Le tailleur ensorcelé
Chapitre XIII
Silence, la compagnie ! intervint un membre de la confrérie des « Ouvriers de la Justice », n’avez-vous rien oublié ? Tout est-il bien prêt pour la bataille ? Oui ? Mais où est « la brebis du sacrifice » ? demande l’Écriture. Cherchez la chèvre !
— Il a raison. Où est passé le fantôme ?
— Il s’est sauvé !
— Pas bête, ma foi, ce revenant. Mais où a-t-il pu filer ?
— Sans doute est-il rentré chez lui, chez le pion. Rien de plus simple.
— Penses-tu ! Pas si fou. Tu parles comme un veau.
— Âne toi-même ! Où veux-tu qu’il aille ?
— Après tout, pourquoi nous chamailler ? Une chose est certaine, comme dit l’Écriture en parlant de Joseph vendu par ses frères : « L’enfant n’est plus ! » Plus de chèvre…
XIII
« Kaeth 7» – Laissons le tailleur ensorcelé lutter contre l’ange de la mort et nos artisans mettre la main aux derniers préparatifs en vue de la bataille qu’ils vont livrer à Kozodoévké et occupons-nous, si vous voulez bien, de notre fantôme, c’est-à-dire de la chèvre.
Celle-ci, au milieu du désordre général qui s’était emparé de la petite ville, se dit tout à coup : Pourquoi cette tourmente ? Jusques à quand resterai-je liée au tailleur pour errer avec ce benêt par monts et par vaux et crever de faim par-dessus le marché ? Ne vaut-il pas mieux lui fausser compagnie une bonne fois ? Je me sens capable de courir le monde, d’aller où bon me semble, au lieu de tourner en rond.
Et notre gaillarde s’enfuit. Elle s’élança en avant, comme une folle, ne sentant plus le sol sous ses sabots. Sans égard pour la vie ni pour le bien d’autrui, elle sautait par-dessus les têtes des Juifs et des Juives, semant partout la ruine, à commencer par la place du marché, où elle renversa les étalages de petits pains et de gâteaux, les cageots de cerises et de groseilles rouges. Elle fonçait sur la faïence, sur la poterie, chaque bond causant des ravages. Et ce fut la panique ! On cria haro sur la chèvre. On entendait : « Qu’est-ce ? Qu’y a-t-il ? Un brigand ? Une chèvre ? Un démon ! Malheur ! Où est-il ? Le voilà ! Attrapez-le ! »
Et toute une troupe de pauvres hères, les pans de leur caftan ramenés dans la ceinture, et des femmes, les jupes relevées – ne vous en déplaise ! – se lancèrent à toutes jambes à la poursuite du démon. Ils pouvaient toujours courir ! Ayant goûté à la liberté, notre héroïne filait, volait comme une flèche.
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Et le tailleur ? Qu’en est-il advenu ? Et la morale de cette histoire, où est-elle ? Et pourquoi, au fait, nous l’avoir racontée ? Voilà sans doute ce que les lecteurs ne manqueront pas de me demander.
— Eh, ne me mettez pas au pied du mur, mes amis ! En toute franchise, je dois vous avouer que la fin de cette histoire n’est pas glorieuse du tout. Elle a beau avoir commencé sur un ton enjoué, elle a fini tristement, comme la plupart des histoires soi-disant gaies. Puisque vous connaissez l’auteur de ce récit, vous savez que, par nature, il n’est guère porté à la mélancolie, qu’il déteste les histoires larmoyantes et préfère de beaucoup les contes souriants ; puisque vous savez aussi que l’auteur hait les sermons et que sa règle de conduite n’est pas le prêche, vous ne vous étonnerez pas que, parvenu à ce point de son récit, il prenne congé de vous le plus gaîment du monde en souhaitant aux Juifs et à tous les hommes de passer leur temps à rire plutôt qu’à pleurer.
Rire, c’est la santé ! Les médecins prescrivent le rire.
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