Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 5 sur 36

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Le tailleur ensorcelé

Chapitre IV

— Et surtout, n’oublie pas, recommande l’aubergiste, de t’arrêter chez moi à ton retour – si Dieu te prête vie – n’oublie pas, tu m’entends ?

— Entendu, entendu. Si Dieu le veut, promet Shimon-Élié, pourquoi pas ? On n’est, en fin de compte, qu’un simple mortel de chair et d’os, comme on dit. Bref, l’homme est ce qu’il est, l’oiseau reste un volatile, et toi, mon petit canard, en route, s’il te plaît ! Quant à vous, reb Dodi, ne vous faites pas prier et tenez la bouteille toute prête, assortie de quelque chose de solide, comme on nous le doit à nous autres « ciseaux et fer à repasser »…

 

IV

 

« Vayétzé Shimon-Élié mi-Dembiné 6 » – Et Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix quitta l’ « Auberge du Chêne », pas très assuré sur ses jambes, mais pénétré d’une joie vraie ; tout en folâtrant il aboutit enfin en paix, sain de corps et d’âme à Kozodoévké.

Sitôt arrivé, il demanda un peu partout l’adresse de reb Haïm-Honé, « homme d’esprit », celui-là même dont la femme, Témé-Guitl « la Silencieuse » est propriétaire de deux chèvres, qui toutes deux donnent du lait. À vrai dire, il n’eut pas à chercher longtemps, car la bourgade de Kozodoévké est loin d’être une métropole, comme il y en a sur tous les continents. Non, elle n’aspire pas si haut : elle s’étale tout entière devant vos yeux comme sur un plat. Voici les boucheries, les tripiers, leurs aides et les chiens-maison. Voici encore la place du Marché où les femmes en savates vont d’un paysan à l’autre pour soupeser les volailles.

— Combien, cette poule ?

— Quelle poule ? Ce n’est pas une poule, c’est un coq.

— Va pour le coq. Combien veux-tu pour la poule ? Il n’y a que deux pas à faire pour échouer dans la cour de la Maison de prières, au milieu d’une cohue de vieilles femmes penchées sur leurs baquets de poires naines, de graines de tournesol ou de haricots. Juste à côté, les pions sont occupés à dispenser la science sacrée aux gamins qui crient tous à la fois. Tout autour, des chèvres livrées à elles-mêmes gambadent et s’ingénient à chiper la paille des toits, tandis que d’autres se vautrent à même le sol, avançant leur barbichette, se chauffant au soleil et ruminant consciencieusement. Voilà l’établissement de bains publics, avec ses murs noirs et enfumés. Tout près coule la rivière : moisissure verte grouillante de sangsues, où les grenouilles coassent sans arrêt. L’eau brille au soleil, elle irradie des diamants, mais pue à faire frémir… Sur l’autre rive, il n’y a plus que la terre et le ciel. Ici prend fin la ville de Kozodoévké.

Échoué chez reb Haïm-Honé-Homme-d’Esprit, le tailleur le surprit en plein labeur. Coiffé d’une calotte pointue, les épaules couvertes de son petit taliss « quatre coins ». Haïm-Honé était penché sur un in-folio talmudique. Il exposait à ses jeunes élèves, en chantant à tue-tête, ce passage du Traité « Baba Kama » : « Donc la fameuse chèvre, voyant un bon morceau sur le couvercle du tonneau, sauta dessus et n’en fit qu’une bouchée… » – « Et voici que je souhaite le bonjour au marchand de froment, au propriétaire du trou de l’aiguille, s’exclama le tailleur dans son patois chaldéen, en faisant irruption dans la classe et en traduisant aussitôt la formule en bon et honnête yiddish : Que le bonjour VOUS surprenne, mon bon maître, vous et vos disciples ! Je vois que vous vous occupez du sujet même qui m’amène tout droit vers vous, c’est-à-dire vers votre très estimée épouse, Témé-Guitl, la bien nommée ; il s’agit précisément d’une chèvre. Pour tout dire, j’étais, moi, à cent lieues de penser à en acheter une, mais ma femme – longue vie à elle – c’est-à-dire Tzipé-Beilé-Reisé, s’est mis en tête d’en posséder une. « Je veux une chèvre ! » crie-t-elle sans trêve. Et à une femme, comme vous le dites, on doit obéissance. Le Talmud lui-même nous le recommande : Askakourde dibarebante difarchmakhte, dikarnosse… Eh bien, quoi ! Pourquoi me regardez-vous comme ça ? Méprisez le verre vide et prenez-vous-en à la bouteille, mais ne me jetez pas de ces regards-là. Je ne suis qu’un simple artisan, et alors ? Mains travailleuses, mains heureuses. Vous avez sûrement entendu parler de moi. Je suis Shimon-Élié, tailleur dans la sainte communauté de Zlodéevké, grand manitou de la confrérie, administrateur d’une Maison de prières de la corporation des tailleurs, bien que je me moque de cette distinction comme de ma première lévite. « Ni

ton fiel ni ton miel », que je leur dis, vos hommages je m’en contre – 7 fiche, moi. Je ne suis pas gourmand de vos gifles. Donnez-les à qui vous voudrez. Alors ils m’attrapent : Crotte ! Quand la confrérie a décidé, tais-toi, la cause est entendue. Tu portes la couronne, règne sur nous. Des gifles tu cueilleras et président tu seras !

« Quel pitre je fais ! C’est bien beau de palabrer, mais voilà que j’ai presque oublié de vous dire bonjour ! Donc, que la paix soit sur vous, maître. Et vous, saint troupeau, vermisseaux, rats malheureux, pauvres petits agneaux ! Vous restez là à creuser votre petite cervelle alors que vous seriez si bien ailleurs. J’ai deviné, pas vrai ? »

Pris au dépourvu, les gamins ahuris se pincèrent sous la table et les rires fusèrent. Ah ! certes, ils ne voyaient pas d’un mauvais œil ce curieux visiteur ! Un vrai régal. Si seulement le Bon Dieu voulait leur dépêcher un tel hôte tous les jours ! Mais Haïm-Honé-Homme-d’Esprit n’était pas content, lui. Il n’aimait pas être interrompu dans son travail. Il fit donc signe à sa femme, Témé-Guitl, afin de pouvoir, avec ses jeunes disciples, revenir sans tarder à la première chèvre, celle du Talmud qui s’était inconsidérément précipitée sur la nourriture destinée aux humains. Et toute la classe se remit à chantonner de plus belle cette conclusion : « Rabba prononça sa sentence : la chèvre sera tenue de réparer le dommage causé par elle, en payant la contrevaleur de la nourriture qu’elle a absorbée et du tonneau qu’elle a culbuté. »

Il n’y avait rien à faire avec le pion. Tandis que le maître d’école était retourné à l’affaire de la chèvre talmudique, Shimon-Élié engagea des pourparlers avec la pionne Témé-Guitl, au sujet de sa chèvre à elle.

— Tel que vous me voyez, je suis tout bonnement un artisan juif, commença Shimon-Élié. Vous avez certainement entendu parler de moi. Je me présente : Shimon-Élié, tailleur dans la sainte communauté de Zlodéevké, grand manitou de la confrérie, administrateur de la Maison de prières de la corporation des tailleurs, bien que je me moque de ce titre comme de ma première lévite. « Ni ton fiel ni ton miel », que je leur dis. Vos honneurs, je m’en contrefiche, moi. Je ne cours pas après vos gifles !… Je suis venu vers vous pour conclure un marché au sujet d’une de vos deux chèvres. C’est-à-dire que, moi, je m’en passerais bien, mais mon épouse – longue vie à elle ! – c’est-à-dire Tzipé-Beilé-Reisé, s’est mis martel en tête. « Je veux une chèvre, coûte que coûte ! » Et à une femme, vous le dites vous-même, on doit obéissance. D’ailleurs, le Talmud nous le recommande expressément…

Témé-Guitl est un tout petit bout de femme affublé d’un niflet pas plus grand qu’une fève et qu’elle triture sans cesse entre le pouce et l’index. Elle écoute un instant et interrompt :

— Vous êtes venu jusqu’ici pour tâcher d’acheter une de mes chèvres, c’est bien ça ? Alors, écoutez-moi, mon brave Juif. D’abord, je ne suis pas marchande de chèvres ; il ne faut pas vous monter le bourrichon. Pourquoi vendrais-je ? Pour de l’argent ? Qu’est-ce que ça vaut, l’argent ? C’est rond, ça roule, et ça s’en va, tandis qu’une chèvre reste une chèvre. Surtout une comme la mienne. Car celle-là n’est pas une chèvre, c’est une vraie mère (que Dieu la préserve du mauvais œil !) Si vous voyiez comment elle se laisse traire ! Et le lait qu’elle donne ! Quant à ses exigences, en fait de nourriture, laissez-moi rire ! Est-ce qu’elle mange seulement ? Tout au plus une poignée de son par jour. Et le reste au petit bonheur, la paille du toit de la Maison de prières par exemple… Tout de même, vous comprenez, si on m’en offrait un prix raisonnable, je consentirais peut-être à la vendre, qui sait ? Car l’argent, comme vous le dites vous-même, est un brin tentant ; si j’avais de l’argent, je pourrais en acheter une autre, bien que pour trouver une chèvre comme la mienne, il faudrait chercher longtemps. Est-ce une chèvre seulement ? Non. C’est une mère nourrice… Mais plutôt que de chanter ses mérites, je vais vous l’amener ici, en chair et en os et vous verrez !

Là-dessus, Témé-Guitl disparut et revint peu après, tirant la chèvre d’une main et portant dans l’autre une cruche de lait du jour même.

Ce que voyant, notre tailleur se pourlécha et s’exclama :

— Puisqu’il en est ainsi, dites-moi donc, ma bonne Juive, combien ça vaudrait par exemple ? C’est-à-dire combien de vertus sonnantes et trébuchantes daigneriez-vous accepter en échange de votre chèvre ? Mais si vous vous avisiez de forcer le prix, je n’en serais pas preneur. Savez-vous pourquoi ? Parce que, primo, je me passerais bien de cette bête, mais comme mon épouse – longue vie à elle ! – c’est-à-dire Tzipé-Beilé-Reisé, s’est mis en tête d’acheter coûte que coûte…

— Qu’est-ce que vous insinuez par votre « combien » ? intervint Témé-Guitl en passant la main sur son petit nez. Dites votre prix et on verra. Mais il faut que je vous dise, entendez-moi bien, quoi que vous puissiez m’offrir, ce sera avoir ma chèvre pour rien. Pourquoi ? Parce que si vous l’achetez, vous aurez ma foi une chèvre, une chèvre comme pas une !…

— Et alors ! interrompit le tailleur, c’est précisément parce que c’est une chèvre et pas un kangourou que je la veux. C’est-à-dire, moi, je m’en passerais bien, je m’en fiche, mais puisque ma femme – longue vie à elle ! – c’est-à-dire Tzipé-Beilé-Reisé, s’est mis en tête d’acquérir coûte que coûte…

— C’est ce que je vous dis ! coupa brusquement Témé-Guitl, qui se remit à égrener toutes les vertus de la chèvre.

Le tailleur, impatient, l’interrompit à son tour. Enfin à force de s’interrompre sans cesse l’un l’autre, les causes finirent par s’entremêler si bien que leurs arguments respectifs, confondus, ne furent plus que bouillie :

— Ça, une chèvre ? Mais c’est une mère… Moi je m’en passerais bien… Une poignée de son… Elle s’est mis en tête coûte que coûte… L’argent est rond… Que Dieu la préserve du mauvais œil… Si vous voyez comment elle se laisse traire… C’est-à-dire Tzipé-Beilé-Reisé… Mais est-ce qu’elle se nourrit seulement ?… Et le reste au petit bonheur, la paille du toit de la Maison de prières par exemple… Une femme, on lui doit obéissance… Mais est-ce une chèvre, c’est une vraie mère, ma foi ! »

— Aurez-vous bientôt fini de chevroter, vous autres ? Et Haïm-Honé-Homme-d’Esprit leur tombe dessus et tourne sa face vers son épouse. A-t-on idée de ça ! Nous sommes en train d’étudier un point de droit et vous venez nous troubler avec votre chèvre par-ci, votre chèvre par-là. De deux choses l’une : tu la vends ou tu ne la vends pas. Mais ne la tiraillez pas dans tous les sens, bon Dieu. Ça commence à chevroter dans la cervelle – et drôlement !

— Ce que vous dites-là est la raison même, s’exclama Shimon-Élié, la Torah va de pair avec la sagesse. De deux choses l’une : « A moi l’argent et à moi l’or », dit l’Écriture, ce qui signifie : mon argent, votre marchandise. « Restons-en aux trois mots » comme il est si bien dit et écrit dans le rituel des jours de fête : « ils sifflent », et nos sages interprètent…

— Foin de vos interprétations ! Dites plutôt ce que vous offrez pour ma chèvre, murmure Témé-Guitl, qui fait le gros dos comme un chaton, en passant et repassant la main sur ses lèvres.

— Rapport à la « cruche brisée », réplique Shimon-Élié à voix basse en continuant à citer son rituel des jours de fête. Que voulez-vous que je vous dise ? Piètre interprète que je suis ! Je vois bien que « vous endurcissez votre cœur » et que c’est peine perdue de vous parler plus longtemps. Je sens qu’il n’y aura pas d’affaire conclue aujourd’hui. Ne m’en veuillez pas de vous avoir fait perdre votre temps !…