Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 32 sur 36

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Le tailleur ensorcelé

Chapitre VI

— Comment te plaît la chanson de cette veste-là ? crie toujours maman en me poussant vers papa. C’est un drôle d’air, qu’en dis-tu ?

Mon père, à son tour, me tourne et me retourne ; il examine longuement ma veste et trouve que le pantalon est un peu long.

Isroël reprend sa tabatière et offre une prise à papa.

— Oui, reb Isroël, répète papa, le pantalon est vraiment un peu long.

— Long ? dites-vous. Trop long ? Vous ne savez donc pas ce qu’on fait dans un cas pareil ? On retrousse le bout.

— Là, vous avez peut-être raison, concède papa. Mais que faire s’il est trop large ? Regardez, ça m’a tout l’air de deux sacs.

— En voilà une calamité ! La mariée est trop belle… plaisante Isroël et il aspire une nouvelle pincée de tabac. Large ? dites-vous, mais voyons, qu’est-ce que vous auriez dit, par exemple, si je l’avais fait trop étroit ? Laissez-moi vous rappeler que trop étroit est pire, mille fois pire.

Et moi, je n’arrête pas de me tâter le dos. Je cherche toujours la fente et la poche.

— Qu’est-ce que tu farfouilles là ? me crie ma mère, tu cherches les neiges d’antan ?

— Vieux menteur ! », pensais-je en foudroyant Isroël du regard, comme s’il était mon assassin. « Espèce de sorcier ! Vieux pot ! Va-t’en au diable ! »

« Allons, fais-le durer et porte-toi bien », me souhaite Isroël-dur-d’oreille, en empochant son dû. Et il s’en va. Mon père retourne à son in-folio et reprend sa mélopée de tout à l’heure :

— Quiconque a oublié de manger l’Aphikomen – le dessert de la première soirée de Pâque…

— Porte-toi bien dans ton costume neuf, me souhaite maman à son tour.

À présent, elle trouve la veste superbe ; aussi tient-elle à m’avertir : « Surtout ne cherche pas la bagarre avec les gamins du Héder ni avec les Gentils. Si tu te conduis bien, conclut-elle, avec l’aide de Dieu, tu porteras ce nouveau costume, longtemps, longtemps, pourvu que tu restes en bonne santé… »

 

VI

— Voici reb Guédalié qui arrive ! Le Messie en personne, dirait-on. Prêtes, les bottines du petit ?

— Et comment ! triomphe Guédalié en esquissant son pas de danse habituel et en soulevant d’un doigt mes bottines toutes luisantes, comme on porte, au bout d’un bâtonnet, des poissons fraîchement pêchés. Rien à faire avec vous autres. Tout le monde veut ses bottes pour Pâque. Et toi, Guédalié, trime jour et nuit ! Parce que moi, homme de parole que je suis, le tonnerre ni la foudre ne m’arrêteront.

Maman m’aide à mettre les bottines. Elle me tâte le bout des orteils, me pince et me demande si je ressens une gêne, que Dieu l’en garde !

— Vous parlez de gêne ? intervient Guédalié. Regardez donc vous-même. Ces bottines-là pourraient contenir encore une paire de pieds de gosse.

— Pose le pied par terre et on verra, m’ordonne maman.

Je pose le pied, j’appuie sur les semelles pour entendre leur musique. Pensez-vous ! Muettes, mes bottines ! Pas un son, pas un bruit.

— Pourquoi te forcer comme ça ? me demande maman. Pourquoi appuyer ? Dieu aidant, tu auras largement le temps de les user jusqu’à la prochaine Pâque. Et maintenant, va avec ton père chez Yéhiel, le chapelier, on te choisira une casquette pour la fête. Mais, attention à tes bottines ! N’appuie pas trop sur tes semelles. Ce n’est pas du fer !

Yéhiel, le chapelier, occupe la maison d’à côté. Nous entrons dans sa boutique par la cour.

De par sa nature, ce Yéhiel est tout blanc. Ses cheveux mêmes sont blancs. Mais comme il a toujours affaire aux casquettes teintes en noir, il est comme couvert de suie. En revanche, son nez reste bleuâtre aux côtés et ses doigts sont invariablement tachés d’encre.

— Soyez le bienvenu, mon voisin, entrez, entrez donc. Quel honneur !

C’est par ces mots que nous accueille Yéhiel, le chapelier. « A qui donc une casquette pour la fête ? À vous ? Au petit ! »

— C’est pour mon fils, répond papa, non sans fierté. Montrez-moi quelque chose de convenable, vous comprenez, quelque chose qui soit… Mais vous le savez vous-même.

— Dans quel genre ? demande Yéhiel en promenant un coup d’œil circulaire dans sa boutique.

— Dans quel genre ? répète mon père, en faisant force gestes, comme s’il cherchait la réponse avec ses doigts. Vous comprenez, hein, je voudrais, comment dirais-je ? que ce soit de bonne qualité, quelque chose de beau, de convenable, mais pas à un prix exorbitant. Vous saisissez, enfin ?

— S’il en est ainsi, rien de plus facile, j’ai exactement ce qu’il vous faut, répond Yéhiel et, tel un magicien, il happe sur les rayons plusieurs casquettes à la fois et chaque petite casquette se retourne dans sa main comme d’elle-même. Un vrai tour de passe-passe ! Les casquettes ne font que tourner sur ma tête l’une après l’autre et, chaque fois, Yéhiel recule de quelques pas, me regarde en face avec un sourire tout fait puis, s’adressant à mon père, il s’exclame :

— Regardez-moi ça ! Ça lui va à merveille, aussi vrai que j’aspire au bonheur. Hein ? Ça vous plait-il ? Pour une casquette, c’en est une !

— Non, reb Yéhiel, non, ce n’est pas ça, pas ça du tout, proteste papa qui ne se laisse pas faire. Il essaie de faire comprendre avec ses doigts : Je voudrais avoir une casquette, comprenez-vous, qui convienne à un garçon juif comme il faut, mais qui ne doit pas non plus être démodée. Une casquette sans chichis, sans fantaisie, ça doit être quelque chose, comment vous dire ? qui convienne à un enfant de bonne famille ; ça doit être, vous comprenez, enfin…

— Il fallait le dire tout de suite, voyons, s’écrie Yéhiel, et du rayon supérieur il décroche avec un bâton une casquette à moitié ronde, une de ces casquettes colorées, à carreaux, pourvue d’une visière souple. Il nous la présente sur un seul doigt et la fait tournoyer vite, vite, comme si c’était un petit moulin à vent. Avec mille précautions, il me la pose sur le sommet de la tête, en me touchant à peine. On dirait que j’ai une tête de verre et qu’il craindrait de la briser. Cette casquette-là – le chapelier l’affirme – me va on ne peut mieux, aussi vrai qu’il se souhaite à lui-même une année heureuse et beaucoup de bonheur. Il nous assure que c’est la dernière casquette de la série. C’est bien simple, il n’en reste plus ; puisse de même le chapelier ne plus connaître le malheur.

Papa marchande de son mieux. Mais Yéhiel jure sans arrêt qu’il nous cède la casquette à vil prix, – même au-dessous du prix coûtant – parce que c’est nous. Il nous la vend à perte, aussi vrai qu’il veut avoir une fête Kacher !