Le tailleur ensorcelé
Chapitre V
— Approchez, je vous prie, il y a place pour tout le monde, leur répond Rabtchik, par pure forme.
— Bon appétit ! lui souhaitent les villageois, en toute cordialité.
Soudain, une voix lui perce l’oreille :
« Aïzik ! »
Rabtchik se réveille en sursaut : tout cela était un rêve.
À l’aube, notre caniche se mit à parcourir les enclos du village. Il cherchait des poubelles, des tas d’immondices, quelque osselet à ronger. Mais nulle part il n’y avait place pour lui.
— Ne pourrait-on, par hasard, casser la croûte chez vous ? demandait Rabtchik.
— Ici ? Non pas, lui répondait-on. Ailleurs, peut-être, dans l’enclos à côté, par exemple…
Rabtchik passe d’un endroit à l’autre et partout il entend la même chanson.
Enfin il se dit : « Advienne que pourra ! » Jusqu’à quand allait-il garder ses bonnes manières ? Ne valait-il pas mieux se lancer carrément la gueule en avant et arracher de force tout ce qu’il trouverait ? Mais au premier essai, il reçut, de la part des chiens du village, un accueil cuisant : cela commença par des regards hostiles, puis il y eut des grognements. On finit par lui tomber dessus, le mordant, le déchirant à belles dents. Après lui avoir tailladé la queue, les chiens l’expédièrent, avec tous les honneurs requis, au-delà de la passerelle.
V
La queue basse, Rabtchik s’enfuit dans un autre village. Mais là, ça recommence. D’abord, échange de salutations : « Tiens, une visite ! Soit ! » Mais dès qu’il est question de poubelle, on lui lance de ces regards, on entonne de ces grognements, on lui montre de ces crocs ! Et va pour les morsures – et vide-moi les lieux, qu’on ne te voie plus !
Toutes ces mésaventures finirent par aigrir notre Rabtchik. Ces errements d’un lieu à un autre n’avaient décidément rien de plaisant. Il prit un temps pour réfléchir. Une leçon s’imposait ! « Les hommes, se dit-il, sont irrémédiablement méchants, c’est couru. Quant aux chiens, ils ne se montrent guère plus généreux. Que faire sinon partir au fond du bois et m’établir parmi les fauves ?… !
Et Rabtchik de se diriger vers le bois.
Mais un chien seul, errant dans la forêt une journée entière, puis deux, puis trois, finit naturellement par sentir un creux dans le ventre. Ses boyaux se contractent. Affamé et assoiffé, il est sur le point de s’éteindre, de trépasser. Un moment encore, et Rabtchik crèvera en pleine forêt. Pourtant, suprême dérision, c’est en ce moment surtout qu’il aspire le plus fortement à la vie. Il veut vivre !
Rabtchik ramasse sa queue et va s’étendre sous un arbre. Les pattes de devant allongées, la langue pendante, il se livre à des réflexions véritablement canines ; « Où déniche-t-on une croûte ? Comment se procure-t-on un soupçon de viande, fût-ce un osselet de rien du tout ? Et une goutte d’eau avec ! » Assailli par tous ces problèmes, il se fait penseur, philosophe. Et le voilà en pleine spéculation métaphysique : « Pourquoi, moi, chien, suis-je éprouvé plus que tous les animaux de la terre, plus que tous les volatiles et toutes les créatures du bon Dieu ? Pourquoi l’oiselet qui volette au-dessus de moi sait-il où se diriger, a-t-il son nid à lui ?… Voici un crapaud qui, lui aussi, sait où se trouve son trou… Le ver qui rampe, le hanneton, la fourmi, tous ils ont un foyer à eux et tous ils trouvent leur subsistance, tous, sauf moi, misérable chien que je suis : – Haou ! Haou ! »
*
* *
Qui donc fait « Haou ! Haou ! » en pleine forêt ? s’exclame un loup affamé, surgi on ne sait d’où.
Rabtchik n’avait jamais vu de loup. Il le prend pour un chien. Lentement, sans se presser, il se lève, s’étire et s’approche de lui.
— Qui es-tu ? lui demande le loup sur un ton hautain. Comment t’appelles-tu ? D’où viens-tu ? Et que fais-tu là ?
Rabtchik est bien aise d’avoir trouvé un frérot. Voilà enfin quelqu’un qui le comprendra. Et sans plus attendre, il se met à lui déverser toute sa misère.
— Pour te dire le fond de ma pensée, conclut Rabtchik lugubrement, je serais comblé, tiens, si je rencontrais un lion, un ours ou même un loup tout court.