Le tailleur ensorcelé
Chapitre II
Voilà comment était notre Rabtchik.
Et pas gourmand pour un sou. Vous auriez mis devant son museau les morceaux les plus ragoûtants qu’il n’y aurait pas touché. Rabtchik avait appris une fois pour toutes que ce qui traînait sous la table était pour lui. Le reste – pas son affaire.
Les gens racontent que, dans sa prime jeunesse, Rabtchik ne manquait pas de cran. Un jour, il se serait même hasardé à chiper une patte d’oie sur la planche à « kachériser1 » la viande. Oh ! par pure mégarde ! Mal lui en prit ! Car Braïné, la gargotière – une bonne grosse noirâtre et moustachue – s’était mise à pousser des cris : « Aïzik ! Aïzik ! » et cet Aïzik d’accourir juste au moment où Rabtchik s’apprêtait à prendre le large, la patte d’oie entre ses crocs. Coincé par la porte, si bien qu’une moitié de Rabtchik est restée dedans et l’autre moitié dehors, son compte a été vite réglé. Ici, c’est Aïzik qui lui donnait du bâton sur la tête et là, c’est Braïné qui cognait avec une bûche, tout en criant : « Aïzik ! Aïzik ! »
Rabtchik s’en souvient. Aujourd’hui encore, quand on s’approche de lui et qu’on lui lance dans le museau : « Aïzik ! » « Aïzik ! », il s’enfuit au diable vauvert.
II
C’est surtout Paraska qui lui en voulait. Vous la connaissez bien, la Paraska, celle qui lavait notre linge, passait les murs à la chaux et trayait la bête !
Quel mal lui avait donc fait Rabtchik ? Mystère ! Elle ne pouvait pas le souffrir, tout bonnement. Il lui suffisait de l’entrevoir pour éclater aussitôt : « Chob toubi kvo-roba, sobaka nevirna ! » (que la peste t’emporte, maudit chiot !). Et pour son malheur, Rabtchik adorait, eût-on dit, tournoyer autour d’elle.
Paraska, toujours affairée, tirait occasion de tout pour se venger de Rabtchik comme, par exemple, nous de Haman *. Lavait-elle le linge, elle
lui jetait un seau d’eau 18 19 froide. Est-il besoin de vous dire que Rabtchik détestait une telle douche ? Aussi mettait-il longtemps à s’ébrouer. Paraska passait-elle les murs à la chaux, elle lui jetait sur le museau une couche de plâtre toute fraîche pour qu’il ait à s’en pourlécher une heure durant ! Trayait-elle la vache, là encore elle tenait à honorer le caniche en lui lançant une bûche dans les pattes. Rabtchik était passé maître dans l’art de bondir : chaque fois qu’il voyait venir une bûche, il l’esquivait prestement – en vrai diablotin.
Un jour, gratifié d’une telle aubaine, Rabtchik s’en trouva fort mal. C’est que la bûche que Paraska lui avait lancée atteignit une de ses pattes de devant et arracha au chiot ses fameux hurlements : « Aïe ! Aïe ! Aïe ! » Toute la venelle en fut alarmée. Voyant tant de monde autour de lui, Rabtchik se fit attendrissant, câlin, il mit sous le nez de chacun sa patte malmenée comme pour plaider sa cause : « Tenez, regardez. C’est Paraska qui m’a fait cela ! » Rabtchik croyait à coup sûr que justice serait faite, qu’on allait sur-le-champ trancher la tête à Paraska – et qu’elle expierait son forfait !
Pauvre de lui ! Un rire unanime éclata. Là-dessus, Braïné, la moustachue, surgit de sa cuisine, une écumoire à la main, passa son bras nu sur son nez, de bas en haut et s’écria : « Quoi ? On lui a cassé une patte, à cette guigne ? Bien fait pour lui ! » Les gamins, les galopins de tout acabit accoururent, eux aussi, et se mirent à huer Rabtchik de tout leur cœur. Alors apparut Paraska qui arrangea tout : elle saisit un seau d’eau bouillante et le vida sur Rabtchik. Celui-ci hurla de plus belle : « Aïe ! Aïe ! Aïe ! » Il bondissait, se tordait, se mordait la queue, tout en poussant des cris stridents qui eurent le don d’accroître l’hilarité parmi la racaille.
Voyant Rabtchik sautiller sur trois pattes, on finit par l’envoyer à tous les diables, lui prodiguant, en guise d’adieu, quelques coups de bâton supplémentaires.