Le tailleur ensorcelé
Le Lycée
C’est l’hiver. Devant moi est assis un bonhomme d’âge mûr portant une barbiche rousse qui tire sur le gris. Il est affublé d’une pelisse quelque peu fatiguée. Mon bonhomme est en veine de confidences.
— Croyez-moi, me dit-il, le pire ennemi ne saurait vous faire autant de mal que l’homme s’en fait à lui-même. Surtout si une maîtresse femme, c’est-à-dire votre propre épouse, s’en mêle.
Devinez un peu à propos de qui je vous dis tout cela ? Eh bien, c’est à mon propre sujet. Tenez, tel que vous me voyez, je suis, ma foi, un Juif comme il y en a beaucoup. Que j’aie de l’argent ou que je n’en aie pas, cela ne se trouve pas inscrit sur mon nez. Tout compte fait, l’argent, c’est de la poussière. Je gagnais ma vie honorablement, c’est là l’essentiel. Car je n’étais pas de ceux qui vous font un remue-ménage de tous les diables, pas de ceux qui – pif, pouf, paf, – aiment courir, aiment se démener afin qu’on parle d’eux. Non ! Moi, au contraire, j’entends suivre mon petit bonhomme de chemin, doucement, calmement, et j’estime que ça vaut mieux ainsi. Laissez-moi vous dire que, tout en trottinant lentement et paisiblement, je suis arrivé quand même à ramasser mon petit pécule.
Mais comme Dieu n’abandonne pas son cher petit monde, il m’a gratifié d’une de ces épouses… Elle n’est pas là, je peux donc tout vous dire… Ma femme, en somme, est pareille à toutes les autres femmes. C’est-à-dire, à la voir, elle n’est pas du tout mal de sa personne, elle est même très présentable – que Dieu la préserve du mauvais œil ! – puisque deux fois aussi grande que moi et du reste pas laide. On pourrait même dire une beauté. Et puis, elle est loin d’être bête, elle est même intelligente, c’est comme qui dirait un grand esprit, une tête, je vous dis, un cerveau d’homme, quoi ! – et c’est là mon malheur. Mauvais signe, voyez-vous, quand la femme porte les culottes ! Le Très-Haut a bien fait de créer Adam d’abord et ensuite Ève. Mais ce n’est pas son avis à elle : « Si le Très-Haut a créé en premier lieu les hommes, me lance-t-elle, et seulement après nous autres femmes, ça ne regarde que lui. Mais s’il a mis au fond de mon talon infiniment plus d’intelligence que tu n’en as dans ta cervelle tout entière, ce n’est pas ma faute !… »
— Que veux-tu insinuer par là ? lui demandé-je.
— C’est que je dois me casser la tête constamment et à propos de tout ; même quand il faut inscrire l’enfant au lycée, c’est moi qui dois m’en charger.
— Où est-il écrit, lui dis-je, qu’il nous faut un lycée ? Est-ce que je ne pourrais pas, par exemple, me résigner à lui faire apprendre cette nouvelle Torah à la maison, chez moi ?
— Je te l’ai dit et je l’ai répété mille fois, s’écrie-t-elle, tu ne me convaincras jamais d’aller à l’encontre du monde moderne. Et le monde de nos jours est d’avis que les enfants doivent fréquenter les lycées.
— À mon avis, lui dis-je, ton monde d’aujourd’hui a perdu la tête.
— Bien sûr, il n’y a que toi, me lance-t-elle, qui as tout ton sens. Si le monde moderne voulait se conduire d’après ta lumineuse intelligence, il aurait bonne mine, ma foi.
— Chacun vit d’après ses idées à lui.
— Si tous mes ennemis et les ennemis de mes bons amis possédaient dans leur poche, dans leur armoire et dans leur coffre, en argent liquide, ce que tu possèdes en intelligence dans ta tête, tout irait de travers…
— Malheur à l’époux, lui dis-je, qui en est réduit à se voir jaugé par la femelle.
— Malheur à la femelle, rétorque-t-elle, qui a un mari tel que sa femme se voit obligée de l’apprécier à sa juste valeur…
Allez, vous n’aurez jamais le dernier mot avec une femme. Vous lui dites ceci, elle vous répondra cela. Vous prononcez un mot, elle vous en envoie aussitôt une douzaine en échange. Mais si vous vous avisez de vous taire, c’est pire encore. Elle serait capable d’éclater en pleurs ou bien, sauf votre respect, de tomber dans les pommes. Là, je ne vous envie plus… Bref, en fin de compte, c’est elle qui a eu gain de cause et pas moi. À quoi bon jouer les plus forts ? Elle, quand elle veut quelque chose, allez lui dire : non !
Nous en sommes là : au lycée. Il faut donc, toute affaire cessante, se mettre à préparer le fils pour son entrée dans la « classe préparatoire élémentaire » du lycée. Laissez-moi rire ! Le moindre garçon, me semble-t-
il, qui va au héder24 leur en remontrerait, à tous ces lycéens-là. Surtout un fiston comme le mien dont vous ne trouverez pas le pareil dans tout l’Empire ! Je suis son père, il est vrai, et vous pourriez croire que je me vante. Mais la vérité est là. Il a sur ses épaules une tête à étonner le monde.
Pourquoi allonger la sauce ? Mon fiston n’a fait ni une ni deux. Il s’est présenté aux examens d’entrée, il a subi toutes les épreuves et… il a été recalé. Vous voulez sans doute savoir pourquoi ? C’est simple. Il a écopé la note deux pour le calcul, deux sur cinq. C’est qu’il est un peu faible, disent-ils, en calcul, dans « l’art astucieux des mathématiques ». Comment trouvez-vous cette plaisanterie ? Le mien qui a une tête à étonner le monde, une tête qui n’a pas sa pareille dans tout l’Empire, voilà qu’ils viennent me raconter des histoires de mathématiques !
En un mot, il a été recalé. Et ça m’a piqué au vif, je dois l’avouer. Puisqu’il s’est présenté, puisqu’il a subi toutes les épreuves, il aurait mieux fait de ne pas les rater. Mais attendu que je suis un homme, moi, et non pas une femmelette, j’en ai pris mon parti et je me suis dit : Au diable tout cela ! Nous, Juifs, nous en avons vu bien d’autres… Mais allez donc lui parler raison, à elle ! Elle s’est mis en tête une folie : le lycée et elle y tient. C’est du lycée qu’elle veut – et pas autre chose.
Je tâche de l’entreprendre :
— Écoute-moi, je te prie, sois donc raisonnable pour une fois. À quoi bon ce lycée ? Est-ce une panacée contre la conscription du Tsar ? Dans ce cas, nous pouvons être tranquilles, il sera exempté puisqu’il est fils unique. Est-ce indispensable pour son gagne-pain ? Là encore, on s’en moque, tu penses bien. Quel mal y aurait-il à ce qu’il devienne boutiquier comme moi ou tout simplement négociant comme tant d’autres Juifs. Et si son destin veut qu’il devienne un richard – ou un banquier par exemple – je n’y verrais pas d’inconvénient non plus.
Voilà comment j’essaye de l’amadouer. Mais je me heurte à un mur.
— Eh quoi ! fait-elle, où est le malheur ? Il n’est pas entré dans la « classe préparatoire élémentaire » du lycée ? Tant mieux !
— Tu dis : « tant mieux » ?
— Parfaitement, tant mieux ! Il est préférable qu’il entre dans « la classe préparatoire supérieure ».
Bagatelle des bagatelles ! Vu que mon fils a une tête qui n’a pas sa pareille dans tout l’Empire.
Vous voulez la fin de l’histoire ? La voici : Appelé de nouveau à subir des épreuves, il écope une fois encore la note deux ; cette fois-ci, ce n’est pas la faute des mathématiques, mais de l’orthographe. Eh oui, son orthographe cloche quelque peu. C’est-à-dire, il sait parfaitement bien disposer toutes les lettres de l’alphabet, à l’exception d’une seule. Une seule d’entre elles se montre un peu rebelle. Il s’agit de la lettre Yati. Pour être juste, mon fiston arrive bien à la poser, cette lettre – pourquoi n’y arriverait-il pas ? – mais il ne la met pas là où il faut, qu’ils disent. Peuh ! le dernier de mes soucis. À les entendre, on pourrait croire que je ne pourrais pas me rendre à ma foire de Poltava ou à celle de Lodz si mon gars ne met pas la lettre Yati là où ils veulent, eux, qu’il la mette…
Bref, lorsqu’on nous a annoncé la bonne nouvelle que vous connaissez, la mienne épouse s’est mise naturellement en devoir d’alerter le monde entier. Séance tenante, elle a pris son envol, et s’est présentée chez le Directeur pour lui certifier que notre fils était tout ce qu’il y a de plus capable, contrairement à ce qu’il aurait pu imaginer. La preuve ? Qu’on le remette illico, demande-t-elle, à toutes les épreuves, et l’on verra bien ?
Vous comprenez bien qu’ils s’en sont souciés comme des neiges d’antan. La note deux n’a pas bougé. Et quel deux ! Un deux moins quelques décimes. Et allez porter plainte ! Donc nouveaux tracas, nouvelles lamentations. Mais rien à faire. Il est bel et bien resté sur le carreau. Alors je dis à mon épouse :
— Et puis après ? Faut-il y laisser sa vie ? Nous, Juifs, nous en avons vu bien d’autres…
Elle n’en est que plus exaspérée et se répand en malédictions. La voilà qui « brûle », qui « enterre ». Histoires de femmes, quoi ! Je vous fais grâce des détails. Mais c’est lui, le petit, qui me fait de la peine. Même une bête ne mérite pas un tel sort. Quel malheur ! Quel malheur ! Les autres gosses vous endossent un uniforme aux boutons blancs étincelants, et lui en est privé… Alors je le raisonne :
— Gros bêta que tu es, mon sauvageon ! Qui a donc décrété que le monde entier doit fréquenter les lycées ? Que deviendrait notre intérieur, si tout le monde s’en allait là-bas ? Voyons, mon petit, sot que tu es ! Entre nous, dis-moi, si c’était pour le conseil de révision du Tsar, tu t’y pousserais aussi ?
Mal m’en a pris ! Si je me mettais à vous raconter ce qu’elle m’a servi après ça ? Quelque chose dans ce genre : « Un joli père que tu fais, ma parole ! Qui te demande de le consoler avec des propos aussi lumineux ? Tu ferais mieux de regarder un peu autour de toi pour lui dénicher un bon professeur russe – un Gentil –, un expert en grammaire, qui viendrait à domicile… »
Qu’en dites-vous ? Nous avons déjà deux répétiteurs : un pour les matières profanes, un autre pour l’hébreu. Cela ne lui suffit plus. Bref, c’est elle qui a eu gain de cause, pas moi. À quoi bon jouer les plus forts ? Elle, quand elle veut quelque chose, allez lui dire : non !
Nous en sommes là. Un nouveau professeur à domicile a été engagé. Cette fois-ci, c’était un Russe et non pas un Juif – que Dieu nous en garde ! Un Juif ? Pouah ! C’est un vrai de vrai qu’on a dégoté, un Gentil authentique. Parlez-moi un peu de grammaire, telle qu’il la faut pour la première classe de lycée ! C’est plus fort que le raifort ! Vous vous rendez compte ? La grammaire, la lettre Yati. Ça ne plaisante pas !…
Si je me mettais maintenant à faire le portrait de ce nouveau répétiteur que le Tout-Puissant nous a envoyé ! Non, je préfère me taire. Qu’est-ce qu’il nous en a fait voir, celui-là ! Il nous a littéralement traînés dans la boue. C’est comme je vous le dis. Il nous tournait en dérision sans arrêt. Vous voulez un exemple ? Tenez ! – qu’il brûle dans mille flammes ! – il n’a rien trouvé de mieux, en fait de grammaire, que le substantif ail, rapport
aux Juifs, vous comprenez25 ? Et de décliner : nominatif : ail ; génitif : de l’ail ; datif : à l’ail ; accusatif : l’ail.
Le salopard ! N’était mon épouse, je vous jure que je l’aurais saisi par la peau du cou et l’aurais envoyé mordre la poussière avec sa charmante grammaire. Mais mon épouse avale tout, pourvu que son rejeton sache où il faut poser la lettre Yati et où pas.
Vous voyez d’ici la torture du pauvre petit. Ça a duré tout l’hiver. Et tout cela pour l’envoyer à l’abattoir, en juin, aux alentours de la Fête des Semaines. À peine cette fête passée, il s’est présenté – une fois de plus – a subi ses épreuves et en a rapporté, non pas la note deux, mais un superbe quatre et même un cinq. Triomphe ! La joie est grande. Les congratulations et les félicitations pleuvent, bien qu’on ne sache pas encore au juste s’il est vraiment admis. Ça, c’est pour le mois d’août. Pourquoi pas tout de suite ? me demanderez-vous ! Allez donc vous expliquer avec eux ! Nous, Juifs, nous en avons vu bien d’autres !
Vint le mois d’août. Je lorgne du côté de ma femme ; elle ne tient plus en place : du directeur chez l’inspecteur, de l’inspecteur chez le directeur, et ainsi de suite, tous les jours…
— Dis donc, qu’est-ce qui te prend de courir ainsi ? On dirait une souris qui a avalé de la « mort aux rats » !
Que signifie ce va-et-vient de Chmouni à Bouni et de Bouni à Chmouni ?
— Ah, tu ne sais pas pourquoi je me tourmente ? Tu n’es pas d’ici, ma parole ! Tu ignores ce qui se passe de nos jours dans les lycées russes avec leur numerus-clausus pour les Juifs1 ?
Ce qui devait arriver est arrivé. Vous voulez connaître le fin mot de l’histoire ? « Non admis… » un point, c’est tout. Et pourquoi cela ? Eh bien, il ne pouvait pas exhiber deux notes pleines, – c’est-à-dire : deux cinq. S’il les avait eues, il aurait peut-être été admis, qu’ils disent. Vous m’entendez ? « Peut-être. » Comment vous plaît ce peut-être ?
Ne me demandez pas ce que j’ai écopé. Vous le devinez sûrement. Mais c’est surtout le petit qui me crève le cœur. La tête enfouie dans l’oreiller, il ne cesse de sangloter. Il a pleuré si longtemps qu’on a été bien obligé de lui trouver un autre professeur. C’était un lycéen, cette fois. Il s’est mis à le préparer pour la deuxième classe, mais d’une tout autre manière que le premier. Car cette deuxième classe n’est pas un jeu d’enfant. Là on exige, non seulement la grammaire, les mathématiques, mais encore la géographie et la calligraphie, sans parler de je ne sais quoi encore. Quoique, à dire vrai, je ne donnerais pas trois sous pour tout ce bazar. Un brin de commentaire
talmudique de Maharcho 26 27, par exemple, est bien plus ardu que tout ce qu’ils apprennent là-bas. Plus ardu et peut-être aussi un peu plus astucieux. Mais que faire ? Nous, Juifs, nous en avons vu bien d’autres…
Bref, nous voilà entrés dans une ère de devoirs scolaires. Aussitôt levé, le mien se met à faire ses devoirs.
Après la prière du matin, et à peine a-t-il avalé le petit déjeuner, re-devoirs. Et ainsi à longueur de journée. Jusque tard dans la nuit, on entend tambouriner : « nominatif, génitif, datif, accusatif »… Je n’en peux plus. Ça ne fait que bourdonner dans mes oreilles. Désormais qui songe à manger ? Qui s’intéresse au sommeil ?
Je m’en prends à ma femme :
— On s’acharne sur un malheureux être humain et on le torture pour rien et encore pour rien, lui dis-je. C’est une pitié ! Même un animal, tu ne supporterais pas de le voir souffrir de la sorte. Et tu vas voir : le petit risque de tomber malade, Dieu préserve !…
— Mords-toi plutôt la langue, me lance-t-elle.
Pour en finir, je vous dirai qu’il s’est présenté de nouveau à l’abattoir. Et, cette fois-ci, il n’en a rapporté que des cinq, pas une note moindre. Rien d’étonnant, voyons, avec une tête comme la sienne qui n’a pas sa pareille dans l’Empire… Mais ne triomphons pas encore. Voilà qu’on affiche dans le hall du lycée les noms des élèves admissibles. On se jette dessus : pas trace du mien…
Et cela recommence : des cris, des reproches. A-t-on jamais vu un crime pareil ? Rien que des cinq, Dieu du Ciel ! Mais ça ne se passera pas comme ça. Elle va aller, elle va courir, elle va réclamer, vous allez voir ce que vous allez voir ! Bref, elle est allée, elle a couru, elle a réclamé tant et plus qu’on lui a fait entendre qu’elle a été assez vue, c’est-à-dire, entre nous, on l’a mise, sauf votre respect, à la porte, tout simplement. Elle rentre à la maison en trombe et elle s’en prend à moi. Ses cris montent jusqu’aux cieux, je vous dis :
— Un père, toi ? Laisse-moi rire. Si tu en étais un comme les autres pères de famille, tu aurais trouvé, toi aussi, quelque mérite à faire valoir, quelque appui, des connaissances utiles, des relations qui t’auraient introduit auprès du directeur du lycée.
Trouvaille de bonne femme, rien de plus. Alors ç’a été mon tour de lui dire son fait :
— Quoi ? Il ne me suffit plus de porter dans la tête toutes les dates de toutes les foires, les traites protestables et mille autres soucis ? Tu veux peut-être que je fasse faillite à cause de ton lycée, à cause de tes classes ? J’en ai jusque-là, tiens. C’est à hurler, que je te dis.
Que voulez-vous ? On n’est qu’un homme, après tout, on a un peu de bile, quoi, alors on éclate… Bref, c’est elle qui a eu gain de cause, pas moi. À quoi bon jouer les plus forts ? Elle, quand elle veut quelque chose, allez lui dire : non !
Nous en sommes là ; je me suis donc mis à la recherche de quelque mérite à faire valoir : connaissances, relations, que sais-je ? Je me suis humilié plus d’une fois et j’ai encaissé des railleries sans nombre. Chacun vous pose la même question et on a bien raison de la poser, cette question :
— Voyons, me dit-on, reb Aaron, vous – que Dieu vous préserve du mauvais œil ! – vous qui êtes un homme comme il faut, un homme respectable et respecté ; vous n’avez qu’un bout de fils unique. Quel vent vous pousse à vous fourrer là où on ne veut pas de vous ?
Allez leur apprendre que je suis flanqué d’une épouse – qu’elle vive ses cent vingt ans ! – et que cette épouse-là s’est mis dans la tête une folie qui a pour nom : lycée, rien que lycée…
Et puis, tel que vous me voyez devant vous, je ne me laisse pas faire non plus. Moi aussi, j’ai mon amour-propre, et je ne suis pas non plus, comme qui dirait, un benêt. Aussi, avec l’aide de Dieu, ai-je trouvé une voie menant tout droit où il faut. Je suis tombé sur le seigneur des seigneurs en personne, c’est-à-dire sur le directeur du lycée en chair et en os.
Me voici donc chez lui, dans son cabinet, et j’entre en matière comme je sais le faire. Car, Dieu merci, je sais – quand il le faut – comment m’y prendre avec les puissants. On n’a plus à m’apprendre comment tourner la langue :
— Que puis-je pour vous ? me demande-t-il en m’offrant une chaise.
Je me penche vers lui et je murmure doucement en langue russe :
— Monsieur le Directeur, dis-je, nous sommes des gens pas très riches, nous autres ; nous avons, dis-je, une toute petite situation. Nous avons aussi un fils, dis-je, un bon petit garçon, qui est très doué et qui est passionné, dis-je, pour les études. Or, moi, je veux bien, mais c’est surtout mon épouse, lui dis-je, qui le veut. Elle y tient, voyez-vous. Elle y tient même beaucoup, beaucoup…
— Que puis-je pour vous ? répète-t-il.
Alors, je me rapproche davantage et je me penche vers lui :
— Seigneur, mon Seigneur, que je lui en donne. Nous sommes des gens pas très riches, nous autres ; nous avons, dis-je, une toute petite situation. Nous avons aussi un fils, dis-je, un bon petit garçon, qui est très doué et qui est passionné, dis-je, pour les études. Or, moi, je veux bien, mais c’est surtout mon épouse, lui dis-je, qui le veut. Elle y tient, voyez-vous. Elle y tient même beaucoup, beaucoup…
J’ai appuyé sur le « surtout » dans l’espoir qu’il allait me comprendre. Mais voilà, c’est une tête de rustre, ce qui fait qu’il n’a pas saisi, mais pas du tout. Et de me redemander, irrité :
— Mais enfin, que puis-je pour vous ?
Alors lentement, doucement, je glisse la main dans ma poche et voilà, j’en retire ce qu’il faut. Puis je lui chuchote d’une voix presque imperceptible :
— Monsieur le Directeur, dis-je, veuillez bien m’excuser. Nous sommes, dis-je, des gens pas très riches, nous autres ; nous avons, dis-je, une toute petite situation. Nous avons aussi un fils, dis-je, un bon petit garçon, qui est très doué et qui est passionné pour les études. Or, moi, dis-je, je veux bien, mais c’est surtout mon épouse qui le veut. Elle y tient, voyez-vous. Elle y tient même beaucoup, beaucoup…
Cette fois-ci, j’ai appuyé tellement sur le « surtout », tout en lui glissant ce qu’il faut dans la main, qu’il a fini par comprendre. Il saisit donc un carnet et me demande mon nom, le nom de mon fils et la classe que je veux qu’il fréquente.
« Voilà ce que parler veut dire », pensais-je. Et puisqu’il en est déjà là, je me mets en devoir de lui expliquer que je m’appelle Katz, c’est-à-dire Aaron Katz et que mon fils s’appelle Moché, c’est-à-dire Moïchké et que c’est en troisième que je veux qu’il aille. Alors, il prend la parole à son tour : « Puisque, dit-il, vous vous appelez Katz, et puisque votre fils s’appelle Moché, c’est-à-dire Moïchké, et qu’il veut aller en troisième, vous n’aurez qu’à l’amener au lycée au mois de janvier. Il sera admis certainement. » Vous saisissez ? Voilà qui est clair. Rien à dire. Tu n’as qu’à graisser pour rouler. Le seul hic, voyez-vous, c’est qu’il faut attendre, toujours attendre ! Que faire ? On me dit d’attendre, j’attendrai. Nous, Juifs, nous en avons vu bien d’autres…
Vint le mois de janvier. Et cela recommence de plus belle. Courses par-ci, courses par-là. En haut lieu, on vous rassure : la commission scolaire,
c’est-à-dire le « Soviet28 », – le conseil, comme ils l’appellent – va se réunir du jour au lendemain. Ils seront tous présents : le directeur, l’inspecteur, les professeurs. Après la réunion du « soviet », on verra plus clair et l’on saura enfin si le mien est admis, oui ou non.
Le grand jour est arrivé. Je n’ai plus de femme, plus de foyer, plus de popote, plus de samovar, plus rien. Où est-elle passée, ma femme ? Au lycée, voyons ! C’est-à-dire pas au lycée même, mais aux alentours. Depuis l’aube, elle fait les cent pas dehors, par un froid de canard ; elle attend la fin de la réunion du « soviet ». Le gel lui brûle les joues, une tempête de neige se lève, une vraie bourrasque. Mais ma femme s’en moque. Elle fait toujours les cent pas. Elle attend. Avez-vous déjà vu chose pareille ? Ne sait-elle donc pas qu’une parole donnée est une parole tenue ? Et surtout, n’ai-je pas préparé le terrain ? Vous me comprenez, n’est-ce pas ?…
Mais allez parler raison à une bonne femme ! Bref, une heure a passé. Puis, une deuxième heure et une troisième encore. Ça fait quatre heures déjà qu’elle attend dehors. Tous les potaches ont quitté leur lycée et elle est toujours là.
Que vous dire de plus ? La patience finit par payer. Enfin, la porte s’ouvre et un professeur apparaît. Elle fait un bond vers lui et lui barre la route. Ne saurait-il pas, par hasard, ce qu’on a décidé à la réunion, au « soviet » ? » Bien sûr que je le sais », a-t-il répondu. En tout et pour tout, ont été déclarés admissibles quatre-vingt-cinq élèves dont quatre-vingt-trois Chrétiens et deux Juifs. « Leurs noms ? » s’inquiète-t-elle. « L’un est Ghepslson et l’autre est Katz. » Au son de Katz, la mienne épouse s’en va comme une flèche et tombe dans la maison :
— Mazal Tov, à la bonne heure ! Merci, ô Maître de l’Univers, je te rends grâces. Admis !
Et ses larmes de couler.
Inutile de vous souligner que cette nouvelle me réjouit, moi aussi, mais de là à danser un quadrille… Non, vraiment non. Vous me voyez, moi, en pâmoison ? Je suis un homme, moi, et non une femelle !
— Je vois bien, crie-t-elle, que ça te laisse froid.
— D’où tires-tu cette exégèse-là ?
— Un simple coup d’œil me suffit. Tu es un ange refroidi comme tu l’as toujours été. Si tu étais un tempérament plus chaud, tu verrais comment notre pauvre petit est en transes et il y a beau temps que tu lui aurais fait faire un uniforme de lycéen et acheté une casquette assortie et aussi un cartable. Et puis, qu’est-ce que tu attends pour inviter nos amis et connaissances à un repas de fête en l’honneur de l’admission de notre fils au lycée ?
— Pourquoi ce festin ? Ça ne rime exactement à rien, lui rétorqué-je. Est-il devenu Bar-Mitsva, notre fils ? A-t-il atteint sa majorité religieuse ? Célébrons-nous ses fiançailles ?
Je lui dis tout ça, mine de rien. On est un homme, quoi, pas une pantoufle.
Elle se fâche alors tout rouge et la voilà devenue muette. Retenez bien ce que je vais vous dire : une femme, quand elle s’arrête de parler, c’est pire, mille fois pire, je vous dis, que si elle lançait des imprécations autour d’elle. Car quand elle vous maudit, on entend au moins une voix humaine, mais dès qu’elle se tait, vous pouvez toujours vous adresser à elle ! Autant parler à un mur.
Bref, c’est elle qui a eu gain de cause, et pas moi. À quoi bon jouer les plus forts ? Elle, quand elle veut quelque chose, allez lui dire : non !
Nous en sommes là. Elle l’a eu, son festin. On y a invité les amis et connaissances. Le petit a été habillé des pieds à la tête ; son uniforme était somptueux, avec ses boutons tout blancs. Et il a mis une de ces casquettes, je ne vous dis que ça, pourvue d’une cocarde étincelante. Un vrai préfet ! Il faisait plaisir à voir. C’était comme si on lui avait insufflé une âme nouvelle, comme si on l’avait ressuscité. Il était éclatant, je vous assure, tel le soleil en juillet. Nos invités ont trinqué à la santé de tout le monde et me couvraient de vœux et de bénédictions : « Qu’il continue ses études en bonne santé, me souhaitent-ils, qu’il finisse son lycée en bonne santé, qu’il avance toujours et sans fin en bonne santé ! »
— Bah ! fis-je, arrêtons là les frais. Je me contenterais largement de ses premières classes de lycée. Aussitôt après, je le marierai avec l’aide de Dieu et si Dieu le veut.
Là-dessus, la mienne épouse esquisse un sourire ironique et me jette de côté un regard qui en dit long.
— Dites-lui, je vous prie, s’adresse-t-elle aux invités, qu’il se trompe lourdement, sauf son respect. Il ne vit pas avec son temps. Tout ça, c’est révolu, c’est vieux jeu.
— Dites-lui, ai-je rétorqué, que je m’enorgueillis, moi, de ce qu’elle appelle « vieux jeu ». Je le préfère mille fois au jeu nouveau.
— Dites-lui qu’il est, sauf son respect, un grand…
On s’esclaffe, naturellement. « Ah, reb Aaron, reb Aaron, vous en avez une épouse ! C’est un cosaque et non une Juive ! »
Cependant, les verres se remplissaient et se vidaient. Mes invités, mis en gaieté, s’en donnaient à cœur joie. Ils ont fini par se lancer dans une sauterie endiablée, nous entraînant dans la danse, nous deux et le petit avec. On était en liesse comme ça jusqu’au petit matin.
À l’aube, nous avons conduit notre fiston au lycée. Bien sûr, toutes les portes étaient encore verrouillées. Personne aux alentours ou, comme on dit, pas le moindre chien aux abords de la Maison de prières. Après avoir stationné un bon bout de temps et avoir gelé tout notre saoul, vous pensez combien nous nous sommes réjouis quand on a enfin ouvert les portes et qu’on nous a laissés entrer, béni soit l’Éternel ! Bientôt, ç’a été la ruée des gamins, cartable au dos, au milieu d’un vacarme général. Ça bavardait, ça riait, ça courait : une véritable foire.
Nous voilà accostés par un uniforme aux boutons dorés, un professeur du lycée, sans doute, qui arbore une feuille de papier. Il m’interpelle : « Que faites-vous là ? » Je montre du doigt le mien fils que j’ai amené au héder, je veux dire au lycée. « C’est pour quelle classe ? » me demande-t-il. « Pour la troisième, que je lui réponds, admis il y a peu de jours. » – « Quel nom ? » demande-t-il. « Il s’appelle Katz », que je lui réponds, Moché Katz, c’est-à-dire Moïchké Katz. » – « Moïchké Katz ? s’étonne-t-il. Il n’y en a pas en troisième. J’ai bien chez moi un Katz, mais ce n’est pas un Moïchké, c’est un Mordoukh Katz. » Alors je sursaute : « Comment, Mordoukh ? Je vous dis qu’il s’appelle Moïchké et pas Mordoukh. » Mais l’autre n’en démord pas. Il brandit sa feuille de papier. Moi, je lui crie « Moïchké ». Lui me fait « Mordoukh ». Bref, de Moïchké, Mordoukh à Mordoukh, Moïchké, nous nous sommes si bien « amochés et mordus » jusqu’à ce qu’il est apparu ceci : Ce que devait obtenir le mien a été accordé à un autre… Ni plus ni moins ! En voilà une niaiserie de Gentil ! On avait décidé d’admettre un Katz, eh bien, ç’a été un autre Katz, pas le nôtre… Il faut que je vous dise
que, dans notre ville, il y a deux familles Katz 29 – deux chats.
Que vous dire de plus ? Vous auriez dû voir le chagrin du petit quand on l’a mis en demeure d’enlever sans façon le joujou de sa casquette. Une fiancée juive sous le dais nuptial ne verse pas autant de larmes que mon fils en a versées ce jour-là. J’ai eu beau le raisonner et même le gronder quelque peu. Peine perdue.
— Tu vois, ai-je apostrophé ma femme, tu vois ce que tu as fait ? Je t’ai bien prévenue de ne pas te frotter aux lycées. C’est comme un abattoir, que je te disais. Pourvu que ça n’ait pas de suites ! Qu’il ne m’en fasse pas une maladie, – Dieu nous en préserve !
— Puissent mes ennemis attraper toutes les maladies qu’ils veulent ! Mon enfant, clame-t-elle, doit aller au lycée. Si ce n’est pas cette année, ce sera l’année prochaine ; si ce n’est pas dans notre ville, ce sera ailleurs. À moins que, Dieu m’en garde, je ne sois plus parmi les vivants et que je descende dans la tombe…
En voilà un langage ! Bref, c’est elle qui a eu gain de cause et pas moi. Elle, quand elle veut quelque chose, allez lui dire : non !
Nous en sommes là. Eh bien, je ne prolongerai pas longtemps. Si je vous racontais tous les déménagements que nous avons faits depuis ! Tous nos trimbalements ! Toutes mes prospections ! Vous ne trouverez pas une seule ville, vous m’entendez ? pas un seul lycée que je n’aie touché. Nous nous sommes présentés partout, à tous les examens, avons subi toutes les épreuves, sommes sortis avec les meilleures notes – et nulle part admis… Vous m’en demanderez la raison ? La norme, parbleu ! La norme appliquée aux Juifs ! Toujours elle !
Vous me croirez si vous voulez. Plus d’une fois je me suis pris pour un fou : « Imbécile, que je me disais, à quoi rime toute cette bougeotte ? À quoi cela t’avance-t-il ? Je te le demande. Bon, il sera admis finalement. Et puis après ? »
Non, vous pouvez ne pas être d’accord avec moi, mais ne négligez pas l’ambition. C’est que j’ai relevé le défi, comprenez-vous ? Alors le Très-Haut m’a aidé et m’a dirigé vers la Pologne russe. Là, j’ai découvert un de ces lycées qu’ils appellent du nom d' « établissement d’enseignement secondaire commercial », un lycée où sont admissibles, Chrétiens et Juifs, en nombre égal, ce qui fait que les Juifs y ont accès jusqu’à la proportion de 50 %. Mais il y a un « Mais ». Chaque candidat juif est tenu de se présenter aux examens avec son Chrétien à lui. Si cet élève chrétien subit les épreuves avec succès, si en plus de ça les parents de l’élève juif s’acquittent de l’écolage de ce même Chrétien, alors, mais alors seulement, il y a de l’espoir… Autrement dit, au lieu d’un fardeau, on en a maintenant deux. Il ne suffit plus, comprenez-vous, de se casser la tête pour l’écolage de son propre fils, il faut encore fatiguer ses méninges pour trouver de quoi payer l’instruction d’un autre. Et si par malheur – que Dieu nous en garde ! – Ésaü rate ses examens, c’est Jacob qui reste sur le carreau…
Ce que j’ai tant redouté est arrivé. D’abord, quelles affres pour dénicher un quelconque rejeton chrétien ! Ma perle rare s’appelait Holiava, botte. C’était en effet un fils de savetier. Après avoir sué sang et eau pour le trouver, il a fallu le préparer aux examens. Enfin, ç’a été fait aussi. Imaginez alors quel tour m’a joué ce fils de savetier ? Il a été bel et bien recalé… C’est comme je vous le dis. Englouti, enseveli, comme le Coré de l’Écriture. Devinez maintenant où il a trébuché ? Au Nouveau Testament, au catéchisme… Alors, écoutez bien : Le mien fils a dû se mettre en quatre pour lui inculquer son Nouveau Testament… Quel rapport, me demanderez-vous, y a-t-il entre mon fils et le Nouveau Testament ? Ne me demandez rien puisque, je vous l’ai dit, il a une tête qui n’a pas sa pareille dans tout l’Empire !…
Bref, ils ont fini par réussir, tous deux, mon fils avec son Chrétien. Et, cette fois, ils ont été admis. Mais mon histoire n’en est pas finie pour autant. Écoutez la suite.
Nous voici à la date de l’inscription des élèves, on n’a plus qu’à payer pour obtenir sa carte de lycéen. Tout à coup, plus de Chrétien : disparu ! Que s’est-il passé ? Le cordonnier a changé d’avis. C’est clair. Il ne veut plus, l’incirconcis, que son rejeton se trouve parmi tant d’Israélites. Et pas moyen de l’en faire démordre. Son argument, vous le devinez : « À quoi bon envoyer mon fils dans ce lycée enjuivé puisque les portes de toutes les écoles lui sont ouvertes et que je peux l’envoyer où je veux. » Allez soutenir qu’il n’a pas raison !
— Mon cher monsieur Holiava, l’ai-je supplié, qu’est-ce que vous attendez encore de moi ?
— Moi ? proteste-t-il. Je ne vous demande rien de rien. Nous sommes quittes, un point, c’est tout…
Bref, de bonnes âmes s’en sont mêlées, des amis, des frères. Il y a eu tractations, on s’est retrouvé au bistro du coin, on y a vidé un petit verre, puis un second… Et il a cédé.
Enfin ! Je l’ai vue, la carte de lycéen du savetier. Ouf ! Grâces soient rendues à Son Saint Nom !
Rentré de voyage, une nouvelle tuile m’attendait : c’est que, entre-temps, mon épouse avait réfléchi. Elle s’était dit : « Comment ! Mon enfant, mon fils unique qui est la prunelle de mes yeux, va rester dans une ville étrangère, loin de nous ? Dans ces conditions, à quoi bon vivre ? »
— Eh bien, que proposes-tu encore ? lui ai-je demandé.
— Que veux-tu que je propose ? me demande-t-elle à son tour. Tu fais semblant de ne pas savoir à quoi je pense. Je veux vivre près de lui, parbleu.
— Soit. Mais notre chez-soi ?
— Notre chez-soi reste un chez-soi, me répond-elle.
Tout bien réfléchi, peut-on lui en vouloir ? je vous le demande. Bref, ça n’a pas traîné. Les voilà loin, tous deux. Et moi, je suis demeuré seul avec les murs. Vous voyez d’ici le ménage, mon foyer. Une telle vie, je la souhaite à mes pires ennemis : plus d’intérieur, plus de commerce. Tout a dégringolé. Par contre, quel abondant courrier entre ma femme et moi ! Je lui écris, elle me répond. Lettres d’ici, lettres de là-bas : « Paix sur toi, ma chère épouse… » « Paix sur toi, mon bon époux !… » Vous saisissez un peu ?
« Pour l’amour du ciel », lui répétais-je dans mes nombreuses lettres, comment cela va-t-il finir ? Qu’est-ce que nous allons devenir, nous autres ? On n’est qu’un pauvre être humain, hélas ! Sans une femme d’intérieur, quel sort attend un foyer ? » Conclusion : Cause toujours !
Bref, à quoi bon jouer les plus forts ? Elle, quand elle veut quelque chose, allez lui dire : non ! Nous en sommes là. Une minute encore… et je suis au bout de mon rouleau.
J’ai donc fini par tout liquider. J’ai bazardé mon commerce à vil prix. J’en suis sorti complètement à sec et je me suis transporté, s’il vous plaît, là-bas, chez eux.
De nouveau en famille, je me suis mis à renifler à droite et à gauche, histoire de me rendre compte où j’en étais dans la vie ; j’ai flairé, j’ai cherché un peu partout et j’ai fini par retrouver mon bout de chemin. Ç’a été une sorte d’association avec un commerçant du pays qui, à tout prendre, était un homme passablement honnête et respecté. Un Varsovien, ressortissant du quartier de Nalevki, qui avait ses petites entrées à la Congrégation. Mais au fond, c’était un sacré combinard, même un tantinet escroc, pour tout dire presque un pickpocket. Il a failli me ruiner. Vous voyez d’ici où j’avais la tête en ce moment !
Un jour, je rentre à la maison la tête à l’envers, et voilà que mon fils m’accueille avec un air tout ce qu’il y a de bizarre ; ses joues sont colorées et sa casquette sans la moindre cocarde.
— Dis-moi, Moïchl, où donc est passé le joujou de dessus ta casquette ?
— Quel joujou ? me demande-t-il.
— Cette espèce de bouton, tu sais bien !
— Quel bouton ?
— Allons, le bouton au-dessus de ta visière. Je viens de te l’acheter juste avant la fête. Disparue, la belle cocarde de ta nouvelle casquette ?
Il rougit encore plus et se trouble.
— Enlevée.
— Que signifie « enlevée » ?
— Je suis désormais libre, qu’il me dit.
— Tu es libre ?
— Nous sommes tous libres.
— Ah ! tous ? Vous êtes tous libres ?
— Nous n’avons plus de lycée. Oui, nous nous sommes tous donné le mot de ne plus y retourner.
— Qu’est-ce que ça signifie, tout ça ? En voilà des donneurs ! Qu’est-ce qui vous prend de vous donner des mots ? Était-ce la peine de me sacrifier pour toi ? Ils se donnent des mots ! Malheur à toi ! Malheur à moi ! Malheur à nous tous ! Plaise à Dieu que ça ne se retourne pas contre nous autres, Juifs. Tu le sais pourtant bien, partout et toujours, c’est la faute aux Juifs.
Voilà ce que je lui ai dit et bien plus encore – comme un père se doit de parler à ses enfants. Je lui ai fait de la morale, quoi ! Certes, je me suis emporté et j’allais oublier mon épouse – puissent ses jours et ses années se prolonger sur terre ! Ne voilà-t-y pas qu’elle se précipite sur moi, le verbe haut ! Ah, je l’ai eue, ma ration – et largement. À l’écouter, on dirait que je suis devenu gâteux, que je ne connais pas le premier mot de ce qui se passe dans notre monde actuel. « Aujourd’hui, me sermonne-t-elle, nous vivons dans un autre univers, plus large, plus libre, un univers où tous, riches et pauvres, sont admis à égalité : plus de maîtres, plus d’esclaves, plus de brebis, plus de tondeuses, plus de chiens, plus d’aboyeurs, plus de chats, plus de griffes, plus de rats, plus de dégâts.
— Ta-ta-ta, arrête ! me suis-je écrié. Je te demande, ma noble épouse, où donc as-tu pêché cette sagesse-là ? Quel galimatias ! En voilà des propos ! En voilà des paroles ! Voudrais-tu aussi, pendant que nous y sommes, ouvrir le poulailler ? « Kich-kich-kich, les poules, à nous la liberté ! »
Alors elle s’enflamme, comme de bien entendu, on dirait que j’ai déversé sur elle dix seaux d’eau bouillante. La voilà partie, comme elles le font toujours, les femmes. Et pauvre de moi ! Il ne me reste qu’à subir son sermon jusqu’à la fin. L’inconvénient, voyez-vous, c’est que ça n’a pas de fin…
— Compris, compris, lui dis-je, mais tais-toi, cela suffit ! Et je me frappe la poitrine, comme au jour de Kippour au moment de la confession publique : « J’ai péché ! J’ai fauté ! J’ai transgressé ! Mais de grâce, calme-toi ! N’en parlons plus. Je plaide coupable, que veux-tu de plus ?
Mais elle ne me lâche pas.
— Non, crie-t-elle, je veux savoir pourquoi, comment, de quelle façon, de quel droit, qu’est-ce que cela veut dire, a-t-on jamais vu cela ? Est-il possible de parler de la sorte ? Réponds donc, justifie-toi, dis quelque chose au moins, vas-y, exécute-toi, grand Dieu…
Dites-moi, qui a imaginé la femme ?
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