Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 2 sur 36

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Le tailleur ensorcelé

Le Tailleur Ensorcelé

 

I

 

« 1 Ish haya bi-zlodiouvki. » – Il était une fois un homme, c’était à Zlodéevké, bourgade de la région de Mazépevké, non loin de Haplapovitch et de Kozodoévké, entre Yampéli et Strichtch, sur la route qui mène par Petchikhvost, de Pichi-Yabédé à Tétrevetz et de là à Yehoupetz.

Le nom de cet homme était Shimon-Élié, mais on l’appelait « Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix », en raison des cris aigus qu’il avait l’habitude de pousser dans la maison de prières, cris appuyés par force gestes. Tailleur de son état, ce n’était pas un de ces maitres-tailleurs qui passent leur temps à copier les journaux de mode ; c’était un tailleur-rapiéceur, je ne vous dis que ça, et d’une adresse sans pareille dans l’art de mettre des pièces sur les vêtements, de façon qu’on ne puisse distinguer si elles entrent ou non dans la façon de l’habit. Il n’était pas moins habile à retourner n’importe quel pardessus pour qu’il puisse passer pour neuf. Bien mieux, ce Shimon-Élié pouvait transformer n’importe quel caftan en lévite, puis muer la lévite en une paire de pantalons, quitte à découper par la suite, dans cette culotte, une espèce de gilet, lequel, toujours grâce au savoir-faire de notre adroit rapiéceur, se métamorphosait en une autre pièce de vêtement. Et n’allez surtout pas imaginer que ce soit là chose facile ! Mais Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix y excellait.

Attendu que Zlodéevké passe pour être une bourgade des plus misérables, où le port d’habits neufs est un événement plutôt rare, Shimon-Élié y était considéré comme une véritable bénédiction. Un seul point noir : il ne s’entendait pas, mais pas du tout, avec les gros bonnets de la communauté. Il aimait fourrer son nez dans les affaires de la ville, histoire de plaider la cause des pauvres et de critiquer à tout propos tous ceux qui se donnaient des airs de bienfaiteurs et se croyaient destinés à gérer les affaires publiques. Shimon-Élié ne se faisait pas faute de traîner dans la boue les « baalé-taksé » ces préposés à la perception de l’impôt sur la viande

kacher2) ; il les traitait de voleurs, de sangsues, voire d’anthropophages, affirmant, à qui voulait l’entendre, que les abatteurs rituels, ainsi que les rabbins eux-mêmes auraient – depuis longtemps déjà – fait cause commune avec les « baalé-taksé », autrement dit qu’ils ne formaient qu’une seule et même clique, une association de malfaiteurs, d’escrocs et de brigands, que le diable les emporte, eux et leurs ancêtres, savoir ceux du côté paternel, sans oublier pour autant le trisaïeul Terach ni l’arrière-grand-oncle Ismaël… Oui, que le diable les emporte tous !

Parmi les artisans de la bourgade, dans la confrérie dénommée « Les ouvriers de la justice », Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix passait pour quelqu’un de calé. Ils désignaient ainsi quiconque savait se retrouver dans l’Écriture. En effet, Shimon-Élié aimait à déverser sur vous, à tort et à travers, des torrents de versets, des blocs de Talmud, des Midrachim en vrac, tout cela assaisonné de paraboles et de locutions énoncées en langue sacrée et tirées de son propre cru.

Pour vous débiter tout ce fatras, il usait d’une petite voix aiguë, une voix de tête qui portait loin. Versé comme pas un dans le cérémonial rituel, il connaissait tous les airs consacrés, de même que toutes les prières, qu’il vous récitait par cœur à propos de tout et de rien. Ah, comme il adorait son rôle d’officiant ! Il se serait laissé tuer sur place plutôt que de céder son lutrin à quelqu’un d’autre. Enfin, il était l’administrateur de la Maison de prières appartenant à la confrérie des tailleurs, titre qui lui valait d’être magistralement giflé, surtout à la fête de Simhath-Thora, au moment où l’on désigne l’heureux privilégié qui chantera le verset : « Ata Haréta. »

Bien que Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix ait été toute sa vie un gueux parfait – on pourrait même dire un miséreux au dernier degré – il n’aimait pas considérer son destin comme irrémédiablement compromis. Il aimait au contraire proclamer : Plus tu es pauvre, plus tu te dois d’être joyeux ; plus tu es affamé, plus il te faut jubiler, conformément à la maxime talmudique : « la pauvreté sied à Israël comme une cocarde rouge à la crinière d’un cheval blanc ».

Résumons-nous : notre Shimon-Élié était la misère faite joie. Au physique, il était de petite taille, et il s’en fallait de peu qu’il ne fût un nain, un vrai nabot. La poitrine bardée d’aiguilles, les cheveux noirs crépus, ébouriffés et parsemés de bouts de coton, il pointait une barbiche de bouc ; il avait le nez camus et la lèvre inférieure fendue, mais ses yeux, grands et noirs, souriaient toujours. Il déambulait en sautillant sans cesser de fredonner sur un air sempiternel : « Aujourd’hui, le monde passe en jugement… donc bannissons nos soucis ! »

Et il avait des fils et des filles, plus de filles que de fils. Sa femme s’appelait Tzipé-Beilé-Reisé. Elle était sa véritable antithèse, son contraire absolu : grande, sanguine, forte et se présentant comme une femme de tête. Dès le lendemain de leurs noces, elle prit Shimon-Élié fermement en main et ne le lâcha plus : c’est elle qui portait les culottes ! Pour tout vous dire, l’homme, c’était elle et pas lui. Aussi lui inspirait-elle un grand respect et une crainte profonde. Dès qu’elle ouvrait la bouche, il commençait à trembler de tous ses membres. Il arrivait même à cette digne épouse, dans l’intimité de leur foyer, d’honorer son mari d’une maîtresse gifle… Shimon-Élié encaissait, sans mot dire, en faisant des commentaires par le truchement de son mot favori : « Aujourd’hui, le monde passe en jugement… donc bannissons nos soucis ! » D’autre part, ajoutait-il, notre Sainte Écriture dit : « Vehou » – et lui, c’est-à-dire le mari, « yimchol bakh »

– te dominera 2 ! Ainsi l’ordre du monde est établi à jamais, et les rois de l’Est pas plus que ceux de l’Ouest ne sauraient changer le cours des choses ! »

Or, un jour d’été, voici ce qui arriva : Tzipé-Beilé-Reisé rentra du marché très en colère. Elle vida son panier en jetant par terre l’ail, le persil, les patates et lança :

— Mieux vaut la tombe, tiens ! J’en ai assez ! Jour après jour, ce même satané rata ! Il faudrait avoir une caboche de ministre pour pouvoir inventer autre chose.

Encore et toujours des pâtes aux haricots ou bien des haricots aux pâtes, que Dieu me pardonne de tels propos ! Tiens, regarde un peu : Nehomé-Brokhé, cette gueuse, cette va-nu-pieds, cette crève-la-faim, elle s’est payé une chèvre, elle ! Et pourquoi ? je te le demande. Tout simplement parce qu’elle a pour mari un homme et pas une chiffe. Leizer-Chloïmé est tailleur, lui aussi, mais ça ne l’empêche pas d’être comme il faut ! Une chèvre à la maison, c’est quelque chose ! Une chèvre, c’est un verre de lait pour les enfants ; une chèvre, ça te donne de quoi faire une bouillie de gruaux de sarrasin au lait : ça te bouche tous les trous ; ça remplit tous les dîners : tantôt on en tire de la crème, tantôt du fromage ou du beurre. On vit, quoi !

— Ma foi, tu as bien raison, dit Shimon-Élié, attendri. Un midrach nous enseigne que tous les Juifs ont leur part dans le monde à venir, ce qui veut dire que chaque Juif doit posséder une chèvre en toute propriété, ainsi qu’il est écrit dans le verset…

— Assez de versets ! coupe Tzipé-Beilé-Reisé. Je parle chèvre, il répond verset ! Attends un peu, je vais t’en citer un qui te fera voir trente-six chandelles. Jusqu’à quand vas-tu me nourrir de versets ? Espèce de nourricier de malheur ! Vaurien, je donnerais toute ta Torah pour un borchtch à la crème ! Tu entends ?…

Tzipé-Beilé-Reisé était capable de lui assener de telles tirades à longueur de journée, sans cesse ni répit, si bien que Shimon-Élié dut lui promettre (et sceller sa promesse par une poignée de main solennelle) que, Dieu aidant, la chèvre serait bientôt là. Le tout c’est de placer sa confiance en Dieu, après quoi la ménagère pourra dormir tranquille. « Aujourd’hui, le monde passe en jugement… donc bannissons nos soucis… »

Depuis ce jour-là notre Shimon-Élié s’acharna à entasser ses sous, un à un, en renonçant aux choses les plus indispensables. Il mit même en gage sa lévite sabbatique. Il réunit enfin une somme convenable. Alors les époux décidèrent que Shimon-Élié, muni des espèces sonnantes, irait à Kozodoévké pour y acheter la chèvre.

On pourrait se demander pourquoi ils choisirent Kozodoévké. Il y avait à cela deux raisons : premièrement, Kozodoévké, comme son nom l’indique, est une véritable pépinière de chèvres. Car, traduit en yiddish, Kozodoévké signifie : « Celle qui trait les chèvres. » En second lieu, Tzipé-Beilé-Reisé tenait d’une de ses voisines – avec laquelle elle est brouillée depuis plusieurs années – laquelle voisine le tenait de sa sœur de Kozodoévké, qui lui avait rendu visite récemment, qu’il y avait là un maître d’école, du nom de Haïm-Honé, surnommé par dérision « homme d’esprit », parce qu’il était, passez-moi l’expression, ce qu’on peut appeler un fieffé imbécile. Or, ce « Haïm-Honé-homme-d’esprit » avait, lui, une épouse appelée Témé-Guitl « la Silencieuse », justement parce qu’elle ne cessait de bavarder. Témé-Guitl « la Silencieuse » possédait deux chèvres, toutes deux bonnes laitières. Alors la question se pose : De quel droit a-t-elle deux chèvres à la fois qui, par surcroît, donnent toutes deux du lait ? Serait-ce un grand malheur si elle n’avait pas de chèvre du tout ? Il y a, Dieu soit béni, bon nombre de Juifs qui ne disposent même pas de la moitié d’une chèvre. Eh quoi ? Est-ce qu’ils en meurent ?