Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 9 sur 36

Pages du PDF

Le tailleur ensorcelé

Chapitre VIII

Face à cette situation, Shimon-Élié jugea plus prudent de se glisser vivement dehors et de prendre sans tarder la clé des champs.

 

VIII

 

« Vayissa ha’hayat eth raglav10. » – Le tailleur prit donc ses jambes à son cou et s’enfuit avec sa chèvre en direction de Zlodéevké, tel un homme qui fuit l’incendie. Il se retournait de temps à autre pour s’assurer qu’il n’était pas poursuivi et rendait grâces à Dieu d’en être quitte à si bon compte, tel l’esclave de l’Écriture, qui est renvoyé sans être battu. Il ne s’est pas mouillé et n’a pas encaissé de soufflets.

Passant devant l’ « Auberge du Chêne », Shimon-Élié se dit : « Mon ami, ce n’est pas à toi que je vais raconter ce qui s’est passé. » Et il tint parole !

— Quelles bonnes nouvelles m’apportes-tu ? lui demande Dodi, feignant une curiosité bienveillante.

— Quelles nouvelles voulez-vous ? fait Shimon-Élié.

Je suis un homme qui inspire le respect. Ce n’est pas avec moi qu’on plaisante. Ils ont trouvé à qui parler. Je suis un homme, non une teigne. Voyons, me prend-on pour un gamin ? J’ai donc ouvert devant eux ma « sainte bouche » et nous avons un peu discuté avec ce pion sur le sens de quelques versets de la Torah. Bien entendu, je l’ai mis dans ma poche, car j’en sais bien plus long que lui. Bref, ils ont fait amende honorable, m’ont rendu ma chèvre, mon bien : « Prenez-la et gardez-la », ainsi qu’il est écrit : « La vie pour toi et la bourse pour moi. » C’est-à-dire gardez un instant ma chèvre et donnez-moi à boire.

« Non content d’être fanfaron, voilà qu’il est menteur, pense le gargotier. Je serais curieux de savoir ce qu’il a dans la caboche et qu’il me cache. »

— Shimon-Élié, j’ai gardé pour toi un de ces vieux quetsches ! Si tu en as envie, tu n’as qu’à le dire.

— De cette liqueur réservée aux Justes, dans le monde à venir ? s’informe Shimon-Élié qui d’avance se pourlèche. Après tout, pourquoi pas ? Présentez-la moi, on verra. Chez vous, je le sais, on trouve du quetsche et du bon. « Tout homme n’est pas trompeur », contrairement à ce que dit le Psalmiste, mais il faut s’y connaître.

Après le premier verre, la langue de notre tailleur se délia et il s’adressa à l’aubergiste en ces termes :

— Mon cher parent, vous êtes ma foi loin d’être le premier venu et vous faites commerce avec toutes sortes de gens ; éclairez donc ma lanterne. Est-ce que la magie vous dit quelque chose ? Vous savez, les tours de passe-passe, hein ?

— Tu dis ? demande Dodi de son air le plus innocent.

— Par exemple, poursuit Shimon-Élié, mettons un revenant, un lutin, un malin, une réincarnation ou quelque chose dans ce genre ?

— Je ne vois pas le rapport, fait placidement Dodi, en tirant sur sa pipe.

— Oh, vous savez, façon de parler, rétorque Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix, et il se lance à fond de train dans des histoires de réincarnation, de sorciers, de sorcières, de diables, de lutins, de feux follets et autres malins.

Dodi feint d’écouter avec intérêt, fume toujours puis, après avoir craché, apostrophe le tailleur :

— Sais-tu, Shimon-Élié, ce que je vais te dire, je crains de ne pouvoir dormir cette nuit, tellement j’ai peur. À dire vrai, j’ai toujours tremblé à l’idée de rencontrer des fantômes, mais maintenant, je commence, moi aussi, à croire aux réincarnations et aux démons.

— Vous n’avez pas le choix, insiste le tailleur. Essayez donc de vous y dérober ? Si un jour, un vrai démon faisait irruption chez vous, qu’il fiche

tout sens dessus dessous, qu’il renverse vos tonneaux remplis de borchtch Il, vide vos seaux, mette à sec toutes vos cruches, détériore toutes vos casseroles, s’amuse à emmêler les franges de votre châle de prières, s’avise de fourrer un chat dans votre lit, de sorte que l’animal pèse sur votre poitrine comme un poids de dix kilos et vous empêche de bouger et se mette à vous regarder droit dans les yeux tel un malheureux pécheur réincarné…

— Ça suffit, proteste Dodi, en crachant et en gesticulant désespérément. As-tu fini avec tes histoires sinistres, juste au moment d’aller se coucher…