Le tailleur ensorcelé
Chapitre II
— Vous voulez donc que ce soit pour Pâque ? Au revoir et bonne fête !
II
— Tiens, voici reb Guédalié. Puisse le Messie arriver aussi à point ! J’allais vous envoyer chercher.
Ce Guédalié est cordonnier de son état. C’est un ancien soldat. Un dur, celui-là. Il n’a plus une dent. À sa barbiche arrondie, on peut voir qu’autrefois il se rasait le menton.
— Reb Guédalié, lui dit maman, dites-moi un peu, vous pouvez me promettre pour Pâque une paire de bottines de gosse ?
Le bottier est un homme enjoué qui, tout en pérorant, a coutume d’esquisser un pas de danse.
— Vous tenez vraiment à ce que ce soit pour Pâque ? demande-t-il à maman. C’est curieux tout de même. Tout le monde veut les chaussures pour Pâque. À Haïélé, la fille de reb Motl, j’ai promis pour la fête deux paires de bottes, une pour elle et l’autre pour sa fille ; pas question de faire la sourde oreille. À Yossélé, le fils de reb Chimélé, j’ai promis quatre paires de bottes ; est-ce que je peux revenir sur ma parole ? Quant à Feiguélé, la fille de reb Avrohom, qui m’a commandé une paire de bottes il y a longtemps déjà, le monde entier pourrait se retourner que je les lui livrerais. Il y a encore Moché le tailleur qui m’a demandé un « remontage ». Ce n’est sûrement pas à lui que je refuserai de livrer à temps. Et Ziama, le menuisier, qui veut ses tiges ? Il faudra y passer aussi, rien à faire. Sans parler de la fille d’Asnah, la veuve, qui n’en démord pas et m’adjure de livrer à temps, pour l’amour de Son Nom…
— Bon, bon. Allons au fait, interrompt ma mère.
Vous ne pouvez pas me promettre ? Dites-le ! Si c’est non, je trouverai un autre bottier.
— Qui vous dit que je ne peux pas, proteste Guédalié, en esquissant un pas de valse. Pour vous, c’est promis ! Pas d’autre commande qui tienne. Allez, vous aurez vos bottines, si Dieu le veut, juste pour Pâque. Est-ce que ça se discute ? Voyons !