mais notre téméraire humoriste se lance dans une nouvelle aventure : la littérature yiddish. À l’époque, il n’existait dans cette langue que peu d’écrivains dignes de ce nom.

La littérature, on ne le sait que trop, ne nourrit pas son homme, surtout la littérature yiddish à ses débuts.

Contraint d’exercer, outre sa vocation d’écrivain, mille et un métiers d’occasion, Cholem Aleichem connaît de durs moments.

En 1885, la mort de son beau-père le met soudainement à la tête d’une fortune appréciable qui lui permettra de s’établir à Kiev, capitale de l’Ukraine mais aussi capitale des lettres juives renaissantes, hébraïques et yiddish. Un peu grisé par son héritage il se laisse tenter par les affaires commerciales, les opérations bancaires. Quelle proie facile pour les aigrefins – intermédiaires et commissionnaires – qui pullulent à Kiev ! Bref, sa ruine fut vite consommée.

Cependant, au cours de son éphémère prospérité, Cholem Aleichem a pu favoriser l’essor de la littérature yiddish, alors dans les langes, en publiant dans des recueils littéraires annuels sous le titre « La Bibliothèque Populaire Juive » – à ses frais, bien entendu – les meilleurs auteurs de l’époque, en leur dispensant des honoraires princiers, ce qui n’a pas manqué de hâter sa déconfiture.

Pourtant tout n’aura pas été perdu. Son désastre financier est largement compensé par l’acquisition de biens d’une tout autre nature. Il profite de ses malheureuses expériences pour étendre son registre artistique. Il perfectionne sa technique d’observation et introduit dans la littérature yiddish mille personnages originaux qui tous cependant présentent des traits communs.

Son héritage liquidé en un temps record, il ne lui reste plus que la ressource de se consacrer définitivement à la littérature yiddish, qu’il n’avait d’ailleurs jamais complètement abandonnée. Il y revient les mains vides – après l’avoir, un bref instant, couverte d’or. Mais nos sages n’estiment-ils pas que « la pauvreté sied à Israël comme une cocarde rouge à la crinière d’un cheval blanc » ? C’est là pour Cholem Aleichem, comme pour les personnages qu’il met en scène, une citation-clef, une maxime à laquelle ne manquera pas de se référer son inoubliable Tailleur Ensorcelé…

Cholem Aleichem revient donc aux lettres avec sa bonhomie, son optimisme juif, son humour débordant, enrichi d’une précieuse expérience des hommes et des choses.

Ses œuvres n’ont plus alors qu’à se déployer en éventail à une cadence rapide, plus savoureuses les unes que les autres. Pour produire cette riche moisson, la langue yiddish s’est révélée l’instrument idéal. Le vocabulaire, le rythme, la syntaxe, la structure même de ce parler sont parfaitement à la mesure des rêves nourris pendant des siècles par les Juifs traqués et persécutés, mais jamais démissionnaires. Pour Cholem Aleichem, le fait d’écrire en yiddish – en « mamélochen » (langue maternelle) – cet idiome tout chargé de tendresse enjouée, signifie : dispenser la paix et l’espérance. De fait, l’espérance et la paix traversent – tel un souffle vivifiant – toute son œuvre. Il vouera désormais sa vie à son peuple, ou, selon son expression favorite, souvent répétée dans le Tailleur Ensorcelé, « au menu peuple, petites gens, ciseaux, fer à repasser ».

C’est qu’il s’identifie au fond de son être non seulement avec ses personnages, mais avec leur langue, leur parler imagé, pétillant, surabondant, plein de sous-entendus, de rebondissements, de détours, d’allusions et de réminiscences.

Humoriste né, il sait que l’expression humoristique éclôt vive et drue dans le peuple, c’est là qu’elle est à l’état pur, parce que spontanée. Le peuple parle une langue encore ouverte, créatrice à souhait et constamment renouvelée. Anonyme, elle reste cependant le mode d’expression le plus personnel et par là même inimitable et presque intraduisible.

Cholem Aleichem, comme tant d’autres écrivains de sa génération, s’est essayé, tout au début, à l’hébreu. Puis, ses efforts demeurant sans suite, il ne tarde pas à délaisser la Langue Sacrée pour le yiddish, expression de la vie juive présente.

Comme Mendelé Mokher-Seforim, Cholem Aleichem se plaît à fouiller tous les replis de la sensibilité juive et il en résulte une mine de récits, de contes, de monologues, de rêveries. Mais, à l’opposé du premier, son humour éclatant se dépouille en cours de route de l’amertume, de l’ironie, de la satire dont l’observation des mille misères juives aurait pu l’imprégner. S’il lui arrive de railler tel ou tel travers de son peuple, il le fait sur un ton fraternel et avec une franche gaîté. Ces qualités font de lui l’écrivain le plus aimé de son peuple auquel il a appris à rire de sa propre misère.

Dans chaque nouveau récit, l’auteur se surpasse. Chose curieuse, au fur et à mesure que Cholem Aleichem laisse de côté son style personnel, son style d’écrivain, pour adopter celui du Juif de tous les jours, il gagne en ampleur et aussi en originalité.

Chez lui, le héros se transforme en foule, et la foule, à son tour, adopte les traits du prototype, en sorte qu’ils ne se distinguent plus l’un de l’autre, sans toutefois tomber dans la masse anonyme.

L’épopée burlesque intitulée Menahem-Mendl est un des chefs-d’œuvre de la littérature yiddish moderne. Son héros deviendra le prototype du « Luft-Mentch », sorte de prestidigitateur qui réussit à jongler avec du vent en gardant l’illusion de gagner son pain. Et ceci à travers maints tâtonnements et remontrances, à coups de proverbes vengeurs, d’encouragements aussi, sans omettre ses cris d’espoir ni ses plaintes. Tout y passe comme dans un kaléidoscope ! On se dirait à la foire, selon le mot de Cholem Aleichem lui-même.

Si Menahem-Mendl est celui qu’on ne terrasse pas, malgré toutes ses mésaventures, Tévié-le-Laitier – autre chef-d’œuvre – est le Job moderne. Mais c’est un Job souriant, qui célèbre dignement – et tragiquement – « les noces du rire et des larmes », pour employer la formule de Henri Heine.

En fait, dans tous ses écrits, Cholem Aleichem mêle le rire aux larmes. Même dans un roman comme Le Déluge, où il est question de révolution, de contre-révolution et de pogromes, le rire ne perd nullement ses droits et surmonte tant bien que mal même le deuil. Le Traité des Principes, souvent cité par l’auteur, ne proclame-t-il pas que « l’on vit et l’on meurt malgré soi » ?

Cholem Aleichem écrivit quelques romans, des pièces de théâtre, mais surtout des récits, des nouvelles, des monologues. Ses écrits charrient une multitude de bons mots, de versets de l’Écriture déformés à bon escient, des sentences pittoresques ; tout cela jaillit directement de la langue populaire et grâce à Cholem Aleichem y retourne aussitôt avec une résonance amplifiée.

*

* *

Nous avons à justifier ici le choix des écrits dont se compose le présent recueil. Ce choix a constitué pour nous un véritable cas de conscience. Il nous semblait, de prime abord, arbitraire d’opter pour tel récit, ou tel genre, de préférence à un autre.

Nous nous sommes appliqués à nous tenir le plus près possible des principales sources où s’abreuvait son génie, c’est-à-dire à l’antique folklore juif si riche et si savoureux. C’est ainsi que le Tailleur Ensorcelé qui donne le titre à ce recueil, serait, selon les indications de son auteur, extrait d’un vieux livre de chroniques juives, que Cholem Aleichem dit avoir en quelque sorte stylisé. C’est une espèce de fabliau, une cocasserie qui narre la métamorphose arrivée à une chèvre malchanceuse – une chèvre pareille à celles qui ornent les toiles de Marc Chagall – et des suites fâcheuses que cet événement tout folklorique a comportées pour un pauvre tailleur et pour la petite ville tout entière. Dans cette imagerie populaire on assiste aux débuts d’une différenciation de la société juive.

Cependant, notre bourgade se meurt. Le paupérisme finit par la ronger de toutes parts. L’avenir de la vie juive semble gravement compromis. Aussi Cholem Aleichem garde-t-il le plus clair de sa tendresse pour les enfants juifs. Les récits d’enfants de Cholem Aleichem sont, sans conteste, parmi les meilleurs de la littérature yiddish. Il se cherchait lui-même dans l’enfance, c’est là qu’il semble avoir trouvé le refuge le plus sûr et sa plus grande consolation.

Dans tous les contes de ce recueil, la verve de Cholem Aleichem se déchaîne. Un jeu de cache-cache s’y exerce, riche en péripéties burlesques. L’humour de l’auteur y apparaît inépuisable.

Gœthe, en parlant de l’humour, disait que la première qualité d’un bon mot devait être sa brièveté (« in der Kürze steckt die Würze »). Cholem Aleichem, c’est le phénomène contraire. C’est la répétition constante – comme une ritournelle – qui crée l’élément comique. Ce sont les interjections et les parallélismes, considérés ailleurs comme inutiles et même gênants, qui étoffent les personnages, ajoutant à la saveur de leur débit et désignant, telles des flèches, leur détresse morale ainsi que l’impasse dans laquelle ils sont acculés.

On dit souvent que l’humour de Cholem Aleichem consiste en jeux de mots. C’est vrai en partie. Depuis toujours les Juifs chérissent la Parole. D’abord, ils ont reçu en héritage inaliénable, la parole révélée écrite (la Torah). Puis, la parole orale traditionnelle (le Talmud, le Midrach). Peu à peu, ceux de l’Europe Orientale ont forgé, par leurs propres moyens, celle parole « vécue » qui est devenue leur mode d’expression le plus naturel, à la fois tendrement maternel et explosif. C’est à elle qu’ils ont confié désormais leurs rêves les plus chers et c’est elle en retour qui leur révélait tous ses secrets.

En évoquant le génie de Cholem Aleichem, on est ainsi obligé d’insister sur la langue yiddish. C’est une langue faite à l’image de ses personnages. Comme eux, en bousculant souvent grammaire, syntaxe et règles rigides, elle déverse son trop-plein de vitalité. Elle aussi, vivant plus dans le passé et dans l’avenir que dans le sordide présent, ne fait qu’osciller entre le rêve et la réalité.

L’art de Cholem Aleichem s’apparente à celui de Charlie Chaplin – à qui on l’a souvent comparé – tant par le fond que par les moyens d’expression. Tout comme Chaplin, ce mime génial, Cholem Aleichem donne à chaque geste qu’il esquisse une signification particulière et dégage de chaque « gag » une leçon d’une haute tenue humaine.

La vision du grand classique yiddish rejoint, par ailleurs, celle de Marc Chagall, peintre authentiquement juif. En effet nul mieux que Chagall n’a su transposer en lignes et en couleurs le lyrisme aussi touchant que débridé du « shtetl », le drame souriant et fantastique qui couvre de ses broderies bizarres l’entre-deux-rêves dans lequel s’imbriquent hommes, bêtes et choses.

On a aussi comparé Cholem Aleichem à Gogol, à Tchékhov ou encore à Dickens, mais selon le témoignage de Mark Twain – qui s’y connaissait et qui a lu notre humoriste en traduction anglaise – il dépasserait bien des auteurs qui ont pratiqué l’art difficile et délicat de l’humour. Et voici le troisième miracle : Cholem Aleichem est universel. Il est considéré comme

le plus difficilement traduisible des auteurs yiddish1 parce

qu’essentiellement juif y et faisant corps pour ainsi dire avec le yiddish – idiome parlé par excellence – tout en se révélant le plus universel d’entre eux.

Cette considération nous a guidés dans notre traduction. Nous avons pensé que y pour sauvegarder le caractère universel de l’œuvre de Cholem Aleichem, il importait avant tout de veiller aux traits spécifiques qu’accuse la langue yiddish. Nous nous sommes ainsi appliqués à ménager, autant que possible, à travers la traduction française, le génie de cette langue, sa démarche nerveuse, son rythme syncopé, ses réveils en sursaut et, si l’on ose dire, ses mœurs. Y avons-nous réussi au moins dans une certaine mesure ? Nous en serions comblés.

*

* *

Dans l’Empire russe décadent, la misère et l’angoisse des Juifs ne cessaient de croître. On croyait proche l’ère de la délivrance, mais la révolution de 1905 devait échouer et la réaction qui suivit dans toutes les Russies provoqua une fois de plus des centaines de pogromes. Cholem Aleichem fut témoin de celui de Kiev. En 1906, il émigra et se rendit pour la première fois en Amérique où il publia les premiers chapitres de Motel, fils du chantre, l’une de ses œuvres les plus touchantes. Mais il ne put se résoudre à y demeurer, malgré l’insistance de la grande communauté juive, nouvellement immigrée en Amérique. La vie juive, là-bas, lui paraissait déracinée. Aussi revint-il bientôt en Europe. Au cours d’une tournée triomphale à travers la zone de résidence, Cholem Aleichem reprit contact avec ses héros et ses innombrables lecteurs. C’est alors qu’il tomba gravement malade, d’une affection dont il ne se remit jamais. Il passa les dernières années de sa vie le plus souvent dans des sanatoria d’Europe et d’Amérique. La première guerre mondiale le surprit à Berlin. Il put à grand-peine gagner le Danemark, puis les États-Unis. C’est à New York qu’il mourut le 13 mai 1916, âgé de 57 ans.

Jusqu’à ses derniers jours, Cholem Aleichem avait gardé le sens de l’humour, convaincu que le rire finirait un jour par triompher des larmes.

OceanofPDF.com