Le tailleur ensorcelé
Chapitre IX
— Bon, portez-vous bien, reb Dodi, et ne m’en veuillez pas de vous avoir importuné. Vous savez que je n’y suis pour rien, ainsi qu’il est écrit : « Nous vivions tranquilles et nous voilà dans la panade ! » Bonne nuit à vous !
IX
« Kecheba ha’hayat12. » – Lorsque le tailleur rentra chez lui, il affichait une mine largement satisfaite, voire agressive. Il s’apprêtait à proférer de dures paroles à l’adresse de son épouse qui les avait bien méritées. Mais il se retint de toutes ses forces. « Bah ! pensait-il, que peut-on exiger d’une bonne femme ? » Pour sauvegarder la paix de son foyer, il s’en tira par un mensonge bien tourné.
— Vois-tu, Tzipé-Beilé-Reisé, ma vieille, on a tout de même des égards pour moi. Pour ce qui est du pion et de sa pionne, ils ont eu leur compte, tu peux m’en croire ! Je ne les ai pas ménagés, mais pas du tout. Je ne me suis pas gêné pour les traîner chez le rabbin qui les a frappés d’une bonne amende. Quand Shimon-Élié vient chez quelqu’un pour acheter une chèvre, c’est un honneur qu’il lui fait, étant donné que le dit Shimon-Élié, comme l’a bien souligné le rabbin, est un de ces Juifs qui forcent le respect.
Tzipé-Beilé-Reisé se moquait bien des éloges dont on aurait comblé son digne époux. Elle brûlait d’impatience de voir la chèvre – la vraie – que son homme venait d’amener. En toute hâte, elle s’empara d’un pot et s’en fut traire la bête. Ça ne traîna pas ! Tzipé-Beilé-Reisé rentra en trombe. Sans proférer un mot, elle saisit Shimon-Élié par le collet, et ne vous en déplaise, lui martela les côtes de bourrades et « ouste, détale, toi et ta chèvre de malheur, que je ne te voie jamais plus ! Va rouler dans les enfers aujourd’hui même, demain et toujours ! »
Le voici dehors en compagnie de sa drôle de chèvre. Autour d’eux la foule ameutée grossit ; hommes, femmes et enfants accourent pour admirer ce phénomène et ouïr le récit extraordinaire que Shimon-Élié ne peut se retenir de leur détailler, à savoir que cette chèvre, attachée à sa ceinture veut, paraît-il, ne lâcher son lait que là-bas, à Kozodoévké. Mais si vous essayez de l’emmener ailleurs, ici par exemple, elle perd aussitôt son caractère de chèvre comme par enchantement… Shimon-Élié jura par tout au monde (un converti même, s’il en avait fait autant, on aurait été forcé de le croire !) qu’il avait vu, de ses yeux vu, comment elle s’était laissé docilement traire chez le rabbin de Kozodoévké et qu’on en avait tiré un seau plein de lait…
Les badauds s’attardaient à contempler cette chèvre avec toute la gravité voulue, interrogeant Shimon-Élié sur toutes les péripéties du drame, s’attachant aux plus infimes détails – et ils n’en revenaient pas. Certains essayaient de prendre la chose à la légère, plaisantant et se moquant du tailleur et de sa chèvre nourricière. D’autres se contentaient de hausser les épaules et finissaient par lancer un crachat méprisant :
— Drôle de chèvre, ma parole. Elle est chèvre comme je suis rabbine.
— Mais qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?
— Une réincarnation, voyons, ça crève les yeux !
L’idée de la réincarnation fait recette. Et chacun de déballer sa petite histoire grouillant des réincarnations les plus retentissantes, celles qui se sont révélées, dans toute leur réalité, ici même à Zlodéevké ou bien à Kozodoévké, à Yampéli, à Pichiyabédé, à Haplapovitch ou encore à Petchikhvost, dans le monde entier, quoi ! Tenez, qui n’a entendu parler de la haridelle de Leizer-Wolf, possédée, dans sa réincarnation, au point qu’on fut obligé de l’amener derrière la ville, de l’abattre sans phrases et de l’enterrer après l’avoir enveloppée d’un suaire comme un humain ? Et l’histoire du quart de poulet – elle est encore dans toutes les mémoires – vous vous en souvenez sûrement. Ce quart-de-poulet qui, à peine servi à table, un soir de Shabbat – s’est mis à voleter de son aile unique… Les réincarnations, c’est connu. Elles n’ont jamais fait défaut.
Shimon-Élié se remit en route au hasard. Il fut escorté avec tous les honneurs d’usage par une ribambelle de gamins. On poussait des vivats :
— Vive Écoute-Notre-Voix, vive le tailleur qui se fait traire !
Toute la ville se tenait les côtes.
C’est alors que Shimon-Élié s’effondra. Non content de le voir accablé d’un si grand malheur, on osait encore le bafouer. Accablé, confus, il se traîna avec sa chèvre de par la ville, aboutissant finalement à la confrérie « les Ouvriers de la Justice » où il donna l’alarme : « Que faire maintenant, dites-moi ? » Il s’appliqua de son mieux à raconter son histoire d’un bout à l’autre, relatant ce qu’on lui avait fait à Kozodoévké et présentant la chèvre à la ronde.
On envoya chercher un peu d’eau-de-vie, comme il se doit et on commença à discuter l’affaire. Et de conclure : On ira d’abord chez le rabbin, bien sûr. On alertera les juges et les « sept notables de la Communauté » ; on plaidera la cause devant eux, on criera justice, on ébranlera les assises du monde. Comment ! A-t-on jamais connu un tel crime ! Prendre au piège un pauvre Juif, un honnête tailleur, le dépouiller de ses derniers malheureux roubles, lui promettre une chèvre, soi-disant comme il faut, pour lui refiler, en réalité, le diable sait quoi ! Pour comble, lorsqu’il réclame son droit, on le couvre de ridicule !
Donc, la confrérie « les Ouvriers de la Justice ! se rendit chez le rabbin, puis chez les juges, puis chez les « sept notables de la Communauté ». On plaida la cause, on cria justice, on ébranla les assises du monde…
Et le rabbin de Zlodéevké, les juges et les « sept notables de la Communauté » ayant pris connaissance des griefs du tailleur, se rassemblèrent le soir même, afin de se concerter sur la suite à donner à cette affaire scandaleuse. Il fut décidé de rédiger sans retard une missive au rabbin, aux juges et aux « sept notables de la Communauté » de Kozodoévké.
Rabbin, juges et « sept notables de la Communauté » de Zlodéevké rédigèrent donc, dans la langue sacrée, en un style traditionnel fleuri, une missive destinée au rabbin, aux juges et aux « Sept notables de la Communauté » de Kozodoévké. La voici, telle quelle, mot pour mot, lettre pour lettre :
« En votre honneur, Messires Rabbin, Juges, Sages, Excellences, Illustres, Colonnes de l’Univers, Vous, sur les épaules de qui repose toute la Maison d’Israël ! Que la paix soit avec vous et avec tous les Juifs de la Sainte Communauté de la ville de Kozodoévké et que toutes les bénédictions célestes descendent sur vos têtes ! Amen. »
« Il est advenu que nos oreilles ont eu à ouïr les rumeurs d’une grande injustice commise à l’égard d’un des nôtres, le sieur reb Shimon-Élié, fils de reb Bendit-Leib-Haïm, dit Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix, à savoir : Deux des vôtres, nommément le maître d’école, reb Haïm-Honé et son épouse, dame Témé-Guitl – puissent-ils se maintenir longtemps en vie ! – auraient dupé avec ruse et habileté notre bon tailleur, en lui extorquant une somme de sept roubles et demi de pur argent, laquelle somme ils auraient empochée sans aucun scrupule. Ils ont fait motus et prétendent maintenant n’avoir commis aucun forfait, chose qui ne doit peut se produire parmi nous autres Juifs ! Nous tous, dont les signatures figurent au bas de cet écrit, portons témoignage en faveur de ce tailleur et certifions par la présente que c’est un artisan pas riche du tout, père d’une nombreuse famille, qui gagne son pain en travaillant durement. Le roi David, il y a longtemps déjà, affirmait dans ses Psaumes : « Oui, le produit de ton travail, tu le mangeras », c’est-à-dire la fatigue de tes mains, si tu la manges, cela te procurera joie et bonheur, ce qui incite nos sages à formuler la maxime que voici : « Joie dans ce monde et bonheur dans l’au-delà. »