Le tailleur ensorcelé
Chapitre X
« Aussi, ne pouvons-nous que vous inviter à procéder sans retard à une enquête en bonne et due forme afin de savoir ce qui s’est réellement produit et que votre sentence sorte éclatante comme la lumière du soleil, et que vous prononciez soit l’un soit l’autre des deux verdicts suivants : Destituer au tailleur, dans son intégralité, la somme qu’il avait payée pour la chèvre ou alors qu’on lui baille une chèvre véritable, celle qu’il avait cru acheter à l’origine, et non pas celle qu’on lui a remise, car celle-ci n’en est certes pas une. Toute la ville de Zlodéevké se tient à votre disposition pour prêter serment, conformément à la Torah, afin d’attester la véracité de nos dires… Et que la paix règne désormais parmi nous, Juifs, comme nos sages l’ont formulé : « Bien ne vaut pour les Juifs autant que la paix. » Paix sur vous. Et comme dit le prophète Isaïe : « Paix à celui qui est loin et à celui qui est proche ! » Paix sur tous les Juifs ! Amen !
« Nous, vos serviteurs, à vous dont le plus petit doigt dépasse en envergure nos hanches.
« Ainsi parle le rabbin, fils de rabbin, de mémoire bénie…
« Ainsi parlent Boroukh Kapoté, Zorah Poupek, Fichl Vikidélo, Haïm
Kvitch, Nissl Katchène, Motl Cholahts, Yéhochoua-Hechl Kichkich13. »
X
« Balaila habou2. » – Cette nuit-là, la lune dans tout son éclat, contemplait du haut de sa résidence la ville de Zlodéevké avec ses sombres masures menaçant ruine, serrées les unes contre les autres, sans courette, sans arbrisseau, sans palissade. La nuit, Zlodéevké ressemble à un vieux cimetière étalant ses pierres tombales sans âge dont la plupart sont prêtes à s’écrouler. Ce serait d’ailleurs chose faite depuis longtemps si les bicoques n’étaient étayées par des blocs de bois. Bien que l’air n’y soit pas de toute pureté et que les odeurs provenant de la place du marché et de la cour de la synagogue ne soient pas des plus agréables, les gens sortirent de leurs demeures comme les lézards de leurs fentes ; hommes et femmes, vieillards et enfants étaient dehors afin de respirer un peu de fraîcheur après la chaleur torride de la journée.
Nos gens s’accroupirent sur le seuil de leurs masures pour entamer un brin de causette, échanger des propos en l’air ou simplement regarder le ciel, observer la face de la lune avec, autour d’elle, des myriades d’étoiles qu’on n’arriverait certainement pas à dénombrer, eût-on dix-huit têtes.
Cette nuit-là, Shimon-Élié errait à travers les ruelles de la bourgade, traînant derrière lui le fameux trésor dont il avait fait l’acquisition à Kozodoévké, tout en tâchant d’éviter les garnements qui le guettaient un peu partout. Il attendait l’aube pour reprendre la grand-route. Mais comme cette aube-là tardait à venir, il décida de tromper son impatience chez dame Hodl, la détentrice du monopole sur l’eau-de-vie, afin de se consoler de ses malheurs avec un petit verre et de vider son cœur devant la cabaretière. Peut-être lui donnerait-elle quelques conseils propres à le tirer d’embarras.
Hodl, la cabaretière, était une jeune veuve. Elle portait sur ses épaules une tête solide, entretenait de bons rapports avec les autorités de la ville et prenait à cœur les intérêts des humbles artisans de la localité. D’où lui venait son surnom de « monopoliste » ? On se le demande. C’est toute une histoire. Au temps où elle était jeune fille, elle passait pour être une grande beauté et elle l’était réellement. Or, un des monopolistes de la région, immensément riche, de passage dans la ville de Zlodéevké, la rencontra alors qu’elle portait des oies à l’abattoir. Le monopoliste en question l’aborda et lui demanda :
— Beauté, de qui es-tu ?
Hodl rougit, éclata de rire et disparut. C’est de cette rencontre que date son surnom de « monopoliste »… Certains racontent l’histoire d’une autre manière. Ils prétendent que le dit « monopoliste » avait rendu visite à Hodl quelque temps après cette rencontre, qu’il avait même parlé à son père, Néhémie Vinocour, le bien nommé, du mariage qu’il désirait contracter avec sa fille. Il se déclarait prêt à l’épouser sans dot, sans trousseau et voulait même verser à son père un beau pécule. Les fiançailles étaient proches, lorsqu’on se mit à jaser dans le bourg. Le rêve s’évanouit alors et Hodl dut convoler très modestement avec une espèce de va-nu-pieds, épileptique par surcroit. On assure qu’elle ne voulait pas du tout de lui, qu’elle avait pleuré tout son saoul et refusé de se rendre sous le dais nuptial. Il n’eût manqué que cela ! Toute la ville était sens dessus dessous. On racontait qu’elle était folle du « monopoliste » et on en fit une chanson qui, aujourd’hui encore, est fredonnée par les jeunes femmes et les jeunes filles de Zlodéevké. Elle débutait ainsi :
La lune brillait,
Minuit c’était,
Et devant la porte, Hodélé assise…
Voici la dernière strophe :
Je t’aime, ma petite âme,
Je t’aime à la folie.
Que vaut ma vie sans toi ?
Telle était Hodl, la « monopoliste ». Et c’est devant elle que notre infortuné tailleur alla soulager son cœur. Toute l’histoire y passa avec l’amertume de son âme. Puis il l’implora de le guider de ses bons conseils.
— Que faire ? se lamenta-t-il. Vous êtes bien celle, me semble-t-il, dont le roi David (disons) exalte la grande sagesse dans son Cantique des Cantiques en chantant : « Je suis noire, mais belle. » Certaines n’ont que leur beauté, mais vous, vous avez les deux choses à la fois. J’attends donc de vous un bon conseil. Dites-moi, que dois-je faire maintenant ?
— Que faire, répond Hodl en crachant du côté de la chèvre, vous ne voyez donc pas que c’est un revenant ? Pourquoi traîner ce boulet ? Débarrassez-vous-en tout de suite. Qu’il aille au diable, ce fantôme ! Vous risquez encore, que dieu vous en garde, la même sale affaire dans laquelle s’était empêtrée ma bonne tante perl – oh, je n’en dis pas de mal, elle est maintenant dans un monde meilleur !
— Que dites-vous ? Quelle affaire ? demande Shimon-Élié, effrayé.
— Eh bien, voilà, répond Hodl en poussant un soupir. Ma tante Perl, qu’elle repose en paix ! était une femme tout ce qu’il y a de plus honnête, une bonne Juive. Vous devez savoir que, dans notre famille, il n’y a que des gens bien… Ne faites pas attention à cette maudite Zlodéevké – que le feu la dévore. – Les cancans et les calomnies y vont leur train – derrière le dos des gens, comme de juste. En vous parlant, ils sont sucre et miel : mon petit cœur par-ci, ma petite âme par-là… Bref, ma bonne tante Perl – qu’elle repose en paix ! – se rendit un jour sur la place du marché et que voit-elle ? Elle voit, par terre, une petite pelote de fil à coudre. Elle se dit : Une pelote de fil, ça peut servir et elle se baisse pour la ramasser. Elle continue son chemin, contente de son aubaine. Tout à coup, la pelote lui saute à la figure et retombe à terre. Ma tante n’hésite pas à la ramasser encore une fois, mais l’agression se renouvelle une troisième fois. Alors ma tante Perl crache sur la pelote de fil, l’envoie au diable et veut rentrer chez elle, mais elle s’aperçoit bientôt que la maudite pelote la poursuit en roulant derrière elle. Tante presse le pas, mais la pelote suit toujours. Que faut-il ajouter ? Ma pauvre tante arrive à la maison plus morte que vive, juste à temps pour s’évanouir. Après cela, elle est restée alitée une année entière. C’était quoi, d’après vous ?
— Rien d’étonnant, comme on dit dans la prière du Shabbat : « Tous chéris, tous choisis », ce qui veut dire que toutes les femmes sont faites d’après un seul et même modèle, opine Shimon-Élié. Ce ne sont que des histoires de bonnes femmes : moulins à vent, abracadabras, tartines de mélasse… Si on voulait prêter l’oreille à tous les ragots de nos commères, on finirait par avoir peur de son ombre, comme il est écrit : « Les femmes sont sans cervelle » en un mot, ce sont des oies. Passons ! Car, « Aujourd’hui, le monde passe en jugement… Bannissons donc nos soucis ». Je vous dis : bonsoir.
Et Shimon-Élié s’en va comme il est venu.
La nuit s’est remplie d’étoiles. La lune fait sa promenade entre des blocs de nuages qui vous ont l’air de montagnes sombres et majestueuses, saupoudrées d’argent. La moitié de sa face regarde vers la ville de Zlodéevké engloutie dans un profond sommeil. Quelques-uns d’entre ses habitants, redoutant tout particulièrement la compagnie des punaises, ont transporté leur literie dehors, au grand air. Ils ont tiré par-dessus leurs têtes les draps jaunis et ronflent consciencieusement ; ils s’offrent des rêves somptueux, des rêves où il est question de transactions fabuleuses réalisées à la foire – des affaires d’or, quoi ! – des rêves où ils traitent avec des seigneurs magnanimes qui leur donnent l’occasion d’encaisser un bon petit bénéfice ; des rêves où les pains poussent à satiété, où l’on gagne sa vie dans la dignité et où l’on est comblé d’honneurs ! Enfin, des rêves à volonté…
Les rues sont désertes. On n’y voit âme qui vive, on n’y perçoit aucun bruit. Même les chiens de l’abattoir, qui avaient rempli la journée de leurs aboiements et s’étaient donné beaucoup de peine pour attraper un os, avaient fini par se faufiler sous les étals et le museau enfoui entre les pattes… chut !… Un léger aboiement est poussé alors qu’ils rêvent d’un osselet convoité par d’autres chiens ou bien se croient harcelés par une mouche qui se serait introduite dans leur oreille pour leur révéler quelque secret… Un hanneton stupide traverse l’air de son vol lourd, reste suspendu un instant et se met à tourner sur lui-même, bourdonnant comme une corde de contrebasse. Puis, il tombe par terre, bêtement : fini, hanneton ! Le gardien de la ville lui-même qui, chaque nuit, bat la semelle pour veiller sur les boutiques en faisant claquer ses deux bâtons, s’est éclipsé. Il avait trop bu et sentait impérieusement le besoin de s’appuyer contre un mur et de s’assoupir un peu.
La nuit est calme. Shimon-Élié le tailleur, erre seul à travers la ville sans pouvoir décider s’il s’arrêtera, s’il s’assiéra quelque part ou poursuivra sa route. Incapable de prendre une décision, il s’en prend à lui-même :
« Un chat accourt qui dévore la chèvre », lit-on dans la Haggadah de Pâque, ou comme disent les paysans : « la petite mère n’avait pas de soucis, alors elle est allée s’acheter un cheval ». Maudite bique ! Puisse-t-elle attraper la crève ! Si seulement c’était une chèvre… « Un chevreau, un chevreau que père acheta pour deux écus… »
Shimon-Élié rit jaune et un froid le saisit. Le voilà justement qui frôle la « synagogue glacée » par les morts qui s’y réunissent la nuit du samedi au dimanche, enveloppés de leurs suaires et de leurs châles de prières. Il lui semble entendre une espèce de complainte qui fait : « hou hou hou ! ». On dirait un vent de tempête qui hurle dans la cheminée pendant une nuit d’hiver. Il s’éloigne rapidement de la « synagogue glacée » et s’engage dans le quartier des Gentils. Mais tout à coup, une chouette qui trône tout là-haut, à la pointe du clocher de l’église, pousse son hululement… Une peur irrésistible l’envahit. Il tremble de tout son corps. Sa vie lui semble en danger.