Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 21 sur 36

Pages du PDF

Le tailleur ensorcelé

Chapitre VI

— Que se passerait-il alors ? fait le loup avec un sale sourire.

— Peuh ! À tout prendre, si je devais trépasser, je préférerais être dévoré par un loup que de crever de faim au milieu des miens, parmi les chiens.

— Eh bien ! ricane le loup en se rengorgeant et en faisant claquer ses crocs, apprends que je suis loup, moi, et je me promets précisément de te mettre en pièces pour faire de toi mon petit déjeuner. J’ai en effet très faim, voilà huit jours que je n’ai pas avalé une bouchée.

À ces mots, notre Rabtchik fut pris d’une telle frayeur que sa peau écorchée se mit à trembler.

— Monseigneur, mon Roi, cher rabbi loup ! supplie-t-il d’une voix larmoyante. Que le bon Dieu t’accorde des déjeuners plus copieux ! Regarde, que pourrais-je t’offrir, pauvre de moi ? La peau et les os, c’est tout. Loup de miséricorde, laisse-moi aller, aie pitié de ma pauvre vie de chien !

Tout en geignant, Rabtchik laissa tomber sa queue, se plia en quatre, s’aplatit, se traîna, se livra à des contorsions si pitoyables que le loup en éprouva un haut-le-cœur, et faillit s’évanouir.

— Ramasse au plus vite ta petite queue repoussante, fit le loup, et décampe ! Au diable, chiot, rejeton de chienne ! Et que je ne voie plus ton maudit portrait !

Plus crevé que vif, Rabtchik se le tint pour dit. Il détala si rapidement qu’il ne sentit pas le sol sous ses pattes. Il courait sans regarder derrière lui, pressé qu’il était de quitter le bois pour regagner à toute vitesse la ville.

 

VI

 

De retour en ville, Rabtchik prit soin d’éviter la courette où il avait grandi, bien que son cœur l’incitât à retourner là où on l’avait si durement malmené, où on lui avait cassé une patte et ébouillanté le dos… Mais il tint bon. C’est vers la place du marché qu’il se dirigea, vers les boucheries, parmi les chiens des bouchers, bref, auprès des siens.

— Oh, voici un hôte de marque ! D’où nous tombe un chiot de ton espèce ?

C’est par ces exclamations que l’accueillent les chiens attitrés des boucheries, dans un large bâillement, – c’est qu’il est l’heure de prendre ses quartiers de nuit.

— Mais je suis un enfant du pays, voyons, se rappelle Rabtchik à leur souvenir. Vous ne m’avez pas reconnu ? C’est moi, votre Rabtchik !

— Rabtchik ? Rabtchik ? Ce nom nous dit quelque chose ! acquiescent ses congénères, d’un air méditatif, comme s’ils avaient de la peine à le reconnaître.

— Mais qu’est-ce donc que tu as sur ton dos ? lui demande Tsoutsik, un chiot de rien du tout – en se plantant devant lui avec toupet.

— Que voulez-vous que ce soit ? Probablement une pièce d’identité pour qu’on ne le confonde pas avec un autre. À moins que ce soit une marque de beauté, opine finement Roudek, un chien roux à la peau zébrée.

— Vous n’y êtes pas du tout, coupe Sirko, chien gris, vieux célibataire borgne à l’oreille fendue. Pour ce qui est des marqués d’origine, vous feriez bien de me consulter, moi ! Je vous dirais aussitôt ce que cela peut signifier. Eh bien, voyons, cela ne peut être qu’un trophée que Rabtchik a rapporté de ses batailles avec les meutes…

— Taisez-vous, taisez-vous, intervient Jouk, chien tout noir amputé de sa queue. Laissez donc parler Rabtchik lui-même. Il nous dira tout.

Rabtchik ne se fait pas prier. S’allongeant sur le sol, il se met à narrer l’histoire de sa vie sans omettre aucun détail. Les chiens, couchés, l’écoutent attentivement. Seul Roudek-le-Roux, moqueur comme toujours, l’interrompt à chaque instant par un bon mot de son cru.

— Roudek, tu ne vas pas te taire, enfin, lui lance en bâillant Jouk-le-Noir, celui qui a là queue coupée. Et toi, Rabtchik, vas-y, continue, je t’en prie, ne te laisse pas intimider. Nous autres chiens, on adore écouter des histoires après le dîner…

Rabtchik reprend la triste histoire de sa vie qu’il égrène d’une voix lugubre ; il la tire en longueur. Mais bientôt, il n’y a plus d’auditeurs, plus de chiens pour l’écouter. Tsoutsik s’entretient à voix basse avec Sirko et Roudek fait toujours ses bons mots. Quant à Jouk, il ronfle comme dix soldats. Ce qui ne l’empêche pas de se réveiller de temps à autre, de bâiller et de grogner :

— Continue, vas-y, Rabtchik ! Nous autres chiens, on adore écouter des histoires après le dîner…