Le tailleur ensorcelé
Chapitre III
— Entre nous, songe-t-il, que perdrait le bon Dieu si, par exemple, chacun des humbles Juifs que nous sommes pouvait tous les jours, ou, mettons une fois par semaine, se hasarder jusque-là, en plein champ, pour jouir un tantinet de Son Univers ? Pour un univers, ma foi, pour un monde, c’en est vraiment un. Rien à dire !
Et Shimon-Élié, le cœur en fête, se met à chantonner et à traduire dans son langage à lui tout ce qu’il ressent : « Toi, Éternel, Tu as bien façonné Ton petit univers et Tu l’as placé « mikédem », c’est-à-dire au-delà de notre ville ; « Baharta banou » – Tu nous as élus – nous, Tes Juifs choyés, afin que nous languissions là, à Zlodéevké, dans un étouffoir, serrés, pressés, entassés les uns sur les autres jusqu’à l’asphyxie ; Vatitenn lanou – et dans Ta grande miséricorde, Tu nous as fait cadeau… – oui, un cadeau bien assené – de misères, de malheurs, de mouise, rien que de bonnes choses, quoi… »
Tout à coup, l’envie prend à notre Shimon-Élié de se laisser tomber là où il est, sur l’herbe verte, et d’en jouir. Mais hélas ! Il n’a pas encore rempli sa mission. Le rituel l’indique : « C’est là que prend fin la prière. » Et il se dit : Assez chanté, ça suffit ! Marche, frérot, marche ! Ton repos, tu vas le prendre, si Dieu le veut, à « l’Auberge du chêne », car l’aubergiste est
un brin ton parent ; il s’appelle « Dodi Rendar 3». On trouve chez lui à boire à toute heure, ainsi qu’il est écrit : « Et l’étude de la Torah prévaut sur toute chose », ce qui veut dire : une goutte de ce « pourquoi pas » passe avant tout.
Et Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix poursuit sa route.
III
« Béemtza hadereh4. » – Juste à mi-chemin entre les deux villes. Zlodéevké et Kozodoévké se dresse une auberge appelée « l’Auberge du chêne ». Il en émane une force magnétique, une force telle qu’elle attire infailliblement tous les voituriers avec leurs passagers qui se rendent de Zlodéevké à Kozodoévké, ou de Kozodoévké à Zlodéevké. Rien à faire. Il faut s’arrêter, ne fût-ce que quelques instants. Nul n’a jamais su découvrir le secret de cette attirance. Certains avancent que cela vient de ce que l’aubergiste, Dodi, est un homme de bien, qui pratique sur une grande échelle la vertu de l’hospitalité. Cela veut dire que, contre espèces sonnantes, vous pouvez vous faire servir un petit verre pour accompagner les plus fameux amuse-gueule. D’autres prétendent que cette irrésistible attirance s’explique par le fait que Dodi est affilié à une bande de « devins » ou de « prophètes », comme on les qualifie par plaisanterie. Ce ne sont pas vraiment des voleurs, mais ils sont amis comme cochons avec toute la racaille de la contrée. Toutefois, nul n’ayant la possibilité de le prouver, il vaut mieux passer outre et tenir sa langue…
Ce Dodi était un rustaud velu, porteur d’un gros ventre et d’un nez en patate. Sa voix était celle du taureau d’avant le Déluge. Rien ne lui manquait, si ce n’est, comme on dit, des maux de tête. Il nageait littéralement dans l’abondance. Ne possédait-il pas plusieurs bêtes à cornes, et n’était-il pas, veuf sur le tard, resté sans famille ? Complètement ignare, il vous confondait les prières de la pénitence et les actions de grâces avec la Haggadah qui raconte l’Exode d’Égypte. Aussi Shimon-Élié-le-tailleur, se sentait-il mal à l’aise en sa compagnie… Lui, ministre-officiant en titre et administrateur de la Maison de prières, avoir dans sa famille un tel cuistre, une telle brute, cela lui faisait honte… Dodi, de son côté, éprouvait quelque gêne à compter parmi sa parenté un rapiéceur miteux… Bref, chacun avait honte de l’autre. Malgré ce mépris réciproque, Dodi, chaque fois qu’il se trouvait en présence de Shimon-Élié, ne manquait pas de lui tendre une main largement cordiale et non dépourvue de respect, car Dodi redoutait moins l’apparition de son parent en tant que tel, que le flot impétueux de ses versets. Aussi l’accueillit-il en ces termes :
— Quelle bonne surprise ! Comment va notre cher Shimon-Élié ? Et comment va ton épouse Tzipé-Beilé-Reisé ? Et tes marmots ?
Le tailleur, comme d’habitude, répond par une citation :
— Bah ! « Que valons-nous et que vaut notre vie ?… » « Les uns périssent dans un tremblement de terre, les autres par la peste », tantôt comme ceci, tantôt comme cela. On traîne sa bosse… pourvu que la santé soit bonne, ainsi qu’il est écrit : « Askakourdej dibarebante, difarchmakhtey
dikarnosse5… » Et vous, mon cher parent ? que se passe-t-il au village ? « Nous nous souvenons bien des pots de viande d’Égypte », c’est-à-dire que je n’ai pas oublié votre marmelade de l’année dernière ni votre eau-de-vie de derrière les fagots. Car il n’y a que cela qui compte pour vous, n’est-ce pas ? Prendre un livre de piété en main, vous n’y songez guère… « Pourquoi les peuples s’émouvraient-ils outre mesure ? » À quoi bon la sagesse ? Ah ! reb Dodi, reb Dodi, si votre père Guédalié-Volf, qui était aussi mon oncle – qu’il repose en paix ! – pouvait sortir de sa tombe et jeter un regard sur son Dodik, perdu dans ce village parmi les culs-terreux, pauvres de nous ! Il trépasserait sûrement une seconde fois. Ah, vous en aviez un père, reb Dodi ! C’était un saint homme. Qu’il me pardonne, il buvait un peu comme un trou… Mais pas d’homme sans fardeau. Et puis, parlons toujours, la mort est au bout… Allons, assez palabré, versez une rasade, comme dit le grand Talmudiste, reb Pimpos « Kapoté bemachkanto, chvaïnkaïh, bigroïnom », ce qui signifie : Vends ton caftan et paie-toi un verre !
— Je te voyais venir avec ton pieux macaroni ! fait Dodi tout en lui versant à boire. Dis-moi plutôt, dis-moi, Shimon-Élié, qu’est-ce qui peut faire partir en voyage un Juif de ton espèce ?
— Un Juif de mon espèce ne voyage pas, il marche, répond Shimon-Élié, après avoir vidé son petit verre. N’est-il pas écrit dans les Psaumes : « Ils ont des pieds et ne marchent point » ? Ce qui signifie : On a des pattes, c’est pour s’en servir…
— S’il en est ainsi, reprend Dodi, dis-moi, Shimon-Élié de mon cœur, où ses pattes mènent-elles un Juif de ton espèce ?
— Les pattes d’un Juif de mon espèce, rétorque Shimon-Élié, en s’envoyant un deuxième petit verre, le mènent à Kozodoévké, pour traiter une affaire de chèvres. Ainsi qu’il est écrit : « Tu te feras des chèvres », ce qui signifie : tu acquerras des chèvres…
— Des chèvres ? s’étonne Dodi. En voilà un tailleur de chez nous ! Se faire tout de go marchand de chèvres !…
— Ne jouons pas sur les mots. On dit des chèvres, concède Shimon-Élié, mais on se limite à une seule. Ah, si Dieu voulait bien me mettre sur les traces d’une bonne chèvre pas chère ! Au fond, moi, je m’en passerais bien, mais ma bonne épouse – longue vie à elle – ma femme Tzipé-Beilé-Reisé, quand elle se met martel en tête, rien ne l’en ferait démordre, vous devez le savoir, et ça crie : « Je veux une chèvre ! » Or, un bon mari est obéissant, comme vous dites, la Cabbale est catégorique à ce sujet… Vous connaissez sûrement ce fameux passage… vous savez bien ce que je veux dire…
— Hum, dans ces questions-là, fait Dodi, tu es bien plus versé que moi. Tu sais que je suis un peu en froid avec la Cabbale. Pourtant une chose me chiffonne, mon estimé parent : depuis quand es-tu passé expert en chèvres ?
— Écoutez-moi ce créateur de lumière ! s’exclame Shimon-Élié vexé. Parlons plutôt de la façon dont un gargotier se débrouille dans les prières de la Pénitence… Et comment, pendant la veillée pascale, vous récitez, le plus naturellement du monde les psaumes d’un samedi ordinaire… Faites-vous seulement quelque différence entre le Séder de Pâque et le Jeûne de Kippour ?…
Dodi, les lèvres pincées, accuse le coup. Il pense : « Attends un peu, sacré rapiéceur ! Tu te vantes un peu trop de ton savoir, mon ami. Je vais t’en procurer une chèvre, moi, et les puces avec ! »
Cependant Shimon-Élié s’était fait verser une autre rasade et puis une autre encore : seul remède à tous les maux.
La vérité est la vérité. Il est notoire que notre Shimon-Élié ne dédaigne pas la bouteille, mais de là à prétendre que c’est un buveur, franchement non. Car, entre nous, quand pourrait-il s’offrir le luxe de se griser ? Son seul défaut, c’est que, lorsqu’il lui arrive de prendre un petit verre, il est comme poussé à en avaler un second. Et ces deux petits verres lui apportent une gaité folle, ils rougissent ses pommettes et donnent à ses pupilles un éclat incomparable. Sa langue se délie, il devient éloquent ! Et le voilà parti, sans frein ni mesure !
— Si j’ai bien compris vous faites allusion à mon état de tailleur, reprend-il. Bien sûr, tailleur, confrérie, c’est bien ce que vous pensez, hein ? Humbles travailleurs que nous sommes : ciseaux, fer à repasser ? Eh bien, le menu peuple, ces petites gens sont pleins de vertus, vous dis-je, ce qui fait que chacun tient par-dessus tout à son honneur. Et l’honneur, c’est comme qui dirait, pas loin de la foi… Bref, n’importe quel tapeur de semelles voudrait trôner fût-ce sur une boîte à ordures… Il aimerait présider, quitte à recevoir des gifles, mais moi, je leur dis et leur répète : « Ça ne prend pas avec moi, petits frères, je suis au-dessus de tout ça, je n’en veux pas. Allez, mettez plutôt à votre tête un vulgaire cordonnier et comme on dit : « Garde ton fiel et ton miel. » Vos hommages, je m’en fiche, je m’en contrefiche ! Et vos gifles je les méprise, je décline cet honneur ! Allez, donnez-les à qui vous voudrez. » Alors les copains se mettent à protester. « Ferme ça, qu’ils disent. La confrérie quand elle a décidé, tais-toi, la cause est jugée. » Mais je ne me laisse pas faire, moi. Je leur objecte : Alors quoi, c’est comme dans l’Écriture ? « Encaisse les gifles et sois notre Président ! » Bref, revenons à nos moutons… Pendant que je discours, j’ai oublié ma chèvre. Voilà que le soleil est au zénith et le jour à son déclin… Eh bien : au revoir, reb Dodi, ceignez vos reins, soyez fort, portez-vous bien et soignez votre bonne marmelade.