Le tailleur ensorcelé
Chapitre V
Il ne me reste plus que vingt-quatre heures à attendre, me dis-je. Encore une nuit et encore un jour et je pourrai mettre mes habits de fête, comme un prince : veston flambant neuf avec une fente et une poche et bottines qui feront de la musique ! Maman sera fort surprise. Elle me demandera : « Dis donc, qu’est-ce que c’est que ce scrip-scrip-scrip, cette musique que tu fais là en marchant ? » Et moi, mine de rien. Ni vu ni connu… Puis, ce sera le soir du Séder ; les quatre questions à poser, les quatre coupes réglementaires de vin pour tout un chacun, les boulettes, les gâteaux de pain azyme et les autres plats de la soirée de fête. En évoquant toutes ces bonnes choses, je sens que j’ai faim. En effet, je n’ai presque rien mangé de la journée.
— Dis vite ta prière, ordonne maman et va te coucher. Aujourd’hui, pas de souper : c’est la veille de Pâque.
Je m’endors et je fais un rêve. Nous sommes en pleine fête de Pâque. Je me rends avec papa à la Maison de prières… Mon costume tout neuf fait frou-frou… Mes bottines font scrip-scrip-scrip… « Qui est-ce qui s’avance ainsi ? » demandent les gens. – « Comment, vous ne l’avez pas reconnu ? Mais c’est Motl-Moché-Haïm, fils d’Avrohom-Herch-Reouven. » Soudain, le diable sait d’où il est sorti, un grand chien frisé se précipite sur moi : Haou ! Haou ! et me tire par la veste… Papa l’a bien vu, mais il a peur de s’approcher. Il agite ses mains et crie : Va-t’en, sale cabot ! Le chien ne me lâche pas, il me mord par derrière, du côté de la fente, tout près de la poche. Il arrache la moitié de ma veste, puis il détale… Je lui cours après de toutes mes forces. En cours de route, je perds une de mes bottines. Me voilà enfoncé dans la boue, un pied botté et l’autre déchaussé. Je pousse des cris . « Au secours ! Au secours ! » Je me réveille et qu’est-ce que je vois ? Beilé, notre servante, tire la couverture de mon lit et m’attrape par la jambe.
— Regardez-moi ça. Pas moyen de le réveiller. Mais lève-toi, enfin. Ta mère m’a dit de te tirer du lit. Il est temps de débarrasser la maison des dernier » restes de hamets1.
1. Tout aliment fermenté, en particulier le pain, dont la consommation est interdite durant les huit jours de Pâque.
V
Papa jette dans le four la cuiller en bois attachée au plumeau et voilà tout le hamets parti. Pâque est installée dans la maison pour de bon… La propreté règne. C’est « Kacher » partout… La table est dressée. Les quatre coupes me sourient de loin. Bientôt, bientôt, ce sera la fête… Bientôt, je vais mettre mes beaux habits…
En attendant que le tailleur et le cordonnier apportent mon costume et mes bottines, maman me remet à neuf pour que je sois digne d’accueillir la fête de Pâque. Elle me lave les cheveux avec de l’eau bouillante et un jaune d’œuf, puis elle me peigne vigoureusement en m’arrachant presque les cheveux. Je n’aime pas ça du tout. Alors je me tords et je reçois chaque fois un coup de coude ou un soufflet. « Tu n’as pas bientôt fini de te tordre comme un vermisseau ? A-t-on jamais vu un enfant pareil qui ne puisse tenir en place ! On lui fait du bien et ça n’est pas content. »
L’épreuve du lavage a pris fin, elle aussi, avec l’aide de Dieu. Me voici en chemise blanche, assis devant la table, dans l’attente de mon complet neuf. J’observe mon père qui revient de l’établissement de bains, les papillotes dégoulinantes. Il se penche sur un in-folio et répète à voix basse les lois relatives à la nourriture de la première soirée de Pâque ; il chantonne comme le font tous ceux qui étudient le Talmud, en se balançant en avant et en arrière :
« Il est d’usage d’employer le raifort pour en faire des herbes amères. Et puisqu’il est trop fort pour être consommé tel quel, il est permis de le râper. »
Je regarde mon père et il me semble qu’il n’y a pas, sur la terre entière, un Juif aussi probe, aussi intègre que lui. Il me semble qu’une Pâque aussi scrupuleusement Kacher n’existe nulle part dans le monde. Et puis, qui pourrait se vanter d’avoir un costume aussi beau que celui que j’aurai tout à l’heure ?
Mais comme il tarde à venir ! Que se passe-t-il donc ? Si par malheur il n’était pas prêt ? Que Dieu m’en garde ! Non, non, je ne veux même pas y penser. Comment sans cela pourrais-je me montrer à la synagogue ? Que diraient les copains ? Comment me mettrais-je à la table du Seder ? Si, par malheur… Non, je n’y survivrais pas…
Plongé dans ces tristes pensées, j’entends la porte s’ouvrir et voici qu’apparaît Isroël, le tailleur, avec mon costume. De joie je fais un bond et renverse la chaise. J’ai failli me rompre le cou. Maman accourt de la cuisine, une louche à la main :
— Qu’est-ce qu’il t’arrive encore ? Qui est tombé ? C’est encore toi ! Puisses-tu brûler – non – dans mille flammes ! Mais c’est un vrai diable, ce gosse ! Tu ne t’es pas fait mal au moins ? Bien fait pour toi ! Ne cours pas, ne saute pas comme un fou. Tu ne sais donc pas marcher comme un être humain, et non comme un gosse ?
Et sans attendre une explication de ma part, elle s’adresse à Isroël :
— Mes compliments, reb Isroël, vous tenez parole. Je commençais déjà à m’inquiéter.
Isroël esquisse un demi-sourire et fait un geste de la main comme s’il voulait dire : Moi, ne pas tenir parole ? Ce serait du joli !
Maman pose sa louche et m’aide à pénétrer dans mon pantalon neuf. Elle me met sur les épaules mon petit châle de prières qu’elle a confectionné elle-même en l’honneur de la fête et, par-dessus, elle me fait enfiler la veste. Maman se montre contente de la voir large et commode à porter.
Je me tâte dans le dos. Horreur ! Mille horreurs ! Pas trace de fente ni de poche. Tout est cousu d’un bout à l’autre : une seule pièce.
— Qu’est-ce que c’est que ce boyau ? crie tout à coup ma mère à Isroël-dur-d’oreille, en me tournant et en me retournant.
Isroël-dur-d’oreille, lui, sort sa tabatière et jette une pincée sur son pouce recourbé. Il aspire le tabac et se tait.
— Qu’est-ce que ce boyau ? répète ma mère et elle me fait tourner encore.
— Où avez-vous vu un boyau ? demande Isroël en me faisant tourner de son côté. Mais c’est le pli, voyons, le pli que vous m’avez demandé. Vous l’avez déjà oublié ?
— C’est un drôle de pli que vous m’avez fait là ! dit maman en me retournant encore. À vous donner la nausée ! Une honte, vraiment ! Rendez-vous compte vous-même !
Isroël ne se laisse nullement intimider. Il m’examine sous toutes les coutures – comme un professeur, comme un grand médecin – pour conclure que mon costume me va à merveille. Assurément, on ne saurait faire mieux.
— Une telle coupe, voyez-vous, vous ne la trouverez même pas à Paris ! Allons, qu’avez-vous à lui reprocher, à cette petite veste ? Ça chante, ma parole, aussi vrai que je suis Juif. Ça chante !