Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 7 sur 36

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Le tailleur ensorcelé

Chapitre VI

Et Shimon-Élié se souvient qu’il a bel et bien une chèvre en toute propriété, grâce à Dieu et il en est rempli d’aise. Jamais, au grand jamais, il n’a vu tant de pots pleins de lait, ni tant de sachets de fromage blanc. Et du beurre ! Des mottes de beurre, des montagnes ! Louchons maintenant un peu du côté de la crème fraîche, du lait écrémé, du lait caillé, du petit lait, et j’en passe. Et les gâteaux au fromage ! La foule d’autres gâteaux au beurre saupoudrés de sucre et de cannelle ! Et quel parfum !… Tiens, voilà une drôle d’odeur !… Pouah ! Shimon-Élié sent que quelque chose lui grimpe sur la nuque, puis derrière l’oreille, puis le long des joues, quelque chose qui le chatouille étrangement et lui envoie dans les narines, sans autre forme de procès, une insupportable puanteur… Ses doigts finissent par saisir une punaise… Il ouvre un œil, il ouvre l’autre, il jette un regard vers la fenêtre : « Malheur à moi, s’écrie-t-il, le jour pointe ! »

Décidément, rien ne m’est épargné : Et je te fous le « Créateur des luminaires » ! Pourquoi me suis-je endormi ? bougonne Shimon-Élié en haussant les épaules. Il réveille le gargotier, s’élance au dehors, ouvre l’étable, attache la chèvre à sa ceinture et part en flèche, comme quelqu’un qui aurait peur de rater son bonheur.

 

VI

 

« Vehaïsha6 » – Dame Tzipé-Beilé-Reisé voyant que l’époux tardait à revenir, était dans tous ses états. Elle n’était pas loin d’imaginer qu’un malheur avait frappé son mari. Qui sait ? pensait-elle. Des brigands l’ont peut-être attaqué, dévalisé, égorgé et jeté dans une fosse profonde. Elle se voyait déjà – que Dieu l’en préserve ! – privée de l’acte de décès de son mari, autant dire veuve sans l’être tout en l’étant, avec toute la marmaille à sa charge – que le mauvais œil l’épargne ! – Il ne lui resterait plus qu’à se jeter à l’eau avec ses gosses, à la grande joie des détracteurs de Sion…

Au cours de cette nuit mémorable, Tzipé-Beilé-Reisé rumina des pensées de cette espèce et d’autres aussi noires, sans pouvoir fermer l’œil. Et lorsque enfin le premier coq chanta, elle passa sa jupe et alla se poster sur le seuil de la maison pour guetter l’arrivée de son époux, tout en mettant sa confiance en Dieu.

— Voilà ce qui arrive lorsqu’un niais se lance tout seul sur la grand’route, pensait-elle tout en préparant, à son intention, les lendemains chantants qu’il méritait. Mais lorsqu’elle le vit arriver, traînant derrière lui une chèvre attachée à sa ceinture, son cœur fondit et elle l’accueillit avec douceur :

— Si tard, mon petit canari, ma petite brioche aux amandes ! Et moi qui craignais le pire, pauvre de moi ! Mort et enterré, que sais-je ? mon pauvre bijou, ou qu’il te soit arrivé quelque autre malheur, sait-on jamais ?

Shimon-Élié détacha sa ceinture, introduisit la chèvre dans la maison et, illico, se mit à déverser son trop-plein de paroles sans laisser à sa femme le temps de se ressaisir.

— Écoute, ma bonne épouse, je t’amène une chèvre directement de la source, une vraie, telle que nos aïeux n’en ont jamais vu, même en rêve. Elles peuvent attendre longtemps, les cancanières de chez nous, pour avoir une telle chèvre ! Et modeste avec ça ! En fait de nourriture, tu peux lui donner des briques, ou à peu près, une poignée de son et le reste à l’avenant : la paille du toit de la Maison de prières, par exemple. Quant au lait – que Dieu la préserve du mauvais œil ! – c’est comme si c’était une vache toute crachée. Tu peux la traire deux fois par jour, je te le garantis. J’ai vu, de mes yeux vu, un seau plein de lait qui sortait de ses pis, aussi vrai que j’aimerais te voir riche et prospère ! Tu parles d’une chèvre ! C’est plutôt une mère qu’une chèvre, une mère nourricière. C’est du moins ce que prétend Témé-Guitl. Une vraie aubaine de receleur, ma foi. Mais ça n’a pas été tout seul pour l’avoir. J’ai dû marchander longtemps. Enfin, je l’ai. Elle m’a coûté sept roubles et demi, mais elle m’en a fait voir, cette Témé-Guitl avant de la céder ! Elle ne voulait pas du tout la vendre, sa chèvre. J’ai sué sang et eau avant de réussir le coup. Un vrai travail de bûcheron, je te dis.

Tzipé-Beilé-Reisé, songeait de son côté : « Cette chipie de Néhomé-Brokhé – qu’aucune plaie ne l’épargne ! – s’imagine nager dans l’opulence, être plus riche que tout le monde, être seule et unique à posséder une chèvre ! Quand elle verra que Tzipé-Beilé-Reisé, la femme de Shimon-Élié, possède, elle aussi, une chèvre, je parie que les yeux lui sortiront de la tête. Et Rlumé-Slaté ? Et Hayé-Meité ? Ces fausses sœurs ! Qu’elles écopent au moins la moitié de ce qu’elles me souhaitent ! O Maître de l’Univers !…

Telles étaient les pensées qui agitaient Tzipé-Beilé-Reisé pendant qu’elle allumait le four et s’apprêtait à pétrir la pâte pour en faire les nouilles du petit déjeuner.

Shimon-Élié, lui, s’enveloppa de son châle de prières, noua les phylactères autour de son bras gauche et commença sa prière matinale, heureux de faire ses dévotions, et y allant de bon cœur. Depuis longtemps il n’avait pas prié avec tant de ferveur. Ses Alleluyas, il les chantait avec un zèle inaccoutumé, en vrai chantre qui aime se faire entendre, scandant le rythme d’un claquement de doigts, si fort que toute la marmaille en fut éveillée. Maman leur ayant appris que leur père venait d’amener une chèvre et qu’on allait bientôt manger des nouilles au lait, les gosses éclatèrent de joie et se livrèrent à un vacarme de tous les diables. Ils sautèrent du lit en chemise, se prirent par la main et improvisèrent une chanson de circonstance :

Chèvre, chèvre, p’tit chevreau

Père am’na un p’tit chevreau

Le chevreau donn’ra du lait

On aura des nouill’ au lait.

À la vue de ses enfants chantant et dansant, Shimon-Élié ne se contint plus de joie. « Pauvres gosses ! se disait-il, quand je pense qu’ils n’avaient pas une seule goutte de lait ! Allez, allez, aujourd’hui, avec l’aide de Dieu, vous en aurez. Vous en aurez même tous les jours. Tous les jours un verre de lait. Et de la semoule au lait et du thé au lait ! Une chèvre, voyez-vous, c’est la santé, c’est la moelle des os. Que m’importe maintenant Fichl, le manitou de la viande ? Je peux l’envoyer promener ! Quoi, il te refile des os au lieu de viande ? Qu’il s’étrangle avec ses os ! Désormais je n’ai que faire de sa viande ! N’ai-je pas du lait à volonté ? Et pour le plat du Shabbat ? demanderez-vous. Eh bien ! Le poisson fera l’affaire ! Où est-il écrit qu’un Juif soit forcé de manger de la viande le jour du Shabbat ? Un tel précepte, je ne l’ai rencontré nulle part dans l’Écriture. Si le peuple d’Israël voulait bien m’écouter, chaque Juif aurait sa chèvre. L’accapareur ventru de l’impôt sur la viande kasher en ferait une tête si la clientèle lui faussait compagnie ! Ses aïeux se retourneraient dans leur tombe. » Telles étaient les pensées que ruminait Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix en détachant les phylactères de son bras et de son front et en allant faire ses ablutions avant de prononcer la bénédiction sur le repas lacté qu’il prévoyait.

Soudain surgit Tzipé-Beilé-Reisé, un pot vide à la main. Elle était rouge comme une flamme, bouillante de colère. Une pluie de malédictions s’abattit sur la pauvre tête de Shimon-Élié. Des malédictions ? Que dis-je ? Des pierres, des météores, de la poix et du soufre jaillissaient de la bouche de son épouse.

— Que la terre rejette ton ivrogne de père et t’engloutisse à ton tour !… Puisses-tu devenir un caillou, un os desséché et rouler ensuite dans l’enfer des enfers ! Qu’une balle de fusil te troue la peau, pendu que tu es ! L’eau, le feu, le sabre, la hache, voilà ce que je te souhaite. Tous les cauchemars de ma vie devraient te saisir par la tête, par les mains, par les pieds, mais oui ! Maître du Monde, je t’en supplie, doux Éternel de mon cœur !… Espèce de converti ! Voleur de grands chemins ! Brigand ! Va donc voir quelle chèvre tu m’as amenée là !

Shimon-Élié ne tint pas à braver la suite de ce déluge. Enfonçant sa casquette sur les yeux, il s’échappa de la maison pour se rendre compte par lui-même du désastre qui venait de le frapper.

Aussitôt dehors, le visage tourné vers la chèvre, il contempla son fameux trésor attaché au montant de la porte, en train de ruminer avec flegme, et resta pétrifié, ne sachant plus que faire. Après avoir longuement réfléchi, il finit par conclure : « Que je périsse avec les Philistins ! » Ils m’ont eu, c’est certain, le pion et sa pionne ! Mais ils me le paieront, les coquins. Ah ! ils s’imaginent avoir trouvé une poire ! Je vais leur bailler une de ces farces qui leur en fera voir de toutes les couleurs. Avez-vous vu ce pion ? On dirait un petit saint, qui ne comprend rien aux affaires de ce monde. Et il m’a fait ça ! J’entends encore les ricanements de ses gamins quand il m’a accompagné à la porte avec la chèvre et quand la pionne me souhaitait des traites éternelles. Eh bien, je vais les traire un peu, moi ! Je tirerai d’eux la dernière goutte de leur sang maudit ! Ah, la crème de Kozodoévké ! Ses instruments de sainteté… des pitres, des comédiens !

Bouillonnant de rage, Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix reprit le chemin de Kozodoévké, bien décidé à chanter au pion l’air qu’il méritait.

Apercevant de loin l’ « Auberge du Chêne » et Dodi sur le seuil, la pipe entre les dents, notre tailleur éclata de rire.

— Pourquoi cette gaîté ? Qu’est-ce qui te fait pouffer ainsi ? demande l’aubergiste.