Le tailleur ensorcelé
Chapitre VII
Je vois que la casquette plaît beaucoup à mon père. Il m’attire vers lui et l’admire ; on dirait qu’il se mire dedans. Très satisfait de son achat, il me caresse les papillotes.
— Pourvu que ça dure tout l’été ! se souhaite-t-il.
— Un été ? Mais ça en durera deux, je vous le garantis, sursaute Yéhiel en faisant un bond vers mon père. Deux étés ? Trois que je vous dis, trois étés. Croyez-moi, vous avez là une de ces casquettes… Allons, garde-la et porte-toi bien.
Je ne suis pas encore rentré à la maison que ma casquette est descendue sur mes oreilles. Je dois convenir qu’elle me paraît bien grande.
— Vous parlez d’un malheur ! nous rassure ma mère. C’est une casquette trop petite qu’il faut craindre. Et pour se convaincre qu’elle n’est pas étroite, elle me l’enfonce jusqu’à la bouche – ou presque. Surtout ne l’enlève pas à chaque instant, me crie maman, ne la salis pas avec tes mains et porte-la bien comme il faut.
VII
Le soir, dans la Maison de prières, je retrouve tous mes copains : Itzik, Berl, Leibl, Aïzik, Tzodek, Velvl, Chmayé, Copl, Meyrl et Haïm-Cholem et Chakhné et Chepsl et bien d’autres encore. Ils portent tous leurs habits de fête, leurs bottines neuves et sont, tous, coiffés des casquettes qu’on vient de leur acheter. Mais, assurément, personne ne porte une veste comme la mienne, aussi ridiculement longue, pourvue d’un pli aussi gonflé ; personne n’est chaussé de bottes aussi lourdes que les miennes ; parmi tous mes copains, aucun n’est coiffé d’une casquette aussi bizarre que la mienne. Quant aux fentes et aux poches, quant à la musique que devaient faire mes bottines : scrip-scrip, j’en ai fait mon deuil il y a longtemps. On m’a roulé, c’est certain. Ah ! On m’a bien coiffé…
Les gars m’accueillent avec hilarité :
— Ce sont là les merveilles dont tu t’es tant vanté ? Où sont tes fentes du dos ? Où est la poche que tu nous as promise ? Et puis, on ne les entend pas, tes bottines ! Où est la musique ? Où est le scrip-scrip ?
Comme si je n’étais pas assez malheureux, voilà qu’ils viennent jeter du sel sur mes plaies. Et chacun de me décocher sa flèche.
Itzik me raille : « Viens donc par ici. Fais-nous voir un peu ton blouson ? »
Berl, de son côté : « Une espèce de lévite. »
Leibl : « Une espèce tout court. »
Aïzik : « Un drôle de sac. »
Tzodek : « C’est une pèlerine. »
Velvl ; « Non, c’est une jupe. »
Chmayé : « Non, une crinoline ! »
Copl : « Regardez-moi ces culottes, avec les deux cheminées ! »
Meierl : « Et ce bonnet, admire-le ! »
Haïm-Cholem : « Pige-moi ce galurin ! »
Chahné : « C’est un vrai plat de nouilles ! »
Ghepsl : « Non, une poubelle, une vraie ! »
La tête me tourne. Je n’entends même pas notre officiant Herch-Ber qui chante pourtant si bien… Je ne reviens à moi que lorsque tout est terminé et qu’on se souhaite l’un à l’autre : « Bonne fête ! Bonne fête ! » Le cœur gros, je me traîne derrière mon père pour rentrer à la maison. Les jambes me portent à peine, un feu me consume. Je ne prends aucun plaisir à voir les quatre coupes que nous allons vider dans un moment. Les « Quatre-Questions » que je vais poser à mon père ne m’intéressent plus, ni la Haggadah que nous allons réciter, ni le bon poisson bien épicé que nous allons déguster avec du pain azyme trempé dans le jus, ni les boulettes toutes chaudes, ni tous les autres plats délicieux. Rien ne me tente. Je suis dégoûté de tout, du monde entier. C’est une Pâque gâchée !
Ce soir, mon père est roi. Très à l’aise dans son sarrau tout blanc et coiffé de sa calotte de velours, il trône au haut bout de la table dressée pour le Séder, s’accoudant sur une montagne de coussins. À côté de lui, très digne, maman, la reine. Elle porte sa fameuse robe de fête ; le fichu de soie et le collier de perles ajoutent à sa beauté et à sa grâce. Moi, leur fils, c’est-à-dire le prince héritier, habillé de neuf des pieds à la tête, je leur fais face. D’un côté, Beilé, la servante, accoutrée de sa robe de cretonne toute neuve et de son tablier blanc copieusement amidonné, qui craque et crisse telle une galette de pain azyme sous la dent. De l’autre côté, notre cuisinière, Braïné, la moustachue, un fichu jaune flambant neuf autour du visage. Elle soutient sa tête d’une main et se balance. C’est qu’elle s’apprête à écouter avec zèle le maître de céans réciter la Haggadah.
« Voici le pain de misère… » chante notre « roi » de sa très belle voix. La « reine » l’aide à tenir le plat du Séder. Elle est rayonnante de joie. Beilé, la servante, laisse tomber ses mains rougies sur son tablier blanc et le tablier bruisse comme une feuille. Aussitôt ouïe une parole de piété, Braïné fait un visage de circonstance ; elle est prête à verser une larme. Tout le monde est heureux. Un air de fête plane dans le logis. Seul le « prince » est triste. Son cœur est lourd comme une pierre. Ses yeux sont embués. N’était la Pâque, n’était le Séder, il se mettrait à pleurer, comme ça, au beau milieu de la cérémonie. Peut-être serait-il soulagé après avoir vidé son chagrin.
« Cette année, nous sommes des esclaves… » chante notre « roi » d’une voix grave, mais « L’année prochaine, nous serons des hommes libres ».
Puis il s’enfonce dans ses coussins. Les autres convives se rassoient aussi et on attend que le « prince » se lève et qu’il pose les quatre questions traditionnelles : « En quoi se distingue… », afin que le « roi » lui réponde : « Nous étions les esclaves de Pharaon, en Égypte… »
Mais le « prince », lui, est cloué sur sa chaise. Il ne peut pas se lever.
— Eh bien, l’exhorte le « roi » d’un geste de la main.
— Mais lève-toi, enfin, lui ordonne la « reine » à son tour. Pose à ton père les Quatre Questions !
Le « prince » reste muet, absent… C’est comme si quelqu’un l’avait saisi à la gorge et tentait de l’étrangler. Sa tête penche de côté, ses yeux semblent hors de leurs orbites. Deux larmes toutes rondes, comme des perles, s’en détachent, roulent sur ses joues et tombent sur les pages de la Haggadah ouverte devant lui.
— Qu’as-tu donc ? Qu’est-ce qui te fait subitement pleurer, en plein Séder ? s’écrie la « reine », courroucée. C’est ainsi que tu nous remercies du beau costume que nous t’avons fait faire pour la fête ?
Le « prince » voudrait bien retenir ses larmes, mais il ne le peut. Quelque chose l’étreint, l’étouffe. Une source, que dis-je, une source ? un torrent s’est ouvert tout à coup.
— Qu’est-ce que tu as ? Où as-tu mal ? Pourquoi ces grimaces ? Mais réponds ! Ou alors tu veux que ton père te donne une fessée en l’honneur de la Pâque ?
Enfin le « prince » se lève. Il essaye d’articuler quelques mots :
— Question… je vais te poser Quatre Pères, non, je veux dire : Père, je vais te poser Quatre Questions…
Les genoux de notre « prince » ont fléchi. Il se laisse tomber sur la table, la tête en avant, comme un bébé et il sanglote sans pouvoir reprendre son souffle…
Une Pâque gâchée… une Pâque gâchée…
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