Le tailleur ensorcelé
Le Gros Lot
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Vous parlez de tracas ? Bien sûr, il y en a de toutes sortes, mais à mon avis, depuis la création du monde et depuis que les Juifs sont un peuple, personne n’a eu à affronter des misères comme les miennes. Même pas en rêve.
Si vous n’êtes pas pressé, approchez, je vous prie, et tâchez de bien saisir ce que je vais vous dire. Je veux vous raconter ma petite histoire, de A à Z, avec tous les détails et tous les à-côtés. C’est de soixante-quinze mille roubles que je vous cause. Il faut que vous m’écoutiez, sinon je vais éclater. Ça m’étreint, ça m’étrangle, ça me dévore ! Je dois m’en débarrasser au plus vite. Vous saisissez ? Mais rendez-moi un service, je vous prie. Si, au cours de mon histoire, il m’arrive de m’égarer quelque peu, d’échouer disons à Boïberik ou en Patagonie, je vous demande instamment de m’arrêter en plein débit et de me ramener sur le bon chemin. Car depuis cette tuile-là, ma tête marche de travers – je ne vous souhaite pas la pareille – et il m’arrive souvent de ne pas savoir où j’en suis, vous saisissez ? Dites-moi, vous n’auriez pas par hasard, un billet de soixante-quinze mille à m’offrir ? Qu’est-ce que je raconte ?… Une cigarette, s’il vous plaît !
Bref, où en suis-je ? Aux soixante-quinze mille, voyons ! Donc le premier mai de cette année, j’ai gagné, moi qui vous parle, le gros lot de soixante-quinze mille. À tout prendre, qu’est-ce qu’il y aurait là d’extraordinaire ? Des gens gagnant à la loterie, il n’en manque pas de nos jours. Vous connaissez sûrement le cas de ce Soldat-de-Nicolas-Ier ! qui est tombé sur le gros lot de deux cent mille. Et le jeune homme d’Odessa, comptable de son état, qui a enlevé les quarante mille roubles comme un rien ? Personne ne s’en émeut, nul n’en souffle mot. Pourquoi en faire une histoire ? À dire vrai, tout le monde court après le gros lot. Les cent trente-six millions de sujets du Tsar nous envient, vous saisissez ? Mais toute l’astuce, c’est que les gros lots ne se ressemblent pas. Mon histoire à moi est unique. C’est une histoire à tiroirs. Il en sort d’autres histoires, ça en déborde ! Mais je vous préviens : il faudra bien vous ceindre les reins pour ne pas lâcher mon histoire au beau milieu ; écoutez-la jusqu’à la fin sans perdre le fil…
Tout d’abord, laissez-moi vous dire qui je suis. Eh bien, je ne me vanterai pas en me présentant comme un grand savant, comme un magnat, comme un philosophe. Tel que vous me voyez, je suis ce qu’on appelle un Juif tout court, c’est-à-dire quelqu’un de convenable. J’ai mon chez-moi, je possède une maison et je suis bien considéré dans la ville. On ne me manque pas de respect, vous saisissez ? Soyons francs. Autrefois, j’avais un beau pécule, même un très beau. Reste à savoir ce que vous appelez « un
très beau pécule ». N’exagérons rien, je vous prie. Brodsky 14 15 16, par exemple, était sans doute bien plus riche que moi, tout compte fait. Mais je disposais tout de même de quelques milliers de roubles. Or, que fait l’Éternel ? Il me met à l’épreuve, comme vous dites, et Il me fait loucher du côté des grandes fortunes. Alors moi aussi j’ai tâté de l’approvisionnement des régions affamées et j’en suis sorti, bien entendu, nu comme un ver. Encore heureux de n’avoir pas tout perdu.
Vous croyez peut-être que, n’ayant plus un sou, je me suis laissé aller au désespoir. Que Dieu m’en garde ! On voit que vous ne me connaissez pas. Je suis un de ces drôles, voyez-vous, qui font fi de l’argent. Pour moi, l’argent c’est la cendre de cette cigarette. Ça n’a pas de valeur, mais pas du tout. Eh, eh, je vous raconte là des boniments, ce me semble. La galette, ma foi, n’est pas à dédaigner, mais de là à risquer sa vie, non ! Ce qui n’est pas recommandable, c’est de se trouver dans le dénuement complet et de perdre la face, en sorte qu’on ne puisse même plus donner une aumône ni faire le
don promis à la synagogue lors de la lecture de la Torah17…
Vous me croirez si vous voulez : quand on fait la quête et que je vois tel ou tel père de famille qui vous allonge un billet de trois roubles pour la Communauté, tandis que moi, on m’évite, je me sens défaillir, vous saisissez ? Je préfère subir les affronts de ma femme, qui me réclame de quoi préparer le Shabbat, que de refuser la charité à un pauvre diable, tant que mon porte-monnaie n’est pas complètement à sec. Vous saisissez ? Je suis un maniaque, moi, que voulez-vous ? N’auriez-vous pas, par hasard, un porte-monnaie à m’offrir ? Qu’est-ce que je raconte ? Une allumette, s’il vous plaît !
Bref, où en suis-je ? Ah, oui, j’ai donc perdu mes quelques écus et suis resté sans un liard. Ayant perdu ces quelques écus et étant resté sans un liard, je m’adresse un beau matin à mon épouse : « Écoute-moi bien, Tzipora, nous voilà nettoyés ! » « Que signifie ton : « nous voilà nettoyés » ? qu’elle me demande. Et moi de lui expliquer : « Cela signifie que nous n’avons plus un seul liard à nous. » Femmelette qu’elle est, elle se met bien sûr à gémir, puis à pousser des cris. « Malheur à moi ! Mille lois malheur ! Jacob-Yossl, qu’est-ce que tu me racontes là ? Où a donc passé ton argent ? » – « Du calme ! du calme ! lui dis-je, à quoi bon toutes ces larmes et toutes ces lamentations ? Où est-il écrit que c’était mon argent à moi ? Job ne s’exclame-t-il pas : « Dieu a donné, Dieu a repris » ? Ou bien, comme vous dites, vous autres : « Miquita n’a jamais rien possédé et n’aura jamais rien, jusqu’à la fin de sa vie ! » « Où est-il écrit, lui dis-je, qu’un Jacob-Yossl est tenu de garder son somptueux logement de quatre pièces, avec deux bonnes à tout faire et de se pavaner dans sa lévite sabbatique ? Tournons-nous plutôt du côté des crève-la-faim. Est-ce qu’ils en meurent ? Dis-moi un peu : Si chacun se demandait à tout moment pourquoi l’autre a plus que lui, est-ce que notre monde d’ici-bas subsisterait un seul instant ? »
Voilà ce que je lui disais et bien autre chose encore : de bons mots, des paraboles en vrac. Et elle, je veux dire ma femme, a fini par comprendre que j’avais parfaitement raison, vous saisissez ? Il faut que je vous dise encore que la mienne épouse est de celles qui vous rendent la vie facile. Elle saisit tout au vol. Pas besoin de lui faire de longs discours. Aussi a-t-elle bientôt cessé de se lamenter. C’est elle, au contraire, qui s’est mise à me consoler : « Allons, il est arrivé ce qui devait arriver, mais l’Éternel est notre père à tous. Il finit toujours par arranger les choses. Pourvu que tu ne te retournes pas les sangs !
Ah, ç’a été vite fait : le logement, je l’ai loué à un voisin. J’ai pris pour nous une pièce-cuisine, j’ai renvoyé les bonnes. Mon épouse – longue vie à elle ! – a retroussé ses manches et s’est mise elle-même devant le four. Quant à moi, je me suis relégué en pensée parmi les derniers à réciter la bénédiction sur la Torah, et je m’y suis invité moi-même : « Reb Jacob-Yossl, le gueux, est convié à se présenter devant le Rouleau sacré ! »
Me voilà classé, comme vous dites, parmi les gueux. Gueux, dites-vous ? Allons donc, il y en a de plus pauvres que moi. N’ai-je pas conservé un soupçon de propriété ? N’ai-je pas une maison de rapport à moi ? L’inconvénient, c’est qu’on doit compter avec un mois de quatre semaines. Ah, si les mois voulaient bien n’avoir que deux semaines ! On aurait pu alors, avec le loyer reçu, joindre les deux bouts. Mais puisque nous en sommes toujours au mois de quatre semaines, je dois régulièrement en reporter deux sur le mois d’après… Ça ne colle pas, que voulez-vous. Passons. On s’habitue à tout, comme vous dites. Et puis, rien de tel que d’être pauvre ! On est débarrassé de tout : plus de soucis d’échéance, plus besoin d’emprunter pour payer les traites, plus de tracas. Assez subi les affres de l’enfer ! Enfin, l’âme en paix.
Pas pour longtemps ! Dieu, le Maître de l’univers, a daigné se souvenir de moi et Il m’a dit : Jusques à quand, Jacob-Yossl, mèneras-tu une vie paisible, exempte de misères et de tracas ? As-tu déjà acheté ton bon à lots ? Tiens, voici ton gros lot de soixante-quinze mille et tu seras accablé de tous les maux de la terre. Vous saisissez ? Vous n’auriez pas, par hasard, un bon à lots à m’offrir ? Qu’est-ce que je vous raconte ?… Une cigarette, s’il vous plaît !
Bref, où en suis-je ? À la loterie. Un billet de loterie, c’est vite dit. Vous croyez que c’est si facile pour un Juif de gagner, rien qu’avec un seul billet de loterie, les soixante-quinze mille roubles ? Minute ! Tout d’abord, il faut que je vous explique pourquoi un Juif de ma trempe achète un billet de loterie, c’est-à-dire une obligation à lots. Pour le mettre en gage, parbleu, contre des espèces sonnantes. La première chose serait donc de me dire : « Va, imbécile de Jacob-Yossl, va placer ton billet à la banque et tu auras de l’argent comptant ! » Or, c’est précisément ce que je n’ai pas fait. Pour mon excuse, je pourrais vous dire que : primo, dans une bourgade comme la nôtre, il n’y a pas de banque. Secundo, ce n’est pas moi qui me fierais à une banque quelconque, capable de déposer son bilan, si tel est son désir… D’un autre côté, qui m’empêche de garder mon billet dans la poche ? On n’est tout de même pas dans un bois et on ne vous dévalise pas comme ça ! Au fond, qui aurait besoin de mon billet ? Vous saisissez ? C’est ainsi que je me raisonnais, mais peut-être que je ne me raisonnais pas du tout ! Finalement j’en suis arrivé à la conclusion que voici : mon locataire, vous savez bien, celui à qui j’ai cédé mon appartement et qui, au besoin, ne vous refuse pas un prêt à intérêt. (C’est un jeune homme bien de sa personne, pas mal instruit, quelqu’un de convenable, quoi.) Eh bien, pourquoi ne lui confierais-je pas mon obligation à lots, mettons contre une somme de deux cents roubillons ? Pourvu qu’il veuille bien me les avancer !
Me voilà chez mon locataire – Birnbaum qu’il s’appelle – et je lui dis tout de go : « Monsieur Birnbaum, vous m’avanceriez peut-être deux cents roubles contre mon obligation à lots ? » Mon lascar accepte sans histoires. « Quels intérêts me compterez-vous ? » – « Combien dois-je vous compter ? » – « Est-ce que je sais, moi ? Mettons le même taux que la banque. » – « D’accord, je vous compterai le même taux que la banque. »
Bref, nous avons fixé le taux, je lui ai donné mon billet en gage pour cinq mois et j’ai encaissé les deux cents roubles. Vous saisissez ?
La première chose, ça aurait été de me dire : « Imbécile de Jacob-Yossl, demande-lui un reçu stipulant que tu lui as confié en dépôt tel et tel billet, de telle et telle série, portant tel et tel numéro. » Eh bien, non. C’est lui, c’est-à-dire ce Birnbaum, qui me demande un reçu comme quoi je lui ai emprunté deux cents roubles pour cinq mois contre tel et tel billet portant tel et tel numéro, de telle et telle série, stipulant en outre que si, au bout de ce terme, je ne lui rends pas les deux cents roubles, le billet portant tel et tel numéro, de telle et telle série, devient sa propriété, et moi, j’en serai quitte pour ma peine. Vous saisissez ? À quoi aurais-je bien pu penser à ce moment-là ? Je pensais que je n’avais rien à craindre, car je me disais : De deux choses l’une : je rachète le billet au bout du terme convenu et tout est pour le mieux ou bien je ne le rachète pas et je continue à lui payer les intérêts. Il patientera, voilà tout. Au fond, qu’est-ce qu’il y perd ? Est-ce qu’il n’encaisse pas les intérêts ? Vous saisissez ?
Les choses suivaient leur cours. Le terme arrive et comme de bien entendu, je ne dégage pas mon billet. Cinq mois ont passé, d’autres cinq mois les ont suivis et, comme ça, deux ans et cinq mois se sont vite envolés. Les intérêts ? Bien sûr, je les lui verse, c’est-à-dire, euh, par intermittence, tantôt oui, tantôt non… Je n’ai rien à craindre, en somme. Il vendra mon billet ? Allez, il s’en gardera bien. Pourquoi le bazarder ? C’est ce que je pensais à ce moment-là ou peut-être ne pensais-je à rien du tout…
Entre temps, mes affaires continuent à dégringoler, si on peut appeler ça « affaires ». Et pour le minable propriétaire d’immeuble que je suis, il y a toujours dans le mois deux semaines de trop. On vivote, quoi ! Que faire d’autre ? L’essentiel, c’est – comme vous dites – d’avoir de nombreuses années à vivre. Pour ce qui est des tracas qu’elles apportent, ça ne manque pas…
Cela allait donc son train jusqu’à la veille de Pâque. Cet avant-Pâque-là, par bonheur, Dieu a mis sur mon chemin une bonne petite affaire : j’avais acheté quelques wagons de millet et ce millet avait subi une hausse. Je l’ai donc vendu et j’en ai tiré, grâce à Dieu, un coquet bénéfice. Je vous laisse à penser la bonne fête que j’ai pu m’offrir, une Pâque telle que Brodsky, cet archi-richard lui-même, aurait pu m’envier. Imaginez un peu : me voici devenu un type qui ne doit plus rien à personne et qui possède même quelques centaines de roubles en espèces sonnantes. Vous saisissez ?
La première chose ç’aurait été de me dire : « Va, imbécile de Jacob-Yossl, va rendre immédiatement à Birnbaum les deux cents roubillons que tu lui as empruntés et dégage ton billet de loterie. » Eh bien, non ! Je me suis mis à me raisonner : « Qu’est-ce qui presse ? Birnbaum ne s’envolera pas avec ton billet, n’est-ce pas ? Tu auras tout ton temps pour le dégager après Pâque. Sinon, tu continueras à lui payer les intérêts à condition que tu lui demandes un reçu comme quoi il garde bien ton billet en dépôt. » C’est ce que je pensais à ce moment-là ou peut-être ne pensais-je à rien du tout. Vous saisissez ?
J’ai placé plutôt mon argent dans un commerce de sacs et les sacs en question, je les ai déposés dans un hangar. Comme si j’étais à court de miracles, mon hangar a été cambriolé. Ça s’est passé le 30 avril, un jour après Pâque, pour être exact : dans la nuit du 30 avril au 1er mai, juste la nuit même où se jouait le sort de mon billet de loterie. Et plus de sacs !…
Me voilà de nouveau sans un sou vaillant.
— Tzipora ! J’ai une nouvelle pour toi. Nous sommes nettoyés une fois de plus.
— Que signifie, me demande-t-elle, Ion « nous sommes nettoyés une fois de plus » ?
— Cela signifie, lui dis-je, cela signifie : Finis, les sacs !
— Que veux-tu dire ? me demande-t-elle encore. Où ont passé tous tes sacs ?
— On les a tous raflés cette nuit.
Que pensez-vous qu’elle a fait, femmelette qu’elle est ? Elle s’est mise, comme de juste, à pleurer et à pousser des cris. Alors j’intervins :
— Du calme, Tzipora, du calme ! Ne te désole pas, voyons. Tu n’est pas seule au monde et le bon Dieu est là pour nous tous. Tu ferais mieux de te dire que notre maison a brûlé et que nous sommes sortis nus comme des vermisseaux. Serais-tu alors plus avancée, par hasard ?
— Qu’est-ce qu’un incendie vient faire là-dedans ? Est-ce une raison pour qu’on te vole tes sacs ?
— Tu veux le savoir ? Rappelle-toi bien ce que je vais te dire : les sacs se retrouveront.
— Par quel miracle ? Tu crois que les voleurs n’auront rien de mieux à faire qu’à te rapporter gentiment, pour tes beaux yeux, les sacs qu’ils-t-ont dérobés ?
— Va, va, grosse bête ! L’homme n’imaginera jamais ce que Dieu est capable de faire…
Peine perdue. Les sacs ? Vous pouvez toujours les chercher. C’est comme s’ils avaient été engloutis. Je me suis démené comme un fou, courant à la police, fouinant partout, dans les moindres fentes. Pensez-vous ! Les neiges d’antan ! Vous saisissez ?
Je déambule sans tête, à jeun, la langue sèche, l’âme en deuil. Me voici à la Bourse, c’est-à-dire sur la place du marché, tout près de la pharmacie. Une idée me traverse comme un éclair. C’était dans la matinée, vers midi : « Mais, voyons, me dis-je, le jour du jugement, c’est aujourd’hui le 1er mai ! C’est aujourd’hui que se joue le sort de mon billet ! Et les desseins de Dieu sont impénétrables. Noble Dieu est grand, tout-puissant. Ah, s’il voulait bien ! Il pourrait me rendre heureux, moi et toute ma famille.
Le coup des sacs volés me revient et j’oublie le 1er mai et j’oublie mon billet dont le sort se joue à la loterie. Je repars à la recherche de mon bien volé. C’est que j’ai cru avoir retrouvé la trace des sacs ! La recherche me prend toute la journée, toute la nuit, jusqu’au lendemain, jusqu’au 2 mai.
Je ne vis plus. Je ne me suis rien mis sous la dent depuis vingt-quatre heures. Il est déjà une heure de l’après-midi, mon cœur défaille, vous saisissez ?
Rentré à la maison, voilà que ma femme m’assaille : « Ce n’est pas trop tôt ! Va vite faire tes ablutions et mets-toi à table. Assez pleuré les sacs ! J’en ai jusque-là. Que le diable les emporte ! Est-ce la peine de se ronger les sangs pour quelques malheureux sacs ? Avec ou sans ça, on se tirera d’affaire. Je ne veux plus en entendre parler. Sacs, sacs… j’en ai la nausée.
— Sais-tu, ma bonne petite épouse ? Tu as parfaitement raison. Arrêtons là les frais. J’en ai fait mon deuil, n’en parlons plus ! Vous saisissez ? Auriez-vous, par hasard, un sac à m’offrir ? Qu’est-ce que je raconte ?… Une cigarette, s’il vous plaît !
Bref, où en suis-je ? Dans les sacs, bien sûr. Passons. Perdus, les sacs. Et après ? On ne peut tout de même pas rendre l’âme à cause de ces sacs !
Donc, je fais mes ablutions, je me mets à table – mais manger ? Il n’en est pas question.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Jacob-Yossl ? me demande ma femme – longue vie à elle ! – Quel chat noir t’a encore passé devant, aujourd’hui ?
« Je ne suis pas dans mon assiette », dis-je. Et, quittant la table, je vais m’étendre sur le sofa et je prends mon journal. La première chose ç’aurait été de me dire : « Imbécile de Jacob-Yossl, jette un regard sur le journal puisque nous sommes le 2 mai ! Ton billet est peut-être sorti gagnant, qui sait ? » Mais moi, vous pouvez toujours me secouer, allez, je serais bien incapable de vous dire si nous sommes le 2 mai, le 22 juin ou bien si nous sommes à la nouvelle lune de je ne sais quel mois. Vous saisissez ? Indécis, je déplie pourtant mon journal et me mets à lire, comme d’habitude, d’abord la page une, je continue par la page deux et ainsi de suite. Bref, j’en suis là. Étendu, j’avale tout ce qui me tombe sous les yeux : tel a tué, tel autre a égorgé, tel autre encore a pendu je ne sais qui… La mêlée des Anglais et des Boers y passe aussi. Ça me fait une belle jambe ! Que me chaut l’Anglais ? Que me veut le Boër ? Ne savent-ils donc pas qu’on m’a volé mes sacs ? Je vous donnerais tous les Anglais et tous les Boërs pour un seul sac. C’est ce que je pensais à ce moment-là ou peut-être ne pensais-je à rien du tout… Je continue à tourner les pages ; je les tourne jusqu’à ce que je tombe sur la troisième et mon regard s’accroche au tableau des numéros gagnants de la loterie. Et l’idée me vient : Allons voir ! Peut-être mon billet a-t-il tout de même gagné le lot des cinq cents ? Ce qui serait le bienvenu, ma foi, et boucherait bougrement bien le trou des sacs volés.
Me voilà scrutant de bas en haut, dans la liste des cinq cents. Rien. Je regarde la liste des mille. Bernique ! Je m’en prends aux cinq mille, aux huit mille, aux dix mille. C’est non, toujours non ! J’arrive ainsi aux soixante-quinze mille. Soudain, je reçois un coup sur la tête et suis pris de vertige. Ça y est ! On a bien visé ; série deux mille deux cent quatre-vingt-neuf, numéro douze ! Mon numéro ! Je l’aurais juré. Pourtant je me méfie. Avec ma guigne habituelle, comment voulez-vous que j’enlève le gros lot ? Je tâte les chiffres… Maître du Monde, c’est bien mon numéro ! Je veux me lever. Impossible. Je suis comme cloué sur ma couche. Je veux crier : « Tzipora ! » Mais la langue s’est collée à mon palais. Je rassemble toutes mes forces, je me lève, je me traîne jusqu’au tiroir de ma table et je consulte mon carnet. Eh oui, j’ai gagné ! C’est comme je vous le dis ! Numéro douze, série deux mille deux cent quatre-vingt-neuf. C’est bien cela !
— Tzipora ! m’écrié-je, alors que mes mains tremblent et que mes dents claquent, sais-tu que je viens de retrouver les sacs ?
Elle me regarde comme si j’étais devenu fou :
Qu’est-ce que tu me chantes là ? Sais-tu au moins de quoi tu parles ?
— Tiens-toi bien, lui fais-je, Dieu nous a restitué nos sacs au centuple et avec intérêts. Notre billet est arrivé bon premier, tel un cheval et nous avons gagné, lui dis-je, une casquette pleine de roubles.
— Tu parles sérieusement, Jacob-Yossl, ou tu te moques de moi ?
— Comment me moquerais-je ? C’est tout ce qu’il y a de plus sérieux. Souhaitons-nous : « A la bonne heure ! » Nous avons gagné le gros lot !
— Combien avons-nous gagné au juste ? s’inquiète-t-elle en me regardant droit dans les yeux, comme si elle voulait dire : Attends un peu, qu’est-ce que tu vas prendre si c’est une plaisanterie…
— Combien, par exemple, aurais-tu voulu que nous gagnions ?
— Est-ce que je sais ? rétorque-t-elle. Quelques centaines de roubles, par exemple.
— Pourquoi pas quelques milliers ? lui dis-je.
— Ça dépend de ce que tu entends par quelques milliers, fit-elle. Cinq ? Six ? Peut-être même sept ? Pourquoi pas ?
— Tu ne peux pas viser un peu plus haut ?
— Mettons dix mille, consent-elle.
— Un peu de courage, voyons, vise plus haut !
— Quinze mille ?
— Plus haut encore, encore.
— Vingt mille ? Vingt-cinq mille ?
— Encore plus haut !
— Jacob-Yossl, ne me torture pas ! Combien ?
— Tzipora, lui dis-je, et je lui saisis la main en la serrant fortement, nous avons gagné toute une fortune, je te dis, nous voilà Crésus. Tu n’as même pas vu ça en rêve.
— Jacob-Yossl, est-ce que tu vas encore me tourmenter longtemps ?
— Nous avons gagné une somme inimaginable, les soixante-quinze mille roubles, tu m’entends, Tzipora ? Soixante-quinze mille.
— Loué sois-tu, Éternel ! s’exclame-t-elle et la voilà qui se met à tournoyer dans la pièce en se tordant les mains. Béni soit Ton Saint Nom, Toi qui as daigné tourner vers nous Ta face et nous rendre heureux ! Je Te remercie, mon Dieu ! Je Te remercie de tout ce que Tu as fait pour nous ! Et toi, Jacob-Yossl, as-tu au moins bien regardé ? Tu n’as pas fait d’erreur, au moins, que Dieu nous en garde ! Sois loué, Éternel, Père miséricordieux, si près de notre cœur ! Ce sera une résurrection dans la famille. Nos amis s’en réjouiront, nos ennemis en crèveront. Tu penses un peu ? Un tel magot, que Dieu le préserve du mauvais œil ! Mais, dis-moi, est-ce bien vrai, Jacob-Yossl ? Soixante-quinze mille roubles, dis-tu ?
— Ni plus ni moins. Soixante-quinze mille, te dis-je. Tzipora ! Donne-moi ma lévite, je dois sortir.
Où veux-tu aller ?
— Comment, où ? Chez le Birnbaum, voyons ! C’est chez lui que mon billet est en gage et je n’ai pas de reçu…
À peine ai-je prononcé ces mots que ma femme a changé de couleur. Elle m’a saisi les deux mains :
— Jacob-Yossl, pour l’amour de Dieu, attends un peu. Ne te précipite pas. Réfléchis d’abord à ce que tu vas faire, au personnage que tu vas voir, aux paroles que tu vas prononcer. N’oublie pas qu’il s’agit de soixante-quinze mille roubles.
— Tu parles comme une sotte. Soixante-quinze mille, bien sûr ! Et après ? Suis-je un gamin »
— Fais comme je te dis, Jacob-Yossl. Réfléchis bien. Consulte d’abord quelqu’un qui s’y connaît, un ami. Ne te lance pas en coup de vent. Je ne te laisserai pas partir.
Bref, vous le savez bien : une femme qui s’entête finit toujours par avoir gain de cause. Nous avons fait venir un ami et lui avons déballé toute notre histoire. Mis au fait, notre ami donne raison à ma femme car, dit-il, soixante-quinze mille roubles, ce n’est pas rien. N’oublions pas que le billet en question n’est pas chez vous et vous n’avez pas le moindre reçu. L’or, pensez-y, est une mauvaise tentation. Sait-on jamais quelle pensée votre locataire est capable de ruminer dans sa tête ? Encore une fois, souvenez-vous : soixante-quinze mille roubles sont en jeu.
Vous saisissez ? Laissez-moi vous dire qu’ils sont parvenus à me ficher un tel cafard que j’ai commencé à redouter le pire. Et maintenant que faire ? Comment agir ? On a décidé finalement que je devrais me procurer, pour dégager mon billet, deux cents roubles (je les ai obtenus séance tenante, car fort d’avoir gagné soixante-quinze mille roubles, je suis devenu soudain tout ce qu’il y a de plus solvable), mais que je n’irais pas seul.
Quelqu’un m’accompagnerait ; il se tiendrait d’abord derrière la porte pendant que j’entamerais, moi, avec mon Birnbaum un brin de causette, que je m’acquitterais de ma dette, intérêts compris, et que je dégagerais mon billet. De deux choses l’une : s’il me rend mon billet sur-le-champ, tant mieux. Sinon, j’aurai eu un témoin – à toutes fins utiles. Vous saisissez ?
— Tout cela, ai-je songé en moi-même, est fort bien si toutefois Birnbaum n’a pas eu vent du fait que c’est moi le grand gagnant. Mais la situation changerait du tout au tout si, par hasard, lui aussi était abonné au journal et s’il avait remarqué que le numéro a gagné les soixante-quinze mille. Que pourrais-je faire s’il s’avisait, par exemple, de me répondre comme l’a fait cette bonne femme à la casserole : « Primo, votre billet, je vous l’ai déjà restitué depuis longtemps. Secundo, le numéro auquel vous pensez est loin d’être le numéro gagnant. Tertio, je ne vous ai jamais pris de billet, moi… » Vous saisissez ? À moins que Dieu ait fait un miracle et que Birnbaum ne se soit aperçu de rien.
— Mets-toi bien dans la tête, Jacob-Yossl, que soixante-quinze mille, ça ne court pas les rues. Tu risques une fortune. Que ton visage ne te trahisse pas. Qu’il ne révèle pas le secret des soixante-quinze mille. Et rappelle-toi bien ceci : quoi qu’il arrive, tu dois savoir que la vie vaut plus que soixante-quinze fois soixante-quinze mille !
Tels furent les propos de ma femme (qu’elle se porte bien !). Après quoi elle me saisit les deux mains et insista pour que je lui donne ma parole, une parole sacrée que, quoi qu’il arrive, je garderai mon calme… Vous comprenez ? Facile à dire : « garde ton calme », alors que mon cœur ne fait que tambouriner et que mes pensées bouillonnent sans arrêt, car je ne peux toujours pas me pardonner et je me dis : « Imbécile de Jacob-Yossl, comment as-tu pu, toi, confier un billet de soixante-quinze mille à cette espèce de Birnbaum, à cet inconnu, ce vil étranger, sans lui demander le moindre reçu, sans exiger un papier quelconque. Vous saisissez ? N’auriez-vous pas, par hasard, un papier quelconque à m’offrir ? Qu’est-ce que je raconte ?… Une cigarette, s’il vous plaît !
Bref, où en suis-je ? Ah oui, chez ce Birnbaum, bien sûr. Et je songe : J’aurai bonne mine si, par hasard, mon Birnbaum de malheur a déjà lu son journal et s’il est au courant de ces soixante-quinze mille, comme moi-même et peut-être depuis plus longtemps que moi. Je me vois entrant chez lui, avec mon « Bien le bonjour, monsieur Birnbaum… » – « Bonjour, bonjour, quel bon vent vous amène ?… » — « Mon billet, monsieur Birnbaum ?… » – « Quel billet ?… » – « Le billet de la série deux mille deux cent quatre-vingt-neuf, numéro douze, que je vous ai donné en gage… » Et lui de me regarder de son air le plus bébête…
Telles sont les idées folles qui me traversent. Mon cœur se serre, j’ai une boule dans la gorge, la respiration me manque…
Mais écoutez la suite :
J’arrive chez Birnbaum. « Il dort », me dit-on. Il dort ? C’est de bon augure. Cela prouve qu’il ne sait encore rien de rien. Et je m’exclame : « Béni sois-Tu, Éternel ! » Je passe le seuil. Dans la cuisine pleine de vapeur et de fumée, je vois la femme de Birnbaum. Elle s’appelle Feiguélé.
— Soyez le bienvenu, reb Jacob-Yossl, m’accueille-t-elle et me prie de passer dans la grande pièce. Elle m’offre une chaise à la place d’honneur et veut savoir pourquoi je me fais si rare.
— Est-ce que je sais, moi ? Et je la regarde droit dans les yeux en cherchant à deviner si elle sait quelque chose. Il semble que non. Mais peut-être bien que oui ?…
— Comment vous portez-vous, reb Jacob-Yossl ?
— Comment me porterais-je ? Vous avez sans doute entendu parler de ma nouvelle tuile ?
— Quelle tuile ?
— Comment, vous ne savez rien ? Vous ne connaissez pas l’histoire des sacs qu’on m’a volés ?
— Ça, du nouveau ? Mais c’est une vieille histoire, les sacs ! Et depuis ?
Depuis ? Elle pense peut-être aux soixante-quinze mille, me dis-je et je la regarde encore plus droit dans les yeux, mais je n’arrive pas à y lire quoi que ce soit, absolument rien.
— Vous prendrez peut-être un verre de thé, reb Jacob-Yossl, dites ? Je vais faire bouillir le samovar. Et mon mari va bientôt se réveiller.
— Un verre de thé ? Pourquoi pas ? lui dis-je, tandis que mon cœur bat comme une grosse caisse. Le souffle me manque, j’ai la bouche sèche, une chaleur suffocante m’étouffe, je suis baigné de sueur, mais elle, Feiguélé, ne cesse de me parler sans que j’arrive à saisir ce qu’elle me débite. Vous vous en doutez, n’est-ce pas ? Décidément, ma tête est là-bas, dans l’autre pièce, là où Birnbaum fait son somme et est en train de ronfler tout son saoul. Vous saisissez ?
— Pourquoi ne buvez-vous pas ? fait Feiguélé.
— Je ne fais que ça, dis-je et je remue la cuiller dans le verre.
— Mais vous ne faites qu’agiter la cuiller, remarque-t-elle. Voilà une heure que vous remuez et vous ne buvez pas.
— Merci, dis-je, je ne bois pas de thé froid, c’est-à-dire, je ne bois pas de thé chaud. Je préfère, moi, le laisser refroidir et attendre jusqu’à ce qu’il devienne chaud, c’est-à-dire froid. Non, que dis-je ? tiède, un peu tiède, c’est-à-dire chaud, bouillant…
— Vous me paraissez bien préoccupé, reb Jacob-Yossl ! Vous êtes si troublé que vous ne savez plus de quoi vous parlez. Est-ce qu’on se met dans cet état pour un simple vol de sacs ? Ayez confiance ! Dieu vous viendra en aide et les sacs se retrouveront. On dit que la police est sur les traces des voleurs… Tenez, mon mari se réveille. Il se lève. Le voici.
Mon larron fait son entrée dans la grande pièce, la face encore bouffie de sommeil, une calotte de soie sur la tête. Il se frotte les yeux et me regarde côté nord.
— Comment se porte un Juif tel que vous, reb Jacob-Yossl ?
Ma première idée : Sait-il ? Ne sait-il pas ? Il semble qu’il ne sache rien. Et peut-être bien que oui…
— Comment me porterais-je ? fis-je, vous êtes certainement au courant de mon histoire de sacs.
— L’histoire de vos sacs ? C’est vieux comme les rues. Racontez-nous plutôt du neuf. Feiguélé, dis-moi, tu ne voudrais pas me faire goûter de ton excellente confiture ? J’ai la bouche bien mauvaise après le sommeil, dit Birnbaum en esquissant une grimace.
Le vent est bon. Puisqu’il parle de confiture, c’est qu’il ne sait encore rien. Voilà du moins ce que je pense. Rassuré, j’entame avec lui une conversation, le diable sait à quel sujet. Pas cohérente pour un sou, cette conversation ! Mon ventre gargouille, ma gorge se serre, je suis mûr pour une syncope. Encore un peu et je tombe. Ou bien je me mets à hurler : « Au secours, enfants d’Israël ! Mes soixante-quinze mille roubles ! » Vous saisissez ? Dieu a fini par me prendre en pitié et j’ai pu lâcher un mot au sujet des intérêts sur le billet de loterie.
— Monsieur Birnbaum, que je lui dis, je pourrais bien vous faire un petit versement, histoire de me débarrasser des intérêts. Je serais même disposé à vous verser la totalité de ce que je vous dois sur mon billet.
— Tant mieux, tant mieux, je vous en prie, fait-il en dégustant une cuillerée de confiture.
— À combien s’élèverait-elle, ma dette, tâté-je ? Je parle des intérêts, bien entendu.
— Ce sont des chiffres que vous voulez ou vous songez vraiment à payer ?
— Je veux, c’est-à-dire, je voudrais plutôt payer, réellement, argent comptant.
À ces mots, j’ai pour ainsi dire ressuscité, pensant en moi-même : « Le pauvre, il n’y est pas, mais pas du tout ! »
Après m’être acquitté des intérêts, j’enchaîne :
— Pendant que vous y êtes, veuillez marquer, je VOUS prie, cher monsieur Birnbaum, veuillez marquer dans vos comptes, s’il vous plaît, que vous venez de toucher les intérêts pour mon billet engagé chez vous, à savoir : série deux mille deux cent quatre-vingt-neuf, numéro douze.
— Feiguélé, fait-il, marque : obligation à lots série deux mille deux cent quatre-vingt-neuf, numéro douze.
« Ignorant, il l’est comme une carpe », pensé-je, et je dirige la conversation sur les valeurs à lots en général, conversation d’où il ressort qu’il ne vaut pas la peine de conserver son obligation chez les autres et de payer éternellement des intérêts. « Reste à savoir ce que deviendra mon billet à présent », fais-je en guise de conclusion.
— A propos de quoi me dites-vous cela ? demande-t-il, et il me regarde de son œil côté nord.
Ce regard m’a fait un trou au cœur. Je vous le dis : ce regard ne m’a pas plu du tout. Vous saisissez ? Mais je me suis vite repris et voici ce que je lui ai dit :
— Comprenez-vous, cher monsieur Birnbaum, je le mentionne à propos de mon billet, histoire d’éviter des frais inutiles. À tout prendre, vous auriez peut-être pu diminuer les intérêts d’un pour cent, n’est-il pas vrai ? Ne sommes-nous pas, comme vous dites, de vieilles connaissances, des voisins ?
— Ça non ! s’exclame-t-il. Tout ce que vous voudrez, mais pas ça ! Si vous entendez continuer à payer les intérêts, c’est bien. Sinon, rendez-moi mon dû et engagez votre billet où vous voudrez.
— Sur-le-champ ? demandé-je et mon cœur bat comme un marteau, tic tic tac, tic tic tac.
— Sur-le-champ, si vous voulez !
Eh bien, voici votre compte, dis-je précipitamment. Je lui tends ses deux cents roubles et mon cœur est sur le point d’éclater.
— Encaisse la monnaie, dit-il à Feiguélé, en se penchant sur son verre de thé et en avalant une cuillerée de confiture après l’autre.
Oh, ces cuillerées ! Elles n’en finissaient plus, alors que moi, j’étais sur des charbons ardents… Ma vie tout entière est suspendue au billet et lui ne sort pas de sa confiture ! Chaque seconde qui s’écoule ruine ma santé, se repaît de mon sang. Mais un homme n’est pas un porc. Puisqu’il adore la marmelade, laissons-le s’en empiffrer ! On ne peut tout de même pas être tout le temps derrière lui, le fouet à la main ! Supportons la torture en attendant la fin de la marmelade. Vous saisissez ? N’auriez-vous pas, par hasard, un peu de marmelade à m’offrir ? Pardon… Une cigarette, s’il vous plaît ! Bref, où en suis-je ? Ah oui, le rustre continue à déguster sa marmelade.
Ça y est ! Il a fini. Il s’essuie les lèvres et il lâche un mot.
— Reb Jacob-Yossl, votre dette, vous me l’avez rendue, les intérêts, vous me les avez payés, à moi maintenant de vous rendre votre obligation à lots.
— C’est la sagesse même, dis-je, feignant le détachement tandis que je suis sur le point de m’évanouir de joie.
— Le hic, ajoute-t-il, c’est que je ne peux pas vous rendre votre billet sur l’heure.
Ç’a été comme un coup de massue. J’ai été précipité du septième ciel dans un gouffre sans fond. Je n’arrive pas encore à comprendre comment j’ai pu tenir sur mes jambes.
— Qu’est-ce qui vous empêche, cher monsieur Birnbaum, de me rendre mon billet ?
— C’est que je ne l’ai pas sur moi, fait-il, tout simplement.
— Qu’est-ce que cela signifie ? Vous ne l’avez pas sur vous ?
— Je l’ai mis en banque, à mon nom.
Me voilà soulagé quelque peu et je me mets à réfléchir.
— Eh bien, quoi ? Vous me semblez rêver.
— Ce n’est rien, dis-je, je pense comment faire passer la rivière à la chèvre.
— Si ce n’est que ça, dit-il, c’est tout simple. Demain, j’irai en ville et je vous rapporterai votre billet.
— D’accord.
Je me lève, je prends congé, je me dirige vers la porte, mais je fais aussitôt demi-tour.
— Dites vous-même, cher monsieur Birnbaum, est-ce que je ne fais pas un beau nigaud de négociant ? Je viens de m’acquitter de ma dette, je vous ai payé les intérêts, tout cela sans avoir pris la moindre quittance et alors que vous gardez toujours mon billet. Donnez-moi au moins un reçu !
— Ah ça ! À quoi bon un reçu ? me demande-t-il. Ne suis-je pas digne de confiance ? Vous ne me faites pas crédit de deux cents malheureux roubles ?
— Vous avez peut-être raison, après tout, fais-je et je me dirige de nouveau vers la porte. Mais une fois encore je fais demi-tour.
— Non, lui dis-je, ce n’est pas dans les règles. Lorsqu’on dépose en gage une obligation à lots, on demande un reçu. Ne vous faites donc pas prier, cher monsieur Birnbaum, donnez-moi un reçu. Pourquoi ne pas me donner un reçu ?
Tout d’un coup, mon Birnbaum se lève. Il s’en va dans la pièce à côté, derrière le rideau, et appelle Feiguélé.
— Monsieur, Monsieur, me suis-je alors écrié, je sais pourquoi vous appelez Feiguélé. Vous voulez lui demander qu’elle envoie la bonne acheter le journal. Nous sommes le 2 mai aujourd’hui. Vous voulez vérifier si mon billet est sorti gagnant. Pourquoi vous donner cette peine ? Je vais vous annoncer la nouvelle moi-même. Mon billet, Dieu merci, a gagné et bien gagné !
Mon bonhomme change de couleur.
— Est-ce vrai, ce que vous dites là ? Tant mieux, tant mieux. Que Dieu vous favorise toujours. Combien avez-vous donc gagné ?
— J’ai gagné pas mal. J’en souhaite autant à tous nos Juifs. Alors je vous demande un reçu, comprenez-vous ?
— Mais je vous en félicite, objecte-t-il, puisse Dieu vous accorder encore le gros lot des deux cent mille. Je vous en félicite de tout mon cœur. Mais tout de même, combien votre billet a-t-il gagné ? Pourquoi avez-vous peur de me le dire franchement ?
— Monsieur Birnbaum, lui dis-je, à quoi bon ruser et se payer de mots ? J’ai décroché les soixante-quinze mille. Mon billet est chez vous, les intérêts sont payés, ma dette est rendue, à vous de me rendre mon billet. Vous ne l’avez pas chez vous ? Il est déposé à la banque ? Alors je veux un reçu et qu’on n’en parle plus.