Le tailleur ensorcelé
Dreyfus A Kassrileyké20
Je ne saurais dire si l’affaire Dreyfus a suscité quelque part, dans le vaste monde, un branle-bas comparable à celui qui secoua notre ville de Kassrilevké.
On dit qu’à Paris aussi ça bouillait comme dans une marmite. Les gazettes en débordaient – littéralement. Des généraux se fusillaient les uns les autres. De jeunes braillards, des énergumènes, parcouraient les rues, en agitant leurs casquettes et faisant un vacarme de tous les diables. Les uns criaient à tue-tête : « Vive Dreyfus ! » Les autres leur lançaient des « Vive Esterhazy ! » Et les Juifs étaient traînés dans la boue comme c’est l’usage… Mais jamais, jusqu’à la venue du Messie, la ville de Paris ne connaîtra autant de tracas, de soucis, de bouleversements que nous en avons subis à Kassrilevké.
Ne me demandez pas comment on a eu vent à Kassrilevké de l’affaire Dreyfus. On l’a apprise par la même voie que la nouvelle de la guerre entre les Anglais et les Boers. C’est par cette même voie qu’on apprend chez nous tout ce qui se passe en Chine, par exemple. Pourriez-vous, par hasard, préciser – s’il vous plaît – quelles relations d’affaires Kassrilevké peut entretenir avec la Chine ? J’aime autant vous dire tout de suite qu’elles sont nulles. Les transactions de Kassrilevké avec l’extérieur ? Encore une fois nulles, puisque le thé que boivent nos gens, ils le reçoivent directement de chez Wissotsky, à Moscou. Quant au tissu employé pour les vêtements d’été et appelé « tché-shoun-tcha », il n’est pas coté à Kassrilevké. Il faut bien reconnaître, d’ailleurs, qu’il n’est pas à la portée de nos bourses. Chez nous on se plaît de rendre grâces à Dieu quand on peut se permettre, en été, de porter des costumes de simple toile. Sinon on a toute latitude de se promener comme ça, c’est-à-dire en caleçon, sauf votre respect, en portant par-dessus un petit châle de prières en coton. Cela ne vous empêche pas de transpirer abondamment, pourvu que l’été soit un été chaud.
Cependant, la question demeure entière : Où Kassrilevké a-t-elle pêché l’affaire Dreyfus ?
Chez Zeidl, voyons !
Ce Zeidl, fils de reb Chayé, est en effet le seul et unique personnage de la ville qui soit abonné au journal hébreu Hatzefirah et c’est de lui qu’on apprend toutes les nouvelles, c’est-à-dire pas directement, mais par et à travers lui. C’est Zeidl qui les lit et les gens de Kassrilevké les interprètent. Il leur raconte tout et eux se livrent aux commentaires. Il leur transmet ce qui est écrit et ils en déduisent souvent le contraire, parce qu’ils comprennent les choses mieux que lui…
Un jour, Zeidl, fils de reb Chayé, entre dans la Maison de prières avec une histoire toute fraîche : À Paris, raconte-t-il, on aurait condamné un capitaine juif, un nommé Dreyfus. Il est accusé d’avoir livré à une puissance étrangère des secrets d’État. De prime abord, cette nouvelle n’a guère éveillé d’intérêt. Elle est entrée, comme on dit, dans une oreille pour sortir par l’autre. Quelqu’un a même fait cette remarque :
— Il y a tout de même d’autres manières de gagner sa pauvre croûte !
Un autre s’est déclaré satisfait du jugement :
— Bien fait pour lui ! clame-t-il. Ça lui apprendra à s’être poussé dans la « haute ». Pourquoi s’est-il mêlé des affaires de la Cour ?
Plus tard, Zeidl rapporta une nouvelle version de l’affaire, d’après laquelle l’accusation était pure calomnie et le capitaine juif, ce Dreyfus dégradé et banni, était absolument innocent. Bref, selon Zeidl, il ne s’agissait que d’une intrigue de généraux. Alors, mais alors seulement notre petite ville a commencé de s’intéresser à cette cause, et Dreyfus a été adopté par tout Kassrilevké.
Dès lors, pas de conversation sans aborder ce sujet.
— Vous connaissez la dernière ?
— Pardi !
— Relégation à vie !
— Sans rime ni raison…
— Ils ont condamné un innocent !
Quelque temps après, Zeidl avait encore du nouveau : le fameux procès serait peut-être révisé, attendu que des hommes intègres se tenaient prêts à prouver, à la face de l’univers, que toute cette affaire ne reposait que sur une erreur. La ville de Kassrilevké se mit alors à s’en occuper sérieusement. D’abord parce que Dreyfus était un des nôtres. Ensuite, on se demandait comment une affaire aussi sale avait pu éclater à Paris. Fi ! Ce n’est pas très beau de la part des Francillons ! Et les paris allaient leur train : Un tel tenait pour certaine la révision du procès. Un autre était sûr du contraire. « Non, clamait-il, la chose jugée est sans appel ! »
Puis, on n’attendait même plus l’arrivée de Zeidl à la Maison de prières avec des nouvelles toutes fraîches du capitaine. On allait le trouver chez lui. Puis on n’eut même plus la patience d’attendre qu’il ait reçu sa gazette. On l’accompagnait au bureau des postes et on se jetait sur le journal dès son arrivée. C’est là, à la poste même, qu’on mâchait et remâchait les informations directement apportées par la gazette. On discutait, tous en même temps, comme il se doit. Plus d’une fois, Monsieur le Receveur fit remarquer à la foule – sur un ton poli, il est vrai – qu’un bureau de postes n’est pas une synagogue.
— Vous n’êtes pas ici dans une « choule » youpine, sales Juifs que vous êtes ! Ici on ne boursicote pas !
Mais les gens ne prêtèrent, à ces paroles, aucune attention. Malgré les insultes, ils continuaient à lire la Tzefirah et à échanger leurs impressions sur l’affaire Dreyfus.
Il importe que vous sachiez qu’à Kassrilevké on ne parlait pas du seul Dreyfus. Chaque jour entrait en scène un nouveau personnage : d’abord ce fut Esterhazy, ensuite « Pikert », puis le général « Merci », puis encore « Pelly » et enfin « Gonzi ». On en tira une règle de grammaire générale : chez les Francillons, chaque nom de général se termine obligatoirement par la lettre i. Il y avait pourtant des objecteurs :
— Et que fais-tu de ce « Boudefer » ?
— Tu ne vois donc pas qu’il a été dégommé ?
— Ils y passeront tous, tu verras !
En revanche, deux personnages ont conquis tout Kassrilevké. Tout le monde les adorait – sans exception. C’étaient les bien nommés « Émile Zol » et « Lambori ». Pour Émile Zol, surtout, chacun était prêt à donner sa vie. Oh, cet Émile Zol ! Si Émile Zol avait pu seulement visiter Kassrilevké, la ville l’aurait accueilli comme un roi. On l’aurait porté en triomphe.
— Que dites-vous de ses lettres ouvertes ?
— De vraies perles, des diamants, des brillants.
« Lambori », lui aussi, avait conquis le cœur de toute la ville. On en était fou ; on se pourléchait de ses plaidoiries, bien que personne à Kassrilevké ne l’ait jamais entendu parler. Mais la simple raison leur disait qu’il devait discourir à la perfection.
Je ne saurais dire si la famille du fameux capitaine attendait le retour de Dreyfus de cette charmante île du Diable, avec autant d’impatience que les Juifs de Kassrilevké. On aurait dit qu’ils étaient du convoi. Ils avaient le sentiment net de voguer à ses côtés : la tempête s’élève et balaye l’océan, les vagues secouent le bateau comme un fétu de paille, le projettent vers le ciel, l’attirent vers les abîmes…
— Ô Maître du monde ! priaient-ils du fond de leur cœur, pourvu que Tu le ramènes en paix là où son procès doit être révisé ! Ouvre donc les yeux des juges et éclaire leur esprit afin qu’ils découvrent le vrai coupable et que le monde entier se rende enfin compte de notre innocence. Amen séla !
Le jour où arriva la bonne nouvelle annonçant le retour du capitaine Dreyfus chez lui, ce fut une fête délirante à Kassrilevké. Pour un peu tous les commerçants auraient fermé boutique.
— Vous le savez déjà !
— Béni soit son Saint Nom !
— J’aurais bien voulu être là quand il a revu son épouse !
— Et moi, j’aurais voulu voir ses mioches quand on leur a dit : Papa est là !
Les bonnes femmes de Kassrilevké, le visage enfoui dans leur tablier, feignaient de se moucher pour cacher leurs larmes. Tout miséreuse que fût la bourgade de Kassrilevké, personne n’aurait hésité à verser son dernier sou pour se payer un voyage en France et se rendre compte de visu de ce qui s’y passait.
Lors du procès, notre Kassrilevké était plus que jamais en ébullition. On ne se contentait plus de s’arracher le journal. On tiraillait Zeidl lui-même, à qui mieux mieux, au risque de le mettre en pièces. On en avait perdu le boire et le manger, on ne dormait plus. On attendait fébrilement le lendemain, puis le surlendemain, et ainsi jour après jour.
Tout à coup, dans la ville déjà ébranlée, l’agitation fut à son comble. On venait d’apprendre l’attentat contre Maître Lambori. Les gens de chez nous prenaient alors à témoin ciel et terre.
— Inouï ! Incroyable ! Quel crime affreux ! C’est à n’y rien comprendre ! Pire qu’à Sodome et à Gomorrhe…
L’attentat leur avait donné le coup de grâce. C’était comme si la balle les avait atteints eux-mêmes, en plein cœur. Kassrilevké se sentit meurtri dans sa chair.
— Seigneur de l’Univers ! suppliaient-ils, manifeste ta puissance ! Fais un miracle, Toi qui le peux ! Que Lambori survive !
Et Dieu, béni soit-Il, a fait un miracle. Lambori est resté en vie.
Le dernier jour du procès, les gens de Kassrilevké étaient comme secoués par la fièvre. Ils auraient voulu être plongés dans un sommeil de vingt-quatre heures et ne se réveiller qu’au moment où Dreyfus, avec l’aide de Dieu, serait proclamé innocent et libre. Mais comme un fait exprès, personne n’a pu fermer l’œil cette nuit-là ! Tous se tournaient et se retournaient dans leur lit, soutenant une guerre héroïque contre les punaises, en attendant l’aube.
Au petit matin, tout le monde s’est rué vers le bureau de poste. Il était encore fermé, le portail aussi. Bientôt, tout Kassrilevké était rassemblé là. Dans la rue noire de monde, nos gens allaient et venaient, bâillant et s’étirant, tortillant leurs papillotes et fredonnant des Alleluyas.
À peine Yarémé, le concierge, a-t-il ouvert les portes, que nos Juifs se sont engouffrés dans le bâtiment, tous à la fois. Yarémé était furieux. Voulant s’affirmer maître des lieux, il s’est mis à les refouler, sans ménagement, en les abreuvant d’injures. Ils ont donc attendu dehors la venue de Zeidl. Et quand ce même Zeidl leur a lu dans sa gazette le jugement prononcé, en leur disant que l’accusation demeurait, le vacarme est monté jusqu’aux cieux. Les reproches véhéments ne visaient pas seulement les juges iniques, mais encore les généraux parjures et tous les Francillons qui avaient si peu brillé dans l’Affaire, et Zeidl lui-même :
— C’est faux ! criait tout Kassrilevké d’une seule voix. Un tel verdict n’est pas possible. Les cieux et la terre n’ont-ils pas juré que la vérité doit surnager comme une goutte d’huile sur l’eau ? Allons, allons, ne nous raconte pas de bobards !
— Crétins que vous êtes ! criait le pauvre Zeidl de toutes ses forces en leur fourrant le journal sous le nez. Lisez donc vous-mêmes. Tenez ! Voyez donc ce qu’écrit mon journal !
— Ton journal… ton journal… scandale plutôt ! hurlait Kassrilevké. Tu te tiendrais avec un pied au ciel et l’autre sur la terre que nous ne te croirions pas. C’est une chose impossible. Non, non et non. Cela ne se fait pas ! Cela n’existe pas !
Et maintenant, dites-moi, qui avait raison ?…
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