Le tailleur ensorcelé
Si J’étais Rothschild
Si j’étais Rothschild, rêvassait un maître d’école de Kassrilevké, un beau jeudi, tandis que son épouse insistait vainement pour qu’il lui donne de quoi acheter les provisions du Shabbat. Oh, si j’étais Rothschild, devinez un peu ce que je ferais ?
D’abord, j’établis un usage en vertu duquel chaque ménagère touchera recta ses trois roubles afin que le jeudi, elle ne vienne plus harceler son mari à propos des provisions pour le Shabbat… Puis, je dégage mon caftan sabbatique, ou plutôt je retire la pelisse en peau de chat de ma femme. Elle cessera enfin de me seriner qu’elle a froid. Ensuite je fais acquisition de cette maison, avec ses trois pièces, son débarras, son placard à provisions – cave et grenier compris – en un mot, j’achète tout le saint-frusquin. Que mon épouse ne se plaigne plus d’être à l’étroit.
Tiens, que je lui dirais, voilà deux pièces pour toi seule, contente ? Fais-y ta popote. Tu peux y rôtir, bâcher, peler, lessiver, pourvu que tu me laisses en paix, et que je puisse m’occuper de mes élèves en toute quiétude. Finis, les soucis du gagne-pain ! Plus à me tracasser sur les moyens d’honorer le Shabbat ! Un vrai délice ! Quant à mes filles, je les marie toutes, et plus de boulet à traîner ! De quoi aurais-je à me plaindre désormais ? De rien. C’est alors que j’examinerais de plus près ce qu’il faut à notre Communauté.
En premier lieu, je vais offrir un toit neuf à notre vieil oratoire afin que l’eau ne dégouline plus sur la tête des gens à l’heure de la prière. Je vais aussi – révérence parler – entreprendre sans tarder la réfection de notre établissement de bains publics ; sinon il s’écroulera un de ces quatre matins (que Dieu nous en préserve). Je crains surtout que cela ne se produise juste au moment où nos épouses prennent leur bain rituel !
Pendant que nous parlons construction, ne faudrait-il pas abattre le vieil hospice pour ériger à sa place une maison de santé – une vraie – un hôpital selon les dernières données, avec des lits, avec un docteur et des médicaments, bien sûr ; chaque jour il y aurait du bouillon de volaille pour les malades, comme cela se fait dans toutes les villes qui se respectent.
Et un asile de vieillards, sera-t-il de trop ? J’en bâtis un, moi, et nos chers vieux savants talmudistes ne seront plus réduits à se blottir dans la Maison de prières, autour du poêle. Puis, ne devrais-je pas créer une confrérie-vestiaire pour « vêtir ceux qui sont nus », afin que nos pauvres gosses ne se promènent plus – sauf votre respect – avec le nombril à tous les vents ? Et le prêt sans intérêt ? Voilà ce qui rendrait service à chacun de nos Juifs ! Qu’il soit maître d’école, artisan ou même marchand, il devrait pouvoir, en cas de besoin, trouver à emprunter sans se faire écorcher, sans être obligé de mettre en gage sa dernière chemise.
Maintenant, que pensez-vous d’une œuvre fournissant un trousseau à nos jeunes filles les plus déshéritées pour que, au lieu de languir dans la solitude, elles puissent trouver un épouseur et convoler avec lui en justes noces devant l’Éternel ? Croyez-moi, il y aurait encore bien des œuvres à créer pour que Kassrilevké ne reste pas à la traîne…
Et pourquoi ne penserais-je qu’à la seule communauté de Kassrilevké ? Je vais plus loin, moi. En tout lieu où résident nos frères juifs, je fonde des sociétés de bienfaisance, – partout, dans le monde entier ! Et afin que tout se passe en bon ordre et comme il faut, devinez ce que j’ai en tête ? Au-dessus de toutes les confréries, j’en installe une, suprême, qui les coiffe toutes. Ce sera le siège central de la charité, qui contrôlera toutes les œuvres et veillera sur tous les Juifs, c’est-à-dire sur l’Assemblée d’Israël tout entière. Nos chers bons frérots trouveront ainsi, tous, leur gagne-pain, la concorde régnera parmi eux et ils pourront, tous, se livrer assidûment à l’étude sacrée : la Loi de Moïse avec le commentaire de Rachi, le Talmud, les Tossafoth et tout ce qui s’ensuit, plus les « sept branches » des sciences profanes, et pourquoi pas les « soixante-dix langues » des soixante-dix nations qui peuplent la terre… ?
À la tête de toutes ces maisons d’études, j’instituerai une académie centrale, une grande académie juive. Elle siégera à Vilna, bien sûr. Puissent se former là les plus célèbres savants et les sages les plus illustres du monde ! L’enseignement sera gratuit, comme de juste. Je prends tout sur moi, tout sera à mes frais. Je veillerai moi-même au programme et à l’administration, afin d’éviter un « tiens que j’te donne » et que l’intérêt public soit le premier et l’unique souci de tous et de chacun.
Pour qu’on puisse procéder à la distribution des fonds – scrupuleusement et en toute quiétude – que faut-il faire ? Il faut assurer, avant tout, le bien-être de chacun en particulier. En lui procurant un gagne-pain, cela va de soi. Le gagne-pain, voilà l’essentiel. Sans la croûte, voyez-vous, c’est la discorde à brève échéance. À cause de cette misérable question de nourriture, la vie est mise en péril, les gens deviennent capables de s’entretuer, de s’entr’égorger, de s’empoisonner ; c’est le gibet pour tout le monde ! Les plus féroces ennemis d’Israël, les Haman de tout acabit, que pensez-vous qu’ils nous reprochent ? Rien, trois fois rien : toujours cette sacrée pitance ! S’ils avaient tous de quoi se mettre sous la dent, ils ne seraient plus méchants. La lutte pour la mangeaille entraîne l’envie, la jalousie ; celle-ci, à son tour, engendre la haine, et c’est de là – Dieu nous en préserve ! – que viennent toutes les misères sur cette terre, toutes les persécutions, les tueries, les carnages, les guerres…
Ah, ces guerres, ces terribles guerres ! Ça, voyez-vous, c’est la plaie du monde. Si j’étais Rothschild, soyez-en sûr, j’aurais tôt fait de mettre un terme à tous les conflits. Attention, je dis : tous les conflits. Plus de guerre ! Fini !
Vous allez me demander, je parie, comment j’y arriverai ? Question de fric, voyons ! Vous allez comprendre. Supposons : deux empires se brouillent. Motif ? Une bagatelle, que sais-je ? Mettons un bout de terre qui ne vaut pas une roupie de sansonnet. Un de ces empires revendique la possession de ce territoire et l’autre de rétorquer : « Que non ! Ce territoire est le mien. » Le « sien », c’est-à-dire qu’il lui appartient depuis la création du monde. Dieu, paraît-il, aurait créé ce coin de terre expressément en l’honneur de cette puissance-là, vous comprenez ? Mais voilà qu’un troisième potentat s’écrie : Pardon ! Vous déraillez tous les deux : ce territoire est à tout le monde, il est tombé dans le domaine public, donc bas les pattes ! Bref, de territoire par-ci en territoire par-là, on se chamaille tant et si bien qu’on finit par échanger des balles et des obus. On égorge des hommes comme si c’étaient des moutons et le sang coule à flots…
Supposez maintenant que j’intervienne, moi, et que je leur dise :
— Arrêtez, mes petits frères, du calme ! Voyons, de quoi s’agit-il ? Je crois le savoir. Ce lopin de terre n’est qu’un prétexte. Ce qui vous démange en réalité, c’est bien autre chose, c’est la galette, c’est le butin, pas vrai ? Et qui dit butin, c’est encore une fois la galette qu’il désire, autrement dit, on est en quête d’un emprunt. Or, chez qui va-t-on emprunter sinon chez moi, Rothschild ? Bon ! parlons affaires. Toi, l’Anglais aux longues jambes et aux pantalons à carreaux, voilà un milliard. Et toi, grosse tête de Turc à la calotte rouge, prends aussi un milliard ! Quant à toi, Tante Reisl, ma Russie bien-aimée, ne t’en fais pas, tu l’auras aussi, ton milliard. Allons, ne faites pas de manières. Acceptez sans façon. Je vous l’offre de bon cœur ! Et ne vous embarrassez pas de scrupules, car si Dieu fait prospérer vos affaires, vous me rendrez ça avec quelque intérêt, pas grand’chose, quatre ou cinq pour cent tout au plus. Je ne veux pas m’enrichir à vos dépens, allez !
Vous saisissez ? Non seulement j’ai fait une bonne affaire, mais grâce à moi, les hommes ne s’entr’égorgent plus comme des taureaux, sans rime ni raison. Et s’il n’y a plus de guerres, à quoi bon les armes, les soldats, les armées et tout le bataclan ? À la ferraille ! Quand tout sera rentré dans l’ordre, quand il n’y aura plus ni armes ni soldats et donc plus de massacres, pourquoi y aurait-il encore de la haine, de la jalousie et de l’envie ? Enfin, plus de Turc, plus d’Anglais, plus de Français, plus de Romanichels, plus de Juifs – révérence parler – et le monde entier aura changé de face, ainsi qu’il est écrit chez nous autres : « Il viendra, ce jour », c’est-à-dire lorsque le Messie viendra…
Et puis, tenez, si j’étais Rothschild, moi, je me déciderais peut-être même à supprimer l’argent, purement et simplement. Plus de fric ! Car examinons la chose de près : Qu’est-ce que l’argent ? Une pure convention. Une illusion. On prend un morceau de papier, on y imprime une image et on écrit dessus : « Trois roubles pur argent. » L’argent, je vous le répète, n’est que le mauvais penchant de l’homme, la pire des convoitises, la plus terrible de toutes les tentations. Tous lui courent après et personne ne l’attrape… Eh bien, supposez que l’argent ait disparu. Du coup, les bas instincts de l’homme perdraient leur venin et toute convoitise disparaîtrait aussitôt. Avez-vous saisi ? Mais j’y pense : une question demeurera pourtant. Avec quels moyens nous autres Juifs achèterons-nous nos provisions pour le Shabbat ?
— Au fait, et aujourd’hui même, où prendre de quoi honorer le Shabbat qui approche ?
OceanofPDF.com