Le tailleur ensorcelé
A la Consultation
Écoutez-moi, monsieur le Docteur, je vous en prie, accordez-moi une grâce : laissez-moi parler.
Je ne vous demande pas de m’ausculter. Nous parlerons maladie plus tard. Fiez-vous à moi, je vous expliquerai moi-même – et ceci dans tous les détails – comment il se fait que je sois souffrant aujourd’hui. Ce que je veux, avant tout, c’est que vous m’écoutiez attentivement, car ils sont rares les docteurs qui écoutent leurs malades. Quelle engeance, ces docteurs ! Ils ne se laissent rien dire. Tout ce qu’ils savent, c’est tâter le pouls en regardant leur montre, prescrire une drogue et puis, empocher les honoraires.
Vous, c’est autre chose. On m’a dit que vous n’êtes pas de ces médecins-là. Vous avez encore tout votre zèle, dit-on, vous n’êtes pas encore porté sur l’argent, vous n’êtes pas encore avide ni grippe-sou comme les autres docteurs. C’est pourquoi je me suis adressé à vous afin que nous examinions ensemble, de près, où j’en suis vraiment avec mon estomac.
Oui, vous avez devant vous un être humain doté d’un estomac. D’après la science médicale, il est vrai, tout homme en est nécessairement pourvu. Encore faut-il que ledit estomac en soit un. Mais supposons le cas contraire, où l’estomac n’est qu’une façon de parler, alors, à quoi bon la vie ?
Vous ne manquerez certainement pas de m’opposer certain « Traité des principes » talmudique où il est dit : « Tu vis malgré toi. » Inutile de vous donner cette peine, je la connais, cette maxime, depuis longtemps.
À cause de ce même « malgré toi », qu’est-ce que j’ai pu recevoir comme taloches, jadis, au héder !
Aujourd’hui, mon propos est tout autre. Tant qu’il a un souffle de vie, l’homme refuse de mourir. Entre nous, laissez-moi vous dire que la mort ne me fait aucunement peur. Primo, j’ai déjà passé le cap de la soixantaine et secundo, il faut que je vous dise encore que j’appartiens à cette catégorie de gens pour qui la vie et la mort, c’est le même tabac. J’entends par là que, tout compte fait, il vaut mieux vivre que rendre l’âme. Montrez-moi donc un homme qui la rend de son propre gré. Pas nous autres Juifs, en tout cas. À plus forte raison quand on est père de onze enfants, – Dieu veuille qu’ils se portent bien ! – et quand on a son épouse à ses côtés, la troisième, il est vrai, mais c’est une épouse quand même…
Bref, tel que vous me voyez, je suis originaire de Kamenitz, c’est-à-dire pas directement de Kamenitz, mais des alentours. De mon état, je suis meunier – pauvre de moi ! C’est-à-dire, je tiens un moulin ou plutôt c’est lui qui me tient, car, comme vous le dites, vous autres : une fois dans le sac, c’est pour de bon ! Du reste, avons-nous le choix ? C’est une roue, mon moulin, comprenez-vous, et ça tourne. Faites votre compte ! Le froment, qui m’en fera crédit ? Personne. Mais allez faire payer comptant pour votre farine ! Une traite par-ci, une traite par-là, et c’est tout. Quant à vos clients, quelle racaille ! Surtout les bonnes femmes.
Vous les aimez, vous, les mégères ? Allez donc leur expliquer pourquoi ci, pourquoi ça ! Pour quelle raison, par exemple, leurs brioches n’ont pas levé ? « Est-ce ma faute, à moi ? que je leur demande. Votre four n’était pas assez chaud, la levure était de mauvaise qualité ou encore c’est le bois qui était humide. » Vous avez beau leur parler logique, elles ne veulent rien entendre. Elles vous tombent dessus et vous traitent plus bas que terre en vous promettant que si la chose se renouvelle, elles vous lanceront leurs brioches à la tête. Est-ce que ça vous plairait, à vous, de recevoir des brioches sur la tête ? Voilà ce qui me pend au nez en tant que détaillant. Mais si vous croyez que les grossistes me traitent mieux, détrompez-vous !
Le client arrive au moulin. Il veut acheter à crédit. Regardez-le : il se fait doux comme du miel. Il vous sortira mille flatteries, mille compliments : c’est un baume, vous dis-je, appliquez-le sur un ulcère. Plus tard, lorsqu’il s’agit de casquer, il vous exhumera de vieilles querelles : Vous n’avez pas expédié la farine assez vite, vous reproche-t-il, les sacs ont craqué, la farine était amère, moisie, frelatée, que sais-je ? Il vous découvrira dix-huit tares et vingt-sept prétextes, tout ça pour ne pas payer à temps. Quant à la créance elle-même, elle ne concorde jamais avec ses comptes. Vous le mettez en demeure de payer, il vous répond : demain, après-demain. Comptez-y ! Ce ne sera ni demain ni après-demain. Et vous en restez là. De guerre lasse, vous lui envoyez l’huissier. L’huissier arrive, prêt à faire l’inventaire, il veut apposer les scellés. Peine perdue ! Tout est déjà au nom de sa femme…
Alors je vous le demande, dans de telles conditions, comment ne pas avoir un estomac comme le mien ? Oh, ma vieille n’a pas tort de me faire la leçon, bien qu’elle ne soit pas ma première ni ma seconde, mais ma troisième épouse, et une troisième épouse, c’est comme qui dirait le soleil en janvier, pourtant c’est une épouse quand même. Ce n’est donc pas pour rien qu’elle me dit à tout propos : « Écoute, Noé, laisse là ta farine, qu’elle se consume, elle et le moulin avec, et n’en parlons plus ! C’est alors seulement que je saurai que tu vis réellement. »
Et moi de lui répondre :
— Eh, eh, si seulement le moulin consentait à flamber ! Tu me sembles oublier la police d’assurances !
— Tu n’y es pas, Noé, qu’elle me fait. Regarde ! Est-ce que tu ressembles encore à un être humain ? Pas de Shabbat, pas de fête, pas de femme, pas d’enfant ! À quoi bon tout ça ? À quoi t’avance ce remue-ménage perpétuel ?
— À quoi ça m’avance ? Est-ce que je sais, moi ? Il faut croire que c’est dans ma nature. Ça me va de remuer, de tournoyer, que veux-tu ?
Et si vous croyez que tout ce branle-bas me rapporte ? Rien de rien. Des misères, voilà ce que j’en retire. Seulement moi, je suis un type, voyez-vous, vous pouvez me proposer n’importe quelle affaire, je l’accepte les yeux fermés. Je ne connais pas de mauvaise bouteille. Vous m’offrez des sacs ? Va pour les sacs. Un stère de bois ? Ça me botte. Des enchères ? Pourquoi pas ? Vous croyez peut-être que je ne m’accroche qu’aux moulins ? On voit que vous ne me connaissez pas encore. Je n’en ai peut-être pas l’air, mais je suis aussi un gros marchand de bois. J’ai même un associé. C’est nous deux qui sommes les fournisseurs attitrés des prisons. Puis, je suis co-gérant de la taxe sur la viande Kacher – une affaire qui me fait perdre tant et tant bon an mal an. Vous voulez savoir combien au juste ? Souhaitez-vous d’en gagner autant chaque mois et, croyez-le, je vous veux du bien…
Alors, me demanderez-vous, pourquoi vous êtes-vous mis cette taxe sur le dos ? Pourquoi ? dans le seul but d’embêter les manitous de notre Communauté.
Voyez-vous, moi, je suis un ambitieux, je suis têtu. Pour avoir gain de cause, pour mon triomphe personnel, je suis prêt à démolir toute la Communauté, toute la ville, je me laisserais enterrer vivant plutôt que d’avoir le dessous.
Comme vous le devinez, sans doute, je ne suis de ma personne pas méchant du tout, mais un peu « capricieux », disons plutôt sensible. Dès que ma réputation est en jeu, je me mets en garde. Mettons que je sois aussi pas mal entêté. Et encore ! Ce n’est plus ce que c’était autrefois – loin de là ! Oh, dans le bon vieux temps, j’étais capable, à la Fête de la Torah, de me battre jusqu’au sang pour le seul droit de réciter à haute voix certains versets. Une fois même ça a dégénéré en bataille rangée. La police a été alertée, on a dressé procès-verbal, le temple a passé en jugement, mais je l’ai eu, mon verset, vous le pensez bien, je l’ai chanté ferme…
Que voulez-vous, j’ai un sang comme ça. À en croire les docteurs, ce serait plutôt les nerfs. Et les nerfs, prétendent-ils, ça peut aller vous chercher l’estomac, bien qu’en toute logique, la chose me paraisse bizarre. Voyons ! Quel rapport entre les nerfs et l’estomac ? Ce sont deux directions opposées, à première vue. D’après la science médicale elle-même, les nerfs, ça doit se trouver – si je ne fais erreur – du côté des méninges, n’est-ce pas ? Tandis que l’estomac, lui, perche quelque part le diable sait où…
Voyons, voyons, docteur, ne soyez donc pas si impatient ! À quoi ça vous servirait d’être pressé ? Attendez un peu. Ça va venir. Vous mettre au courant de tout me tient à cœur, afin que vous sachiez, de science certaine, d’où vient mon malheur. J’entends par-là mon estomac.
Est-ce parce que je roule toujours par monts et par vaux et que je ne suis jamais chez moi ? Même quand je suis chez moi, sachez que je n’y suis pas. Je vous donne ma parole d’honneur – vous en rirez si vous voulez et moi, j’ai honte de le dire – je ne sais pas combien d’enfants j’ai en propre ni comment ils s’appellent ! C’est un désastre, voyez-vous, qu’un foyer frustré de son chef et une famille de son père. Si vous voyiez ma maisonnée – que Dieu la préserve du mauvais œil – quelle gabegie ! C’est un navire sans gouvernail \ Jour et nuit ça bouillonne, ça crie, ça hurle, que Dieu nous prenne tous en pitié !
Vous avez beau dire ! Être père de onze moutards de trois lits, c’est quelque chose. Imaginez un peu : quand l’un avale son thé, un autre reste penché sur son assiette ; lorsque je récite ma prière, il s’en trouve toujours un pour crier qu’il a sommeil. Tel tripote sa brioche, tel autre suce son bout de hareng ; en voilà un qui réclame du fromage, pendant que son frère repousse tout et ne veut que de la viande. Tu as beau te mettre à table, après avoir fait tes ablutions, c’est sans espoir que tu chercheras le couteau pour couper le pain. L’enfer, je vous dis ! Disputes, bagarres à vous chasser dehors. Et dire que j’aurais pu m’épargner tout cela si seulement j’avais le temps d’y mettre un peu d’ordre, car elle, c’est-à-dire ma vieille, c’est la bonté même – que Dieu la préserve du mauvais œil ! Tout bien pesé, elle n’est pas si bonne que ça, disons plutôt : c’est une nature molle. Tout simplement, elle ne sait pas comment s’y prendre, car c’est un art, savez-vous, que d’élever des enfants. Or, les mioches lui font mille misères et elle en perd la tête. Que voulez-vous qu’elle fasse ? Ses malédictions ne servent plus à rien. Elle se met alors à les pincer, à leur faire des bleus, mais au fond c’est une mère quand même, elle a du cœur et elle y va doucement. Oh, ce n’est pas elle qui pourrait inspirer le respect. Une mère, voyez-vous, n’est pas un père. Un père, ça vous colle sans phrases le môme à plat ventre sur ses genoux et ça lui administre la fessée. Voilà ce qu’il lui faut. Entre nous, dites-moi, votre père à vous ne vous a jamais donné de fessée ? Non ? Tant mieux pour vous ! Mais ne croyez-vous pas que vous auriez tiré quelque profit d’une bonne fessée ?
Quoi ? Vous n’êtes pas de cet avis ? N’insistons pas ! Mais pourquoi cette hâte, cher Docteur ? Un instant encore, je vous prie, ce ne sera plus long. Si je vous raconte tout cela, dites-vous bien que j’ai mes raisons. C’est que je tiens à vous faire connaître cette vie qui est la mienne.
Et puis, si vous croyez que je sais, moi, de quels revenus je dispose ! Là encore, vous êtes dans l’erreur. Il se peut que je sois riche ; peut-être même suis-je un Crésus, mais – que cela reste entre nous ! – il n’est pas exclu, non plus, que je me trouve en pleine déconfiture. Sait-on jamais ? Un type comme moi qui ne fait que replâtrer, que boucher des trous, comment voulez-vous que j’y voie clair ?
On se démène, quoi ! Et pas moyen de s’arrêter. Une dot pour ses enfants, il faut l’assurer, pas vrai ? surtout quand on a des filles en âge de se marier. Je voudrais bien vous voir, vous, avec trois filles à marier sur les bras – que Dieu les préserve du mauvais œil ! – trois filles à marier le même jour. Essayez un peu, dans ces conditions, de rester chez vous, les bras croisés, ne fût-ce qu’une seule journée… Vous comprenez maintenant pourquoi je ne fais que tourner en rond et battre des ailes ? Et quand on bat des ailes, voyez-vous, il arrive qu’on s’enrhume dans les wagons, qu’on se détraque l’estomac avec une méchante ratatouille avalée dans quelque auberge et qui vous flanque une crève pour le restant de vos jours. Encore je vous fais grâce des odeurs de toute sorte qui vous traversent de part en part. Après tout cela ai-je le droit, oui ou non, d’avoir l’estomac que j’ai aujourd’hui ?
Et encore je peux m’estimer heureux d’être, de par ma nature, un homme pas mal charpenté, bien portant – et ceci depuis ma jeunesse. Ne vous fiez pas à mon air maladif. Maigre ? dites-vous. C’est vrai. L’air desséché ? Parbleu ! Ce sont ces maudites affaires qui ont sucé la moelle de mes os. Tous dans notre famille, soit dit en passant, nous sommes de cette taille-là : nous sommes hauts et maigres. Oui, il faut vous dire que plusieurs de mes frères étaient de cette trempe-là. Ils sont morts, les pauvres, alors que moi, je leur ai survécu. C’est que je n’ai jamais eu la moindre idée de ce que pouvait être un estomac, un docteur ni une autre calamité de ce genre. Pourvu que ça dure !
Mais depuis quelque temps, voilà qu’on s’est mis à me gaver de toutes sortes de drogues, de pilules, de poudres, d’herbes amères. Chacun y va de sa science. L’un me prescrit une diète, ce qui veut dire « mange des clous » et ne te fatigue pas l’estomac ! Survient un autre qui me prescrit le jeûne intégral. Bon, vous en prenez votre parti. Tout à coup, apparaît un gros malin de docteur qui m’ordonne au contraire de m’empiffrer le plus possible. On dirait qu’il est lui-même grand partisan de la bonne chère. Les médecins ont pris tous la même habitude : ils recommandent à leurs patients ce qu’ils ne dédaignent pas eux-mêmes. Tout juste s’ils ne prescrivent pas aux malades d’avaler des roubles. C’est la seule chose qu’ils font tout seuls… À en devenir fou !
Tenez, l’autre jour, un de ces fameux médecins n’a rien trouvé de mieux pour moi que la marche à pied. Peu importe la direction à prendre, pourvu que j’arpente les rues sans rime ni raison. Mais voici un autre docteur qui estime, lui, que je ferais bien de me mettre au lit. Allez savoir lequel des deux est le plus veau…
En voulez-vous d’autres ? Prenez celui qui ma bourré pendant toute une année de « liappes ». Je n’en pouvais plus. Je suis donc allé voir un toubib en vogue qui, lui, a proscrit formellement ce que le précédent avait ordonné, car des « liappes », m’a-t-il prévenu, que Dieu vous en garde ! c’est du pur poison pour vous. Il m’a prescrit, en revanche, une poudre jaune qui, elle, devait me guérir de tous mes maux. On troisième médecin que j’ai consulté tout de suite après, a piqué une vraie crise en voyant l’ordonnance à la poudre jaune. Il l’a déchirée en menus morceaux et m’a donné, lui, un tas d’herbes. Des herbes amères, je vous le certifie. Avant même d’avaler ces herbes-là, je vomissais toute ma bile. S’il avait écopé la moitié de tout ce que je lui souhaitais avant chaque repas, au moment de prendre ses herbes, ce médecin de malheur en aurait eu son compte… Ils exagèrent tout de même. Mettez-vous à ma place. Je me voyais chaque fois face à face avec l’ange de la mort. Mais que n’avalerait-on pas pour cette sacrée santé ?
En fin de compte, quand je suis retourné chez le premier, celui-là même qui m’avait nourri si longtemps de « liappes » et que je lui ai raconté mon aventure des herbes amères qui m’ont empoisonné la vie et gâché ma santé, il est entré dans une de ces colères et s’est mis à m’injurier comme si j’avais déchiré son caftan. « Mais je vous ai prescrit, moi, des « liappes », criait-il, pourquoi courez-vous comme un fou d’un médecin à l’autre ! »
Je ne me suis pas laissé intimider, vous pensez bien.
— Minute ! Du calme ! que je lui fais, vous n’êtes pas seul à la foire et nous ne sommes pas liés par contrat. Vos collègues, les autres docteurs, doivent aussi gagner leur vie. Non ? Ils ont, eux aussi, une famille à nourrir.
Là-dessus, mon docteur a bondi. Il fallait le voir ! Il crachait feu et flamme. Comme si je lui avais dit Dieu sait quoi. Et il a fini par me renvoyer chez l’autre…
— Si vous le prenez sur ce ton, lui ai-je fait remarquer, j’aime mieux vous déclarer tout de go que je ne vous demande pas l’heure qu’il est !
Et je lui allonge ses honoraires : un rouble. Vous seriez bien naïf de croire qu’il m’a envoyé l’argent par la figure. Il s’en est bien gardé. Ça ne méprise pas les roublions, vos docteurs. Oh, comme ils les adorent, ces roublions ! C’est fou ! En cela, ils nous dépassent de cent coudées – nous, les petites gens, nous, les malades. Mais essayez, par exemple, d’obtenir qu’ils se tiennent tranquilles un moment, juste le temps d’ausculter nos misères ! Vous en serez pour votre peine. Chaque parole du patient leur semble de trop.
Tenez, l’autre jour, je sonne à la porte d’un toubib que vous connaissez d’ailleurs, mais je ne veux pas le nommer… À peine suis-je entré, à peine ai-je ouvert la bouche : « Déshabillez-vous », qu’il m’ordonne, et j’ai dû, sauf votre respect, me mettre tout nu sur le canapé… J’en ai été choqué, outré. « Quoi, pensais-je, tu veux m’ausculter ? Soit ! Mais écoute-moi d’abord, laisse-moi parler. À quoi mène ton tripotage, grand Dieu ? Et les coups de martelet, à quoi ça sert ? » Mais lui, il fait la sourde oreille. Il n’a pas le temps. D’autres patients, dit-il, attendent derrière la porte. Ils font la queue.
Moi, je n’y comprends plus rien. Cette nouvelle mode de faire la queue ne me dit rien qui vaille. Je ne suis pas devant le guichet d’une gare, que diable, ni au bureau de postes, en train d’attendre mon tour pour acheter des timbres…
Eh bien quoi ! Vous non plus, vous n’avez pas le temps ? Chez vous aussi on fait la queue ? Mais vous n’êtes encore qu’un poupon dans la carrière ! Et déjà une queue ? Non, mon ami, si vous continuez de la sorte, vous vous ferez du mauvais sang, au lieu d’une clientèle… Non, non, il n’y a pas de quoi vous fâcher ! Je ne vous demande pas l’aumône. Je ne veux rien de gratuit, que Dieu m’en garde… Vous n’avez pas voulu m’écouter jusqu’à la fin, tant pis ! Je vous paierai la consultation quand même… Vous ne voulez pas accepter ? Oh, je n’insiste pas… Vous avez sûrement de quoi vivre sans mes quelques sous… Vous encaissez sans doute des coupons… Chez vous, n’est-ce pas ? ça ne fait que croître et fructifier. Tant mieux pour vous ! Je vous souhaite de prospérer tant et plus. Au revoir ! Ne m’en veuillez pas si je vous ai pris un peu de votre temps… Un docteur, c’est fait pour ça, pas vrai ?
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