Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 29 sur 36

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Le tailleur ensorcelé

Chapitre III

Et Guédalié-le-cordonnier déniche un bout de carton bleu, met un genou à terre et s’applique à me prendre la mesure.

— Ne soyez donc pas si juste ! Encore un peu ! encore, encore. Qu’il est donc parcimonieux, cet homme ! Ajoutez-y un morceau de cuir. Comme ça… Et surtout que ça ne lui serre pas les orteils !

— Et surtout que ça ne lui serre pas les orteils, répète Guédalié.

— Quant au cuir, reb Guédalié, c’est du meilleur que je désire, vous entendez ? Pas de celui qui moisit.

— Pas de celui qui moisit, répète Guédalié.

— Et des semelles solides, s’il vous plaît ! pas de celles qui s’effritent aussitôt cousues.

— Qui s’effritent aussitôt cousues, répète Guédalié.

— Et que les talons ne se décollent pas, au moindre trot.

—… ne se décollent pas au moindre trot.

— Maintenant, ouste, au Héder, à l’école, fait ma mère. Tu vois au moins comment on se crève pour toi ? Pourvu que tu t’appliques là-bas avec ton maître d’école ! Sinon qu’est-ce que tu vas devenir dans la vie ? Un rien du tout – un ramasseur de chiens, je te dis :

Moi, bien sûr, je ne sais pas encore ce que vais devenir : un homme, un rien du tout ou un ramasseur de chiens. Pour l’heure, je m’en soucie peu. Ce que je désire ardemment, c’est que mes bottines fassent de la musique. Oh ! ce que je l’aime, cette musique-là !

— Qu’est-ce que tu as à loucher comme un nigaud ? me lance maman. Pourquoi ne vas-tu pas à l’école ? Ya, va, tu n’as plus rien à faire par ici.

Guédalié-le-cordonnier fait mine de partir, mais il se retourne aussitôt :

— Dites : vous voulez absolument que ce soit prêt pour Pâque ? Bon. Au revoir et bonne fête !

 

III

 

Après l’école, mon premier souci est de me glisser chez le tailleur, rapport à la fente et à la poche.

Je trouve Isroël-dur-d’oreille, en manche de chemise, accroupi devant une grande table ; son petit châle de prière couvre ses épaules. De longs bouts de fil descendent de son cou. Son gilet est farci d’aiguilles. Il dessine avec un bout de craie sur le tissu qu’il coupe ensuite. De temps à autre, il se gratte la nuque avec son médium recourbé, tout en marmonnant, comme d’habitude, des bouts de mots :

—… Et des plis larges à l’intérieur. Et la pleine mesure encore. Des habits commodes, qu’ils veulent. Beaucoup de tissu. Où le prendre, ce tissu ? Dans le rituel, peut-être ? À force de combiner, on se coupe les doigts, comme si c’était de la pâte à raviolis…

Autour de la table, quelques apprentis font voler les aiguilles, l’un plus vite que l’autre. Ils chantent à l’unisson une scie à la mode. Un d’entre eux, un rouquin, la face couverte de taches de rousseur, le nez camus, y va de sa voix de clochette, tout en tirant le fil, comme pour scander le rythme :

Malheur à moi ! Tu t’en vas.

Et encore une fois, malheur à moi ! Tu t’en vas,

Tu t’en moques, tu me plaques.

Les autres gars reprennent la chanson sur une note aiguë :

Et je me plante un couteau dans le cœur.

Je m’entoure d’un nœud coulant

Et je me jette dans l’étang ! Et je me meurs !

— Qu’est-ce que tu nous apportes de bon, mon p’tit gars ? demande Isroël.

— Je veux une fente, lui dis-je.

— Quoi ? fait Isroël, en se baissant vers moi et tendant l’oreille.

— Une fente, m’écrié-je, pour qu’il m’entende.

— Fente ?

— Oui, oui, une fente.

— Où veux-tu cette fente ?

— Au dos.

— Où ça, au dos ?

— Une fente au dos et puis une poche avec.

— Quelle fente ? Quelle poche ? intervient tout à coup Bassia, l’épouse de notre tailleur.

Ce petit bout de femme s’acquitte de trois besognes à la fois. D’un pied, elle secoue le berceau ; de ses mains elle s’affaire sur une chaussette et de sa bouche elle bougonne ; elle ne fait que maugréer : « Quoi ? C’est des fentes qu’ils veulent ? Des poches ? Est-ce qu’ils-t-ont donné au moins de la doublure ? Que sa mère envoie de quoi faire des poches et on lui fera des poches ! Ils n’ont pas d’autres soucis, là-bas ! Des poches, des poches… »

Je commence à regretter d’être venu chez le tailleur réclamer une fente et une poche. Pourvu que maman ne l’apprenne pas !

— Donc, tu veux absolument une fente ? fait Isroël-le-tailleur, et il sort sa tabatière pour prendre une pincée. Va, mon garçon, rentre chez toi. Tu l’auras, ta fente, ne t’en fais pas !

— Et la poche ? demandé-je en le regardant avec des yeux d’envie.

— Va, va, mon garçon, me rassure Isroël, je veillerai à ce que tu aies tout.

Je prends les jambes à mon cou et m’envole joyeusement vers Guédalié-le-cordonnier, pour qu’il mette – lui – de la musique dans mes bottines.

Le cordonnier n’est pas là. Devant l’établi, l’aide-savetier, Karpé, se penche sur une semelle lisse. Karpé est un fort gaillard de Gentil, aux épaules larges et au visage marqué par la variole. Il porte un bandeau de cuir sur ses cheveux noirs et drus,

— Que garçon me vouloir, là ? s’adresse-t-il à moi en son drôle de yiddish plein de moquerie. Je te loue, mon Dieu… Freidi, mani, parbleu… Tatélé, Mamélé, donne-lui un pot d’lait… Alors ? Dis-moi que vouloir ?

— Patron, que je lui réponds, moi, en russe. Je voudrais bien parler à lui. Patron à vous, Guédalié ?

— Patron, allé circoncision… Faire bénédiction p’tit verre eau-de-vie, me dit Karpé, toujours en yiddish, et pour que je saisisse le sens exact de ce qu’il dit, il pointe son doigt sur sa gorge.

Je m’assieds en face de lui sur un rond de cuir et j’entame une conversation au sujet du cuir en général et des bottes en particulier, des semelles et des clous, tant et si bien que j’en arrive à la question de la « musique » des bottines. Karpé discourt en yiddish, et moi en russe. Donc il n’arrive pas à saisir ce que je lui dis. Mes mains viennent à la rescousse.

— Mais je te le dis, tête de paysan, dans votre langue à vous. Explique-moi la raison de ces « tru-tru-tru » dans les bottines quand on marche avec.

— Tu ferais mieux de parler à moi yiddish, réplique Karpé, avant de passer sa langue sur la semelle et de tracer, de son ongle noir, une ligne sur les bords.

— Où en est la raison ? fais-je en yiddish, cette fois-ci. Comment expliques-tu, toi, le truc de la musique que font les bottines ?