Le tailleur ensorcelé
Chapitre VIII
— Et tu trouves ça juste ? se lamente Rabtchik. Où est donc la justice ? Où est la caninité ? Un chien rejeté du sein de la communauté canine ! Un chien affamé parmi des chiens repus ! Tu admets ça, toi ?
— Ma foi, je ne saurais t’aider que par un soupir, si cela peut te soulager… conclut Jouk dans un confortable bâillement ! Et il s’apprête à faire un somme digestif.
Rabtchik prend son courage à quatre pattes :
— Puisqu’il en est ainsi, je vais me mettre, moi aussi, en quête d’un boucher. Qui sait ? Peut-être à force d’aboiements, m’attirerai-je la faveur d’un tripier quelconque.
— À ton aise, concède Jouk, mais je te préviens : ne t’approche pas du mien ! Sans quoi, je t’enlèverai ce qui te reste de queue. On me l’a bien fait à moi, tu vois ? Et tiens-le pour dit.
VIII
Mais Rabtchik n’écoute plus. Contournant la meute, il se lance résolument vers les bouchers. Il leur sourit, leur fait mille grâces, il frétille en agitant la queue. Mais la malchance attire la guigne. Un de ces aides-bouchers, énorme gaillard aux épaules carrées, venait de lancer – pour rire sans doute – sa hache en l’air. C’est pur miracle que Rabtchik n’ait pas été coupé en deux. Il le doit à son savoir-bondir. Ce que c’est tout de même que de pouvoir faire des cabrioles !…
— Tiens, tu es un fameux danseur, plaisante Roudek, tu danses, ma foi, beaucoup mieux que notre Tsoutsik. Viens donc par ici, Tsoutsik, et apprends un peu ce que c’est que valser.
Tsoutsik accourt et saute tout droit à la gorge de Rabtchik.
C’en est trop. Notre Rabtchik se rue sur son agresseur de tout son poids, le renverse et lui plante ses crocs dans le ventre, vidant sur lui toute son amertume. Puis, prenant ses pattes à son cou, il détale.
Le voici de nouveau tout seul, en plein bled. Au travers d’un chemin, cachant son museau entre les pattes, il se roule de désespoir, de dépit, de honte. Il ne voudrait même pas voir la lumière du jour. Il ne réagit plus quand les mouches se remettent à le tourmenter, à le piquer. « Qu’elles me mordent, qu’elles me mettent en pièces, qu’elles m’achèvent ! Tant pis ! Que tout aille au diable ! »
— C’est la fin du monde ! gémit Rabtchik. Qu’un chien ne puisse subsister l’espace d’un seul jour parmi les siens – en vérité, un tel monde mérite de disparaître à tout jamais !
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