Le tailleur ensorcelé
Chapitre XI
Cependant, Shimon-Élié se donne du courage. Il cherche à retrouver un de ces versets dont la récitation est souveraine pour surmonter les terreurs de la nuit. Malheur ! Il les a tous oubliés. Envolés ! Pour comble et par l’intervention du Malin lui-même, les spectres des amis et connaissances, disparus depuis longtemps, surgissent en foule pour le harceler et il ne peut pas ne pas se rappeler toutes ces histoires redoutables – entendues tant de fois – histoires de diables, de démons, de lutins réapparus sur la terre sous forme de jeunes veaux, de feux follets qui roulent comme sur des patins et de ces petits monstres qui marchent sur leurs pattes de devant, sans parler de ces créatures qui vous regardent de leur œil unique et contre lesquelles vous ne pouvez vraiment rien… Et les histoires de cadavres ambulants qui, emmitouflés dans leur linceul, errent dans des mondes incertains…
Shimon-Élié arrive finalement à la certitude absolue que la bête qu’il traîne derrière lui n’est pas une chèvre, mais une sorte de revenant, de démon, de réincarnation et qu’il faudrait peu de chose pour que cette chèvre se mît à tirer une langue de dix mètres ou à battre des ailes en lançant un « Cocorico » capable de réveiller en sursaut la ville tout entière… Il sent que sa tête éclate. Enfin, n’en pouvant plus, il s’arrête et dénoue sa ceinture, il va essayer de se débarrasser de son boulet. Pensez-vous ! La gaillarde ne bouge pas et ne veut pas quitter le tailleur d’un sabot. Shimon-Élié élabore sa tactique : il va décamper doucement, imperceptiblement. Le voilà qui essaie à droite, la chèvre fait demi-tour. Il se lance à gauche, la chèvre aussi.
« Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un ! » s’écrie Shimon-Élié comme un possédé en fonçant droit devant lui. Plus il court, plus il est poursuivi par un mê… ê… è qui lui déchire les entrailles, d’autant plus que cette voix de chèvre lui parle comme celle d’un humain et chante comme un ministre-officiant « Mè-ê-ê-lekh mémith oumekhaïé. » « Ô notre Roi qui fait mourir, qui rappelle à la vie et qui fait germer le salut. » Puis «… Et tu accompliras fidèlement ta promesse de ressusciter les morts ! »
XI
« Baboker1. » – Au petit matin, alors que les Juifs, tôt levés, se rendaient à la maison de prières, que les femmes s’apprêtaient à gagner la place du marché et les jeunes filles se hâtaient vers les champs avec leurs troupeaux, on découvrit Shimon-Élié gisant en pleine rue, et près de lui son trésor de chèvre assise, elle aussi, accroupie sur ses pattes, en train de ruminer et d’agiter sa barbiche.
On se précipita sur le tailleur, on tâcha de lui parler raison, mais il ne réagissait plus. Il ne faisait que regarder droit devant lui, tel un Golem d’argile, sans plus.
Un cercle se forma. Tout le monde s’agita, cria de son mieux.
« Shimon-Élié ! Chèvre ! Écoute-Notre-Voix ! Revenant ! Réincarnation ! Malin ! Fantôme ! A chevauché toute la nuit… On l’a tourmenté… Supplicié… »
Naturellement, chacun prétendait avoir été témoin des démêlés de Shimon-Élié avec les fantômes. Et tout le monde l’avait vu chevaucher le malin toute la nuit…
— Qui chevauchait ? Qui ? Quoi ? lance un badaud en avançant la tête au milieu de l’attroupement. Qui était le coursier, Shimon-Élié ou la chèvre ?
Et les gens de s’esclaffer.
— N’êtes-vous pas honteux de vous moquer d’un honnête travailleur, vous, Juifs pieux à longues barbes, bons pères de famille ! Honte à vous ! Qu’est-ce qui vous prend, vous autres ? Vous ne voyez donc pas que le tailleur n’est plus lui-même ? Qu’il est malade ? Vous feriez mieux de le ramener chez lui et d’appeler le médecin, au lieu de ricaner là, stupidement, gredins que vous êtes !
Ces paroles proférées par un brave homme firent l’effet d’une bombe. Les rires cessèrent. Tout le monde s’empressa de porter secours au tailleur. L’un courut chercher de l’eau, l’autre fila chez Youdl, le guérisseur. On prit Shimon-Élié par les bras et on l’emmena chez lui. Il fut mis au lit. Bientôt accourut Youdl, le guérisseur, avec son inséparable trousse. Il employa les grands moyens : ventouses, sangsues, saignée. Le sang du tailleur coula à flots.
— Plus on lui tirera de sang, mieux ça vaudra, trancha Youdl, car tous les maux, toutes les défaillances proviennent de ce que nous avons à l’intérieur, c’est-à-dire des mauvais sangs. Tel était son diagnostic, puisé dans la « science médicale ». Il promit de revenir, avec l’aide de Dieu, le soir même.
Quant à Tzipé-Beilé-Reisé, il lui suffit, certes, de jeter un seul regard sur son époux, ce propre à rien, présentement étendu sur le canapé croulant, enseveli sous une montagne de nippes, le regard vague, les lèvres sèches et délirant de fièvre – pour savoir à quoi s’en tenir. Aussi se mit-elle à se tordre les mains, à cogner sa tête contre le mur, à se lamenter, à pousser les soupirs et les gémissements d’usage, comme si elle pleurait déjà un mort :
— Malheur à moi deux fois ! La foudre m’est tombée sur la tête ! Shimon-Élié, qui nourrira ta femme et mes pauvres petits ?
Les gosses rassemblés, à demi nus, autour de leur malheureuse maman l’aidaient à qui mieux mieux à verser des pleurs. Les plus âgés se lamentaient raisonnablement, en se cachant le visage et en avalant leurs larmes, alors que les plus jeunes, sans comprendre ce qui leur arrivait, se laissaient aller à sangloter d’une voix de plus en plus aiguë. Le dernier-né, marmot de trois ans à la figure jaunie et famélique, se serra tout contre la jupe de sa mère, et prenant sa petite tête entre ses mains, il poussa un cri strident : « Maman, veux manger ! »
Cet ensemble de cris et de lamentations aurait brisé le cœur de n’importe qui. Tous ceux qui entraient chez le tailleur, en sortaient bouleversés. Et quand on leur demandait comment se portait le malade, ils faisaient un geste de la main qui signifiait : mieux vaut n’en pas parler. Quelques voisines restaient là, en larmes, le visage tordu, le nez rougi et regardaient Tzipé-Beilé-Reisé droit dans les yeux, en hochant la tête et se balançant, comme si elles voulaient dire : « Voilà où tu en es, ma pauvre Tzipé-Beilé-Reisé ! »
C’est tout de même étrange ! Pendant un demi-siècle, Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix avait vécu à Zlodéevké, dans la misère et le dénuement, tel un ver de terre dans son ornière. Nul ne soupçonnait quel homme c’était en réalité. Il fallut qu’il tombe malade pour que tous ses mérites éclatent au grand jour. On découvrit subitement que Shimon-Élié avait une âme délicate et de rares vertus, qu’il était un homme généreux et portait un grand amour aux pauvres. Un bienfaiteur, quoi ! car bien que lui-même ne possédât rien, il savait arracher aux richards de quoi distribuer à ceux qui manquaient de tout. Il lui arrivait de se bagarrer avec tout le monde, il payait de sa personne et partageait sa dernière bouchée avec ses frères dans le dénuement. On lui imputait à justice toutes ses batailles et on lui découvrit de nombreuses autres vertus insoupçonnées jusqu’alors, comme on le fait, par exemple, dans une oraison funèbre. Toute la ville tint à se rendre à son chevet et on s’offrit à l’assister de mille manières, pour l’arracher à une mort prématurée…