Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 8 sur 36

Pages du PDF

Le tailleur ensorcelé

Chapitre VII

— Regardez, je vous prie et vous rirez aussi, fait le tailleur en s’esclaffant à s’étrangler comme si une dizaine de démons étaient en train de le chatouiller. Dites-moi un peu, reb Dodi, comment vous plaît-elle ? Elle est bien bonne, n’est-ce pas ? Décidément, « tout dans l’homme est trompeur », dit le Psalmiste. Aucun malheur ne passe à côté de moi sans me frapper. Vous rendez-vous compte ? Je viens de recevoir de mon épouse, Tzipé-Beilé-Reisé, – longue vie à elle ! – une de ces aubades !… Elle a fait donner « les chars et les chevaux », comme dit l’Écriture, des assiettes pleines à déborder – et à jeun par-dessus le marché. Que ça retombe sur la tête du pion et de sa pionne ! Vous pouvez être tranquille, ça ne se passera pas comme ça. Œil pour œil que je leur rendrai, moi. Gifle pour gifle. Car je n’aime pas qu’on se paie ma tête. Et maintenant, reb Dodi, vous feriez bien de me servir un petit verre pour me remettre, pour que j’humecte ma gorge afin de garder mes forces vives et que mon âme ne fléchisse point. À votre santé, reb Dodi. Restons bons Juifs ! C’est l’essentiel. Ainsi qu’il est dit : « Aujourd’hui, le monde passe en jugement… donc bannissons nos soucis. » Je vais leur servir une belle aubade, soyez-en sûr ! Je leur montrerai comment plaisanter avec la confrérie « ciseaux et fer à repasser », avec notre peuple de petites gens.

— Qui te dit qu’on t’a trompé ? fait l’aubergiste d’un air innocent, en tirant sur sa pipe. Vous ne vous êtes peut-être pas entendus sur les termes.

Shimon-Élié sursauta.

— Vous vous moquez, voyons. Faites attention à ce que vous dites ! Je viens, moi, acheter une chèvre. Et je leur dis : Écoutez-moi bien. « Il s’agit de Rachel, ta fille cadette », comme dit l’Écriture. Donc je parle d’une chèvre, oui ou non ? Et vous insinuez Dieu sait quoi !

Dodi tire placidement sur sa pipe, hausse les épaules, fait un geste d’impuissance, comme pour dire : Est-ce ma faute ? S’il y a un innocent dans l’affaire, c’est bien moi.

Là-dessus Shimon-Élié reprend sa chèvre et se dirige vers Kozodoévké, « tandis que son courroux le dévore ».

 

VII

« Vehamelamed 9. » – Et le pion était toujours là en train d’administrer à ses pupilles sa leçon de droit pénal talmudique, leçon qu’ils braillaient à cor et à cri, à tel point que toute la ruelle en tremblait : « La bête remua sa queue et brisa la cruche. »

— « Puisse le Père qui est dans les cieux et sur la terre accorder à Israël, aux savants de la Loi, à leurs disciples, aux disciples de leurs disciples… »

— Bonjour à vous, Rabbi, et à vos pupilles ! lance Shimon-Élié en entrant chez le pion. Allons, vous pouvez bien vous interrompre une minute ! Croyez-moi, votre bête qui, tout à l’heure, remua la queue, ne se sauvera pas. Quant à la cruche, nous savons qu’elle est bel et bien brisée. Trêve de plaisanteries. Vous m’avez joué un joli tour, disons pour rire, mais… « J’aimerais que le Seigneur m’écoute », dit le Psalmiste ou, si vous aimez mieux, je ne goûte guère cette sorte de blague. Vous connaissez sûrement l’histoire de ces deux Juifs qui se rencontrèrent la veille de Shabbat dans l’établissement de bains turcs sur le banc supérieur. L’un dit à l’autre :

« Tiens, prends ma botte de branchettes et fouette-moi, je te prie ! » L’autre ne demande pas mieux et se met en devoir de lui administrer une fouettée jusqu’au sang. Le fustigé alors proteste : « Examinons les choses de près, dit-il. As-tu voulu profiter de ma position pour tirer vengeance de moi pendant que j’étais couché tout nu sur le banc supérieur ? Dans ce cas, je ne dis rien, je te donne même raison. Mais si, par malheur, tu entendais me tourner ainsi en dérision et plaisanter à mes dépens, j’aime autant te prévenir que je n’admets pas de tels procédés. »

— A quoi vise cette parabole ? demande le pion en étant ses lunettes et en s’en servant pour se gratter l’oreille.

— Sachez, répond Shimon-Élié, que ma parabole est destinée à illustrer l’histoire de la fameuse chèvre que vous m’avez refilée soi-disant en blaguant. Craignez que cette farce ne tourne mal pour votre sacré nombril ! Et ne croyez surtout pas que vous avez affaire à un pauvre rapiéceur. Je me nomme Shimon-Élié, tailleur dans la sainte communauté de Zlodéevké, grand manitou de la confrérie, administrateur de la Maison de prières de la corporation des tailleurs, en un mot « ciseaux et fer à repasser », menu peuple, petites gens, quoi !

Shimon-Élié ne tenait plus en place, mais le pion, lui, rechaussa posément ses lunettes et se mit à dévisager le tailleur comme s’il avait la fièvre. Toute la nichée éclata de rire.

— « Pourquoi as-tu réservé un si mauvais sort à ce peuple ? « demanda Moïse à l’Éternel. Je veux dire par là pourquoi me dévisagez-vous comme un clown défaillant et mal luné ? s’emporte notre tailleur. Comment ! Je viens à vous en toute confiance pour vous acheter une chèvre et vous profitez de ma bonne foi pour me fourrer le diable sait quoi.

— Elle ne vous plaît donc pas, notre chèvre ? demande innocemment le pion.

— Chèvre ? dites-vous. Si c’est une chèvre, vous êtes, vous, ministre de Sa Majesté le Tsar.

Les gosses se tiennent les côtes. Sur ces entrefaites, Témé-Guitl-la-Silencieuse fait son apparition. Et le vrai théâtre commence : Shimon-Élié fonce, tête en avant. Témé-Guitl ne veut pas être en reste. Tandis que le maître d’école demeure assis et se contente de les observer, les gamins ne cessent de rire. Toutes paroles épuisées, Témé-Guitl, au comble de la colère, attrape le tailleur par une manche et crie :

— Allons chez le rabbin ! Que tout le monde sache comment un vil tailleur de Zlodéevké invente des histoires et se répand en calomnies !

— C’est moi qui vous citerai devant le rabbin, venez, venez et que la terre entière apprenne comment des gens qui se disent intègres et se croient des instruments de sainteté, tombent sur un honnête passant et le réduisent à l’état de tisonnier, ainsi que nous disons dans nos prières : « On nous tourne en dérision. » C’est un véritable piège. Et vous, dit le tailleur en s’adressant au pion, venez donc aussi, cher Rabbi, car il me semble que vous y êtes pour quelque chose.

Reb Haïm-Honé met sa casquette de peluche par-dessus sa calotte et on tranche l’affaire : Tous les quatre se présenteront devant le rabbin, c’est-à-dire : le tailleur, la pionne, son époux et la chèvre.

Les voici arrivés. Le rabbin, vêtu d’une robe de chambre de laine, était en train de s’essuyer les mains en récitant lentement – et en appuyant sur chaque mot – la bénédiction suivante : « Béni sois-tu, Éternel, roi de l’Univers, qui as formé l’homme et qui créas chez lui des ouvertures… » Après avoir accompli tout le rituel, il souleva les pans de sa robe de chambre et s’assit dans le fauteuil sans siège, mais pourvu d’un dossier antique lustré et de pieds branlants comme les dents d’un vieillard qui auraient déjà dû tomber depuis longtemps, mais tenaient encore par miracle.

Après avoir entendu les deux parties qui s’interrompaient sans cesse, le rabbin fit appeler le juge, le sacrificateur rituel et les personnalités en vue, c’est-à-dire les sept notables de la Communauté, et s’adressa au tailleur : – Plaide ta cause encore une fois, je te prie, du commencement à la fin. Puis, ce sera le tour de Témé-Guitl.

Shimon-Élié, le tailleur, était prêt à recommencer, autant de fois qu’il le faudrait, le récit de sa mésaventure. Il n’oublia pas de mentionner qu’il s’appelait bien Shimon-Élié, tailleur dans la sainte communauté de Zlodéevké, grand manitou de la confrérie, administrateur de la maison de prières de la corporation des tailleurs, bien qu’il n’eût jamais sollicité un tel honneur – honneur qu’il avait même essayé de décliner en ces termes : « Je me sens indigne de toutes les misères que vous me faites. « Ni ton fiel ni ton miel. » Je ne cours pas après vos gifles, croyez-le bien, et je dédaigne cette marque de respect. « Alors, me disent-ils : « Des gifles tu encaisseras et président tu seras. » Bref, je suis venu à Kozodoévké faire l’acquisition d’une chèvre, c’est-à-dire que, moi, je m’en passerais bien, et même au contraire, je n’en veux point, mais étant donné que j’ai une épouse – longue vie à elle ! –, c’est-à-dire Tzipé-Beilé-Reisé, c’est elle qui ne me laissait plus respirer. Elle voulait avoir sa chèvre… Et à une femme, comme vous le dites vous-même, on doit obéissance. Alors, je me suis rendu chez reb Haïm-Honé, le maître de Talmud, pour marchander sa chèvre, en posant comme condition préalable : « Il s’agit bien de Rachel, ta fille cadette », donc une chèvre, et rien d’autre. Que voulez-vous de plus ? Mais écoutez la fin de l’histoire : On n’a rien trouvé de mieux que de me frustrer de mes quelques pauvres roubles, en me fourrant, en fait de chèvre, le diable sait quoi. Mais moi, Shimon-Élié, je n’aime pas du tout ce genre de plaisanterie. Vous connaissez sûrement l’histoire de ces deux Juifs qui se sont rencontrés, la veille du Shabbat, dans un établissement de bains turcs…

Et Shimon-Élié de répéter la parabole de l’établissement de bains turcs une fois de plus et encore une autre fois, à la grande joie du rabbin, des juges et des sept notables de la Communauté.

— Nous venons d’entendre la partie plaignante, dit le rabbin. Passons maintenant à la partie adverse.

Là-dessus se lève reb Haïm-Honé-Homme-d’Esprit, qui rajuste sa casquette sur sa calotte et commence de la sorte :

— Écoutez, mes maîtres, voici comment s’est déroulée l’histoire : J’étais en train d’expliquer à mes élèves une leçon de droit pénal, j’entends par là le Traité de Baba Kama ». Oui, c’était bien Baba Kama que je vous dis et je vous le répète. Apparaît cet homme de la ville de Zlodéevké, ici présent et qui prétend appartenir à la Communauté de Zlodéevké et il me salue, que je vous dis. Après quoi il se met à parler longuement et en détail, en affirmant toujours qu’il venait bien de Zlodéevké et qu’il avait une femme, laquelle femme avait pour nom Tzipé-Beilé-Reisé. C’est bien ainsi qu’elle s’appelle, je crois.

Le maître d’école se penche vers le tailleur pour obtenir confirmation de ce qu’il vient d’avancer ; ce dernier, qui pince sa barbiche, les yeux clos, la caboche penchée, se déclare d’accord par un signe de tête et précise :

— « Cette parole est vraie et certaine, ferme et sûre, juste et infaillible. » Ma femme porte, en effet, trois noms à la fois : Tzipé-Beilé-Reisé, que je vous dis. Ce sont bien ses noms à elle et c’est ainsi qu’elle s’appelle depuis que je la connais, ce qui va chercher le chiffre rond d’une trentaine d’années bien sonnées. Mais, lais-sons-le parler. Que direz-vous encore pour votre défense, mon aimable adversaire ? Surtout, ne vous écartez pas du sujet, je vous prie : exposez les faits tels qu’ils se sont passés, le commencement d’abord et la fin ensuite, ce que j’ai dit, moi, et ce que vous avez avancé vous-même. Comme le dit le Roi Salomon : « Rien de nouveau sous le soleil. » Pas de tricherie chez moi…

— Mais je ne sais rien, moi, s’écrie le pion effaré en montrant du doigt sa pionne, c’est elle qui lui a parlé, c’est elle qui a traité l’affaire. Moi, je n’y suis pour rien.

— Maintenant, dit le rabbin, écoutons le témoignage de la femme. Et le rabbin désigne l’épouse du pion.

Témé-Guitl-la-Silencieuse, s’essuie les lèvres, s’appuie sur son coude gauche et s’aidant de sa main droite se met à plaider sa cause d’une traite, tandis que ses joues s’embrasent. Elle est feu et flamme.

— Enfants d’Israël, écoutez-moi ! Les faits, c’est moi qui vais les soumettre à votre jugement. Ce Juif-là, c’est-à-dire ce tailleur de Zlodéevké, qu’il veuille bien me pardonner, a sans doute perdu la raison, à moins que ce ne soit un ivrogne ou je ne sais quoi. Que vous semble de cette histoire ? Voilà un Juif qui vient me trouver directement de Zlodéevké, comme vous voyez. Il s’accroche à moi, cette poisse, résolu qu’il est à acheter ma chèvre sans en démordre – il faut que je vous dise que j’avais deux chèvres en tout et pour tout. Lui me répétait sans arrêt qu’il pourrait s’en passer, qu’il s’en moquait même, mais que sa femme – il l’appelle Tzipé-Beilé-Reisé, – s’était mis en tête d’avoir une chèvre. Et une femme, qu’il me dit, on lui doit obéissance, vous saisissez le rapport ? Alors, je lui fais : Que voulez-vous de moi ? Vous voulez m’acheter une chèvre ? Vous voulez que je vous la cède ? Si je m’écoutais, je ne la vendrais à aucun prix, car que vaut l’argent ? je vous le demande. C’est rond, ça roule et ça part. Mais une chèvre reste une chèvre à tout jamais, surtout une comme la mienne. Est-ce seulement une chèvre ? C’est une vraie mère – que Dieu la préserve du mauvais œil ! Si vous voyiez le lait qu’elle donne. Quant à son entretien, peuh ! Une fois par jour une poignée de son et le reste à l’avenant : la paille du toit de la maison de prières. D’un autre côté, je me suis dit : Je possède, Dieu merci, deux chèvres et l’argent est un brin tentant. Bref, mon époux – longue vie à lui ! – s’en est mêlé, et nous avons conclu le marché. Qu’est-ce que vous croyez que j’aie touché ? Que tous mes ennemis n’en possèdent pas davantage, ô Maître du monde ! Donc je lui ai cédé ma chèvre. J’en souhaite une pareille à toutes mes bonnes connaissances. Est-ce seulement une chèvre ? Une mère, je vous dis ! Et voilà que ce tailleur me revient, la bouche pleine de calomnies : ce n’est pas une chèvre, qu’il crie. Tenez, en voulez-vous la preuve ? La chèvre est là. Un seau, s’il vous plaît ! Je vais la traire sous vos yeux.

Ayant pris un seau chez la rabbine, elle se mit à traire la chèvre au vu de tout le monde. Puis elle mit sous les yeux de chacun le seau plein de lait ; elle commença, comme il se doit, par le rabbin, continuant par le juge, passa ensuite par les sept notables de la Communauté et, enfin, par les autres assistants.

Alors, tout le monde se mit à invectiver contre le tailleur. Les cris d’indignation percèrent le ciel. L’un hurlait : « Le tailleur de Zlodéevké ? Il faudrait lui coller une forte amende, et qu’il paie à boire à tout le monde. » Un autre estimait qu’une amende serait un châtiment trop doux et qu’il faudrait lui reprendre la chèvre ; un troisième était d’avis que l’on devait faire cesser l’enchantement et laisser la chèvre au tailleur afin qu’il puisse finir ses jours avec elle dans l’honneur et l’abondance, mais comme on ne pouvait laisser passer un tel méfait sans aucune sanction, il convenait, selon lui, de lester le tailleur de quelques bons coups de pied quelque part, de le jeter dehors avec sa chèvre et de les vouer ensemble à tous les diables !