Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 26 sur 36

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Le tailleur ensorcelé

Un Bon Conseil

 

 

Un jour, rentré de voyage, on me prévient :

— Depuis trois jours un inconnu t’attend. Matin, midi et soir, il est là. Il veut te voir de toute urgence.

— Un auteur, me dis-je, un auteur à coup sûr qui vient de pondre une de ces œuvres que je ne connais que trop ! Et je m’assis à ma table de travail.

Ça ne traîna pas. Un coup de sonnette, la porte s’ouvre et j’entends quelqu’un s’affairer dans l’antichambre. Il enlève ses galoches, toussote, se mouche : signes précurseurs de l’arrivée d’un écrivaillon en titre. « Qu’il entre et que je voie enfin la tête du personnage ! »

Le voici. Il fait force courbettes, s’acquitte d’une espèce de révérence, en se tenant à une distance respectueuse, se frotte les mains. Puis, il se présente en balbutiant un de ces noms impossibles à retenir, un nom qui s’envole aussitôt prononcé.

— Prenez place ! Que puis-je pour vous ?

— C’est que je suis venu vous voir pour une affaire d’une importance capitale. Question de vie et de mort, pourrais-je dire. Et il n’y a que vous qui puissiez en saisir toute la portée. Vous écrivez beaucoup, je le sais, vous écrivez même tellement que je vous crois être l’homme capable de saisir tout ce qui se passe dans le monde. C’est mon avis. Je le crois, j’en suis même convaincu.

J’observe mon personnage : c’est le type achevé de l’autodidacte de province, d’un « homme des lumières », d’un homme de lettres, pour tout dire. Le bonhomme est pâle. Il braque sur vous de grands yeux noirs rêveurs, des yeux qui vous supplient : « Ayez pitié d’une pauvre âme tendre ! » Je n’aime pas, moi, de tels yeux, ils me font peur. Ce sont des yeux qui ne sourient jamais, plongés qu’ils sont en eux-mêmes. Oui, je déteste ces yeux-là.

— Allons, allons, videz votre sac, lui dis-je.

Je pose ma plume, je m’adosse à mon siège et je m’attends à voir le visiteur sortir de dessous son veston un tas d’écrits. Sans doute un roman en trois tomes, aussi long que l’exil du peuple juif. Ou bien une pièce en quatre actes dont les personnages sont affublés de noms tels que : Coupegorge, Ammonète, Pieuxcœur, Franchamère, et d’autres noms de même farine qui en disent long sur leur auteur… Qui sait ? Il me paraît bien capable d’exhiber un recueil de « Nouveaux Chants de Sion » agencés dans ce goût-là :

Là-bas, les montagnes l’attirent,

Là où l’aigle, dans le Jourdain, se mire,

Là où les oliviers fleurirent,

Là où les prophètes prédirent,

C’est là-bas que nous voulons partir…

Oh, ces rimailleurs ! Ils me donnent la nausée. Leurs rimes, j’en ai jusque-là ! Paillettes clinquantes, hannetons qui bourdonnent et il ne reste dans le cœur qu’un vide affreux.

Eh bien, cette fois, je m’étais trompé. Mon visiteur n’a pas touché à sa poche intérieure, il n’en a pas retiré des tas d’écrits, l’idée ne l’a même pas effleuré de me présenter un roman de son cru, une pièce de théâtre ou un recueil de « Nouveaux chants de Sion ». Il n’a fait que rajuster le col de sa chemise, a toussoté un brin et a commencé :

— Je viens vous ouvrir mon cœur attristé et vous demander conseil, car un homme comme vous se doit de me comprendre. Vous écrivez tellement que vous devez savoir tout. Il n’y a que vous qui puissiez me donner le bon conseil. Et je vous promets de le suivre, advienne que pourra. Je vous en donne ma parole d’honneur. Vous ne m’en voudrez pas, j’espère, si j’abuse un peu de votre temps.

— Passons, passons ! Allez-y ! Racontez-moi votre histoire.

Je me sens frais et dispos, soulagé d’un grand poids. Mon personnage, lui, approche maintenant sa chaise de la table et se met à ouvrir son triste cœur, lentement, posément, pour commencer, puis, il s’échauffe petit à petit et le voilà en transes.

— Tout d’abord, sachez que, de ma personne, je suis un homme qu’on pourrait qualifier de jeune. Je réside, moi, dans une petite bourgade, c’est-à-dire que la bourgade en question n’est pas aussi minuscule que ça ; c’est même une vraie petite ville, on pourrait presque dire une ville pour de bon, mais par rapport à la vôtre, elle n’est, somme toute, qu’une bourgade. Cette commune, vous la connaissez, je crois, mais je ne veux pas l’appeler par son nom, vous seriez bien capable, homme de plume que vous êtes, d’en parler dans vos livres. Or, pour des raisons diverses, cela ne ferait pas mon affaire.

Vous voulez sans doute savoir ce que je fais dans la vie ? Pour être franc, je dois reconnaître qu’en ce moment je ne fais rien du tout. Mes beaux-parents ne se sont pas encore acquittés entièrement de leur devoir de m’entretenir, conformément aux clauses du contrat de mariage. Et si je parle d’entretien, ma femme y est comprise, bien entendu, car il faut que vous sachiez qu’elle est fille unique. Pas d’autre enfant dans la famille de mes beaux-parents. Oh, ne vous en faites pas pour eux ! Ils pourraient – vous n’en serez certainement pas surpris – nous entretenir pendant dix ans encore. Mes beaux-parents sont des gens aisés, des richards, pourrait-on dire ; à notre échelle, ce sont même de vrais magnats. Le fait est que dans toute la ville il n’y a pas de plus riches qu’eux.

Sans doute connaissez-vous mon beau-père, mais je ne veux pas le nommer. Ce ne serait pas convenable. Apprenez, de plus, que mon beau-père, c’est quelqu’un qui aime qu’on parle de lui dans la ville. Il adore se montrer. Vous voulez un exemple ? Eh bien : Les sinistrés de Bobroïsk, pour ne parler que d’eux, n’ont eu qu’à se féliciter de ses libéralités. Quant aux Juifs de Kichinev, il les a comblés, après leur pogrome, plus que tout autre bienfaiteur. En revanche, sa ville natale ne profite pas beaucoup de sa générosité. C’est surtout à l’étranger qu’il aime briller, afin que ça se raconte. Pas bête, mon beau-père ! Il sait que chez nous, on le respecte, quoi qu’il fasse. Alors, à quoi bon parader ? Il peut se permettre de tourner le dos à tout le monde… Pour tout dire, c’est un homme qui déteste donner. D’ailleurs, il l’avoue lui-même. Chaque fois qu’un quêteur se présente chez lui, il pâlit et s’écrie : « Encore une collecte ? Ça n’en finit donc plus ? J’en ai assez ! Tenez, voici les clés, ouvrez les tiroirs et servez-vous à votre guise. Ne vous gênez pas ! Prenez tout ce qu’il vous faut ! »

Vous croyez peut-être qu’il tend vraiment les clés aux gens ? Quelle erreur est la vôtre ! Allez, elles sont bien gardées, les clés de son coffre-fort. Elles sont rangées au fin fond d’un tiroir de son bureau, – ce bureau lui-même reste fermé à clé, laquelle clé repose dans un lieu secret. Et maintenant allez donc chercher !

Tel est le portrait de mon beau-père. Sa renommée ? Certes, on juge l’homme à son œuvre. Entre nous, je peux vous confier un secret. On l’appelle chez nous : le radin. Cela se dit à voix basse, naturellement. Devant lui, bien sûr, on se plie en quatre, on s’abaisse à vous donner la nausée. Mais lui, il prend les flatteries pour de l’argent comptant, il piaffe de plaisir, il se rengorge. Bref, il se laisse vivre.

Et quelle vie ! Un vrai paradis ! Imaginez un homme qui ne remue pas le petit doigt : installé dans son fauteuil, mangeant comme quatre, dormant comme un loir, que voulez-vous de plus ? Après la sieste, on ordonne d’atteler la calèche et l’on fait sa petite trotte à travers la boue de la ville. Le soir venu, on réunit les compères qui viennent chacun avec ses ragots, ses cancans, ses intrigues. Toute la ville y passe. L’Univers entier est tourné en dérision. Puis, on pose sur la table le grand samovar, on se fait servir le thé et on entame une partie de dominos avec Chmouel-Abé, l’abatteur rituel.

Apprenez donc que cet abatteur rituel de Chmouel-Abé est un jeune homme à papillotes ; dans la vie, il se présente comme un homme qui marche avec son temps, portant col blanc, bottes bien cirées et ne redoutant nullement la société féminine. Doté d’une voix agréable, il chante, ma foi, pas trop mal. Il est aussi abonné au journal de la grande ville et, en plus, c’est un redoutable joueur d’échecs et de dominos.

Quand ces deux compères, mon beau-père et Chmouel-Abé, l’abatteur rituel, se mettent à jouer aux dominos, ils sont capables d’y passer toute la nuit. Il ne vous reste alors qu’à les regarder et à bâiller, bâiller jusqu’à vous décrocher la mâchoire. On n’aurait pas tort de me demander : pourquoi diable restes-tu là comme un imbécile ? Ne ferais-tu pas mieux de te retirer dans ta chambre avec un livre, un journal, que sais-je ? Eh bien, non. Cela ne se fait pas. Mon beau-père reçoit des invités, comment m’en aller ? Il n’aime pas ça du tout. Ce n’est pas qu’il vous fasse des reproches, non, mais il se gonfle comme un dindon et si vous lui adressez la parole, il ne vous répond pas, il fait le mort. Et la belle-mère en fait autant. Or, lorsque le beau-père et la belle-mère boudent leur gendre, la fille, elle aussi, détourne son regard et louche du côté du diable. N’est-elle pas fille seule et unique, chez un père et une mère qui sont, prétend-elle, toute sa vie, toute son âme ? De leur côté, papa et maman ne clament-ils pas, à tous les vents, que leur fille est la prunelle de leurs yeux ? La preuve, c’est qu’au moindre de ses bobos, on alerte aussitôt le docteur et le monde est près de s’écrouler.

Quoi d’étonnant qu’un tel être humain finisse par croire que le monde ne subsiste que grâce à lui ?

Sachez encore qu’avec tout ça ma femme est loin d’être un aigle. C’est-à-dire quand elle tient une conversation, sa bêtise n’éclate pas d’emblée, elle vous a même l’air intelligent, on dirait presque une tête d’homme, mais voilà, elle est si gâtée, elle est si choyée qu’on en a fait une vraie sauvage. Ça se trémousse jour et nuit ou bien ça se jette sur le lit et ça vagit comme un bébé. On lui demande : « Qu’as-tu ? Qu’est-ce qui t’arrive encore ? Pourquoi pleures-tu ? Que désires-tu enfin ? » Silence. Un mur, je vous dis. N’insistons pas. Il n’y a vraiment pas là de quoi se pendre. Une femmelette, quand elle se met à geindre, il faut attendre que ça passe ! Mais l’oiseau de malheur, voyez-vous, ce n’est pas elle, c’est la belle-mère. Dès qu’elle flaire des larmes, elle accourt à perdre haleine, son châle turc sur les épaules. Elle se tord les mains et – sur l’air bien connu des complaintes religieuses des bonnes femmes de chez nous, – elle se lance dans des lamentations sans fin. Mais c’est surtout sa voix qui vous fiche le cafard, car je dois vous confier qu’elle a une voix d’homme :

— Que t’est-il encore arrivé, ma fille adorée ? De nouveau lui, je parie, dis, n’est-ce pas ? Cet assassin ! Ce brigand ! Ce bourreau ! Malheur à moi ! Il la torture, il la piétine ! Mon unique trésor. Bien sûr, ce n’est pas lui qui l’a portée dans ses entrailles ! Ce n’est pas lui qui l’a enfantée dans les douleurs !

Et ça continue, ça continue de plus belle ! Ça ne s’arrêtera jamais. Je sens que je vais éclater, ça me prend à l’âme, je vois rouge. Et j’ai envie de lui arracher des épaules son châle turc, de le mettre en pièces, de le fouler aux pieds ! J’ai bien tort, dans le fond. Quel mal m’a-t-il fait, son pauvre châle ? Ce n’est qu’un chiffon, pareil à tous les autres chiffons turcs qu’on importe de la ville de Brody. Vous en avez certainement vu, de ces châles turcs aux carreaux rouges, jaunes, verts, blancs et noirs parsemés de petits points multicolores et bordés de franges…

— Pardon, pardon, jeune homme ! essayé-je de l’arrêter. Si je ne me trompe, vous êtes venu me demander un conseil au sujet de…

— Je m’excuse, fait mon visiteur en reprenant son souffle, il se peut que je vous prenne votre temps, c’est bien ça, n’est-ce pas ? dites ! Mais cette entrée en matière était indispensable pour l’intelligence de ce qui va suivre. Il fallait tout d’abord faire connaissance avec notre petit monde. Vous devez savoir à qui vous avez affaire et c’est seulement lorsque vous saurez tout sur la maison et ses occupants que vous serez à même de juger en connaissance de cause.

« Où en étais-je ? Ah, oui ! Dès que mon épouse se sent dans ses mauvais jours, le grognement de ma belle-mère reprend. Mon beau-père, lui, ordonne alors d’atteler la calèche et de faire venir le médecin. Entendons-nous, il s’agit là du « nouveau praticien ». C’est ainsi qu’on l’appelle. Personnellement, je préfère taire son nom, qu’il aille à tous les diables ! Mais c’est avec lui que commence le drame et c’est à son sujet que je veux m’entretenir avec vous et avoir votre avis. »

Mon personnage se tait un instant, juste le temps d’essuyer son front en sueur. Puis il approche sa chaise et s’apprête à reprendre son monologue. Ce faisant, il ne manque pas de s’emparer des objets posés sur mon bureau, car il fait partie de cette catégorie de gens qui, pour raconter leur histoire, attrapent ce qui est à leur portée, n’importe quoi, pour s’y cramponner. Il y a sur mon bureau toutes sortes de bibelots, de figurines et de jouets, entre autres une bicyclette en miniature et un coupe-cigares. Or cette bicyclette jouit auprès de mes visiteurs d’une telle considération qu’ils se précipitent tous dessus avant même de me dire bonjour. Comme de juste, ma bicyclette n’a pas manqué d’exercer une forte attraction sur mon visiteur d’aujourd’hui. Jusqu’à présent, il ne faisait que loucher du côté de ce jouet, mais il a fini par s’en saisir. Ensuite, il s’est mis à en tourner les roues. Finalement, il s’y est cramponné pour ne plus la lâcher. Et c’est la bicyclette bien en main qu’il reprend son discours.

— Donc, ce « nouveau praticien », oui, c’est bien lui – car sachez que, chez nous, les médecins pullulent comme les chiens. Il y a, bien sûr, des médecins chrétiens, des docteurs juifs et quantité de petits toubibs. Dans le tas, on trouve aussi des médecins sionistes, c’est-à-dire des docteurs qui s’occupent de sionisme, mais ce n’est pas le cas du toubib dont je vous parle.

Lui, c’est encore un blanc-bec – un enfant du pays, il est vrai – un fils de tailleur, pour tout dire. Précisons que son père avait été rapiéceur dans le temps. À présent, il ne l’est plus. Finie, la couture ! Comment voulez-vous qu’un père reste tailleur quand son fils est médecin ? Ou plutôt comment voulez-vous, je vous le demande, que « Monsieur le Docteur » ait un tailleur pour père ? Et quel tailleur ! Le dernier des derniers dans sa corporation, je vous dis. Je m’explique : de sa personne, ce tailleur est un Juif haut comme trois pommes, couvert qu’il est de son éternelle veste ouatée, avec des yeux qui louchent, un index recourbé, et ça vous dispose d’une voix de crécelle, ça tournique dans la ville jour et nuit et ça grince, et ça grince : « Vous savez, mon fils, le docteur, a eu hier un de ces patients, que je vous dis ! Un cas unique, un vrai miracle ! Car, vous savez, mon fils, le docteur, quand il s’y met, il fait des étincelles ! »

C’est ainsi que le petit vieux casse la tête à tout le monde avec son fils le docteur. Le comble, c’est que ce docteur-là est un spécialiste des maladies de femmes, un accoucheur, quoi ! Or, toutes les maladies des bonnes femmes de chez nous, à peine se déclarent-elles, qu’elles sont claironnées par le louchard de tailleur à travers toute la ville. Oh, le sort de la femme ou de la jeune fille qui tombe entre les mains de ce médecin et dans la bouche de son père, n’est pas à envier, certes non… Écoutez donc ce qui est arrivé tout récemment chez nous…

— Eh, pardon, jeune homme, tenté-je de nouveau de l’arrêter. Si je me rappelle bien, vous êtes venu me demander un conseil au sujet de…

— Je m’excuse. Je vous prends peut-être votre temps, mais le médecin dont je vous parle, c’est lui mon assassin, lui et personne d’autre ! Sans lui, voyez-vous, mon bonheur serait parfait. Car, je vous le demande, de qui aurais-je à me plaindre ? Mon épouse n’est-elle pas quelqu’un de bien ? Elle peut même passer pour une beauté. Ah, j’allais oublier de vous dire que, jusqu’à présent, nous n’avons pas d’enfants. Ma femme est fille unique, avec ça. Ce qui vous démontre bien qu’un jour, après les cent vingt ans qu’ils auront à vivre, quand les « beaux-parents quitteront ce bas monde, le magot lui reviendra, à elle, autant dire à moi.

Pour ce qui est des marques de respect, grâce à Dieu, je n’ai pas à me plaindre non plus, en ma qualité de gendre d’un richard. À la synagogue, je dispose d’une place de choix et le jour du Shabbat, aussi bien que les jours de fête, après la lecture de la Torah, c’est à moi qu’échoit l’honneur de chanter le chapitre approprié des Prophètes. À chaque cérémonie de circoncision, je figure, cela va de soi, parmi les premiers invités. À la Fête

des Tabernacles, lors de la procession à la synagogue, Etrog et Loulav 21 en main, je me range à la suite de mon beau-père. Entendez-moi bien, la procession s’ouvre par le Ministre officiant, comme de juste, puis vient le rabbin, puis le beau-père, ensuite c’est mon tour à moi et c’est seulement après que viennent les autres.

Même à l’établissement de bains – révérence parler – le maître des bains m’accueille en grande pompe : « Écartez-vous donc, mes bons Juifs, qu’il crie, faites place, voyons ! Vous ne voyez pas que c’est le gendre de notre bienfaiteur qui arrive ? » Je vous jure, je vous donne ma parole d’honneur que ça me dégoûte. Je déteste ça. J’ai la flatterie en horreur. En horreur ? Ce n’est peut-être pas le mot qui convient. Entre nous, qui dédaigne les flatteries et qui repousse les honneurs ? Mais ce qui est trop, est trop. Surtout que ces égards ne visent pas vraiment ma personne. Eh quoi, le beau-père est riche ? Qu’ils l’adulent, qu’ils le lèchent, ces flagorneurs et que le diable les emporte ! Est-ce que ça me regarde, moi ? Une bande de sauvages, que je vous dis, ces lèche-bottes !… Je me sens parmi eux comme dans une prison car, j’ai oublié de vous le dire, je n’ai pas le droit de fréquenter qui je veux. Ne suis-je pas le gendre d’un gros richard ? Mais voilà : le beau-père, lui, n’a pas de conversation. C’est un être fruste, très fruste même, un ignare total, pour tout dire, qu’il veuille bien me pardonner. Du reste, puisqu’il ne m’entend pas, ça ne lui fera pas de mal…

Quant à elle, – j’entends mon épouse – eh bien, en sa qualité de fille seule et unique, c’est une vraie sauvage, je vous l’ai déjà dit. Tantôt elle rit, tantôt elle pleure, tantôt c’est : hi ! hi ! hi ! tantôt elle se jette sur le lit et c’est alors qu’on mande d’urgence le « nouveau praticien ». Et ce nouveau praticien, puisse-t-il crever ! Quand je pense à lui, je n’ai plus envie de vivre. J’en suis dégoûté. Vous pouvez me croire, il arrive un moment où je suis prêt à m’emparer d’un coutelas et à m’égorger ou bien à courir vers la rivière, à m’y jeter et à mourir noyé. Et tout ça à cause du dégoût que m’inspire ce joli médecin.

Mon personnage est devenu sombre. Il marque une pause.

— Alors quoi, vous la soupçonnez ? risqué-je, en pesant mes mots.

— Que Dieu nous garde ! sursaute-t-il comme ai on l’avait ébouillanté (et approchant sa chaise encore plus près de moi), comment pouvez-vous penser, un seul instant, que je la soupçonne de quoi que ce soit ? Une enfant de bonne famille comme elle, un être aussi pur… Non, c’est à lui que j’en veux, à ce bellâtre de docteur (qu’il périsse dans les flammes !)

À vrai dire, ce n’est pas tant lui qui est le vrai coupable, mais son vilain petit papa, ce tailleur louchard, à la veste ouatée (qu’il soit calciné le premier !). Jour et nuit, la crécelle fait ses racontars. Et ne croyez surtout pas que ce colportage rime à quelque chose. Poussière que tout cela et rien d’autre. Seulement, ç’a une langue et ça radote. Je m’en moquerais comme de mon premier pantalon, vous pensez bien. L’inconvénient, c’est que l’homme a des oreilles et que ces oreilles, elles, adorent écouter ce qui ne les regarde pas. Et quand on tend l’oreille, on écoute ce qu’on n’aurait pas voulu entendre, surtout chez nous, dans notre petite ville. C’est une pépinière de purs calomniateurs, m’entendez-vous ? de colporteurs de ragots, de langues bien pendues, célèbres partout. Lorsqu’un homme tombe sous les mauvaises langues de chez nous, il est fini, c’est un homme mort.

Laissez-moi ajouter qu’on se garde de me jeter à la face quoi que ce soit. Mais derrière mon dos, combien de fois n’ai-je pas saisi au vol de telles insinuations que j’ai commencé à regarder les choses de plus près. Je me suis mis à faire attention aux allusions, à surprendre des mots proférés par mégarde – et pourquoi ne pas le dire ? – je ne me suis heurté à rien de suspect, mais absolument à rien, sauf à une chose : c’est que lorsqu’il arrive, lui, le nouveau praticien, elle se transforme, elle devient un être différent : c’est un autre visage, ce sont d’autres yeux ; je veux dire par là que l’être lui-même reste ce qu’il était, même visage et mêmes yeux, mais le regard, lui, a changé de fond en comble. Comprenez-vous ? Ce n’est plus ça du tout : c’est un tout autre regard, une toute autre lueur.

Vous croyez, peut-être, que je n’ai pas eu l’idée de lui poser la question : « Dis-moi, ma chère petite âme, comment se fait-il que tu deviennes toute autre quand il arrive ? » Eh bien, devinez quelle a été sa réponse ?

Elle est partie soudainement d’un rire tel que j’ai cru devoir rentrer sous terre. Son éclat de rire aussitôt passé, la voilà qui se jette sur le lit en geignant, en poussant des cris si aigus que la belle-mère au châle turc est automatiquement alertée et se met en devoir de la faire revenir à elle. Chemin faisant, elle ne manque pas de déverser le trop-plein de ses complaintes religieuses pour femmes, tandis que le beau-père, lui, dépêche sa calèche : « Vite, vite, le docteur ! »

Et qui croyez-vous délègue-t-on pour l’amener, ce maudit docteur ? Moi, comme de bien entendu…

Le voici arrivé. En un clin d’œil, mon épouse est transformée. Ses joues se colorent, ses yeux brillent comme des diamants au soleil. Maintenant, écoutez bien, représentez-vous ma jolie situation. Avant tout, je me trouve dans la triste nécessité d’aller le quérir, et c’est comme si je devais affronter la mort. Je préférerais échouer dans les enfers plutôt que de regarder ce jeune praticien en face ! En fait de bouille, la sienne se présente sous un aspect des plus repoussants. Vous devriez le voir, le personnage : rouge comme une betterave, la figure parsemée de gros boutons bleuâtres dont chacun s’entoure d’une multitude de boutons plus petits. Avec ça, il a pris l’habitude de sourire à tout venant comme un cadavre avant la toilette ultime. Il sourit à propos de tout et de rien. Il est mielleux avec tout un chacun, mais surtout avec moi… Sucre et miel, quoi ! Une figue à mettre sur un ulcère. Les bontés qu’il me témoigne défient toute description.

Tenez ! Un jour que j’étais souffrant, histoire de passer par la grippe à la mode (comme tout le monde), vous auriez dû voir comment ce boutonneux s’est mis en quatre pour me soigner. Ç’a m’a écœuré, ma parole. Chose étrange, plus il se répand en amabilités, plus je le déteste – que Dieu veuille bien me pardonner. C’est simple, je ne peux pas le supporter, surtout quand il se trouve chez nous et quand il lui arrive de jeter ses fameux regards sur elle. Si seulement je pouvais, à ce moment-là, le saisir par le collet et le jeter dehors, je serais comblé d’aise. Mettez-vous à ma place. Comment supporter les œillades qu’il lui glisse et les sourires qu’il lui prodigue ?

Je me suis juré d’en finir, une fois pour toutes. Jusque à quand devrai-je subir de telles humiliations ? Vous ne devez pas oublier que toute la ville jase. Il n’y a pas d’autre issue pour moi que le divorce. Vous ne manquerez pas, je pense, de m’opposer l’enjeu d’une telle entreprise. Vous me direz peut-être qu’il ne faut pas agir avec précipitation, qu’il faut songer un peu à ce qu’on va devenir, qu’il faut prendre en considération ce richard de beau-père, sa fille seule et unique, ce qui signifie qu’un jour, après les cent vingt ans que les beaux-parents auront à vivre, quand ils quitteront ce bas monde, le magot lui reviendra, à elle, autant dire à moi… Je vous répondrai alors que je m’en moque royalement. Avant de me marier, comment tournais-je ? Est-ce que je ne subsistais pas ? Et que font tous les autres célibataires ? Non, il n’y a vraiment pas d’autre remède à mon malheur. C’est bien aussi votre avis, n’est-ce pas ? Il faut divorcer, me dites-vous ?

Là, mon personnage s’est arrêté. Il a repris son souffle, s’est essuyé le front et a attendu mon conseil.

— Que vous dire ? Bien sûr ! bien sûr ! Vous n’avez pas d’autre issue que le divorce, surtout que, comme je vois, vous ne semblez pas l’aimer à la folie. Et surtout qu’il n’y a pas d’enfant – si j’ai bonne mémoire – et que toute la ville jase, n’est-ce pas ? Dans de telles conditions, la vie en commun devient un marché de dupes, voilà qui est l’évidence même.

Mon bonhomme ne cessait entre temps de tourner les roues de ma bicyclette et me regardait de ses yeux noirs et profonds qui imploraient la pitié. Il a écouté ma sentence jusqu’à la fin, a rapproché sa chaise encore plus près de moi, a poussé un soupir et a enchaîné :

— Vous parlez d’amour ? Soyons francs. Dire que je la déteste ? Ça, non. Pourquoi la détesterai s-je ? Je l’aime, au contraire. Je pourrais même dire que je l’aime beaucoup… Quant à votre remarque au sujet de la ville qui jase, qu’est-ce que cela peut bien me faire ? Qu’elle jase, qu’elle en crève ! Peu m’importe ! Ma colère tout entière est pour lui. Et quand je dis lui, je pense à elle. Dites-moi, qu’est-ce qui la pousse à frétiller comme ça dès qu’elle l’aperçoit ? Pourquoi ses joues ne se colorent pas et pourquoi la joie ne la transporte pas quand elle me voit venir, moi ? En quoi lui suis-je inférieur ? Il est docteur et moi pas ? Si on m’avait fait étudier comme lui, je serais docteur, moi aussi, peut-être même plus grand savant que lui ! Et pour ce qui est de la Torah, je peux encore me mesurer avec ce nigaud, ce blanc-bec. Quant à notre langue sacrée, là je suis capable de lui en remontrer – et comment !

Mais vu d’un autre côté, je mentirais si je disais que j’ai quelque chose à reprocher à ma femme. Alors, alors pourquoi divorcer ? Et si à la place du nouveau praticien se présentait un autre diable de docteur, est-ce que je serais plus avancé ? Où est-il donc écrit qu’une jeune femme doit éviter la société des médecins ? Et d’une. En second lieu, que vais-je devenir après le divorce ? Ce que vous me semblez ignorer encore, c’est que je suis orphelin, moi, je n’ai pas de parent, pas d’ami. Je suis seul au monde. Est-ce que vous me voyez redevenir le pauvre étudiant du Talmud que j’étais et me mettre à la recherche d’un autre parti ? Non, c’est au-dessus de mes forces. C’est comme si on me disait : retourne à l’école maternelle. Et qui pourrait me garantir que la nouvelle union que je contracterais serait plus heureuse ? Et si je tombe dans un enfer plus affreux encore ? Ici au moins, je m’accommode tant bien que mal, je sais à quoi m’en tenir. N’oublions pas non plus l’essentiel : ne suis-je pas, comme on dit, prince consort, gendre de richard, ce qui signifie qu’un jour, après les cent vingt ans que les beaux-parents auront à vivre, quand ils quitteront ce bas monde, le magot lui reviendra, à elle, autant dire à moi ?… Vous saisissez, enfin ? À quoi bon me lancer dans de nouvelles aventures, m’engloutir dans des spéculations hasardeuses, comme qui dirait jouer à la bourse, à la loterie, quoi, ce n’est pas vrai ? Dites, le mariage, ce n’est tout de même pas un jeu, ce n’est pas une loterie !…

— C’est tout à fait mon avis, concédais-je, ce n’est pas un jeu, ce n’est pas une loterie, bien sûr. Et la paix dans le ménage vaut bien mieux que le divorce…

À mon soulagement, je recommandais la réconciliation et je pensais que, pour le coup, la consultation avait pris fin. Mais je comptais sans mon client qui, serrant la bicyclette de toutes ses forces, s’approcha davantage encore, si bien que je reçus en pleine figure le reste du discours.

— Paix ! Réconciliation ! Vous avez peut-être raison, après tout, mais quand je pense à lui, à ce vil médecin – malheur à lui ! – je n’y tiens plus. Songez donc ! Pendant que je vous parle, son père, le tailleur qui louche, déambule à travers la ville et dégoise que la fille chérie du richard est sur le point de divorcer. Vous saisissez la bassesse d’une telle charogne ? Si au moins il ne claironnait pas ! Mais puisque toute la ville en parle, qu’est-ce que j’ai à perdre ? Comme dit le proverbe : « Paye la casse ! » Aussi longtemps que le secret est bien gardé, mine de rien, fais bonne figure à mauvais jeu ! Mais à présent, quand tout le monde est au courant, c’est au-dessous de ma dignité. Finissons-en au plus tôt ! Oui, il ne me reste plus qu’à divorcer. Hein, qu’en dites-vous ? N’ai-je pas raison ?

— Bien sûr, bien sûr, puisque tout le monde est an courant, votre dignité vous fait un devoir de divorcer.

— Ah, vous aussi ? fait-il en me serrant de près avec sa chaise, vous aussi, vous êtes pour le divorce ? Mais avant de trancher la question, réfléchissons un peu, je vous prie. Supposons : vous êtes rabbin et nous nous rendons chez vous, ma femme et moi, pour obtenir le divorce. Supposons encore que vous vous avisiez de me poser cette question préliminaire : « Dis-moi, jeune homme, pourquoi veux-tu divorcer d’avec ta femme ? » Hein ? Que pourrais-je vous répondre là-dessus ? Vous dirais-je que je veux divorcer parce que ma femme a vu un docteur ? Et que le docteur l’a vue ? De quoi cela aurait l’air ? Bon, ils se sont vus, ils se sont regardés. Et puis après ? Dois-je leur mettre un bandeau sur les yeux ? Maintenant quelle figure ferais-je, moi, dans la ville, une fois le divorce prononcé ? Imaginez ma situation. « En voilà un phénomène ! dira-t-on. Ça divorce d’avec une fille de richard, une beauté, une fille seule et unique, ce qui signifie qu’un jour, après les cent vingt ans que ses beaux-parents auront à vivre, quand ils quitteront ce bas monde, le magot reviendra à elle, autant dire à lui ! » Quoi ? Personne n’y comprendra goutte. Un cinglé, dira-t-on, n’est-ce pas ? Une folie de riche !

— Bien sûr, bien sûr, cinglé… folie de riche !

Mon personnage se colle littéralement à moi ; nos jambes s’entremêlent. La bicyclette étant réduite en miettes, il s’empare de mon encrier et tout en geignant, il poursuit :

— Il vous est facile, à vous, de décider pour les autres : Bien sûr, dites-vous, cinglé… folie de riche…

Je voudrais bien vous voir dans le bain, vous ! Si vous aviez comme moi un rustre de beau-père, une belle-mère avec un châle turc, qui grogne sans cesse et, avec ça, une de ces épouses qui, bien portante de nature, a la manie de courir les médecins tant et tant que vous devenez la risée de toute la ville : « Ah ! Ah ! crie-t-on, voici le prince consort, voici l’époux de la sauvage ! » Vous auriez sauté du lit, en pleine nuit, vous lui auriez flanqué son divorce à la figure et vous vous seriez enfui au diable vauvert. Quoi ? Je n’ai pas raison ?

— Parfaitement, sauté du lit en pleine nuit, flanqué son divorce à la figure, enfui au diable vauvert.

— C’est exactement ce que je pensais. Vous, cela ne vous fait rien, hein ? Sauter du lit en pleine nuit, flanquer le divorce à la figure, s’enfuir au diable vauvert… C’est vite dit pour vous : s’enfuir. Mais s’enfuir où ? Sous terre, peut-être ? Vous semblez oublier qu’elle est fille seule et unique… Après les cent ans, tout sera à elle, autant dire à moi ! Ça vous laisse froid ? Et après tout, qu’est-ce qu’elle m’a fait ? Qu’est-ce que j’ai à lui reprocher ? Dites vous-même, qu’est-ce que j’ai contre elle ?

— Je me le demande… Qu’avez-vous contre elle ?

— En voilà un conseil ! Et le docteur ? Oublié ? Aussi longtemps que j’aurai devant moi cet ange de la mort, je ne peux plus la voir, je ne peux plus la supporter !

— Évidemment, si vous en êtes là, c’est le divorce.

— Divorce… divorce… répète-t-il en me regardant de travers : Et moi, que vais-je devenir ? Qu’est-ce qu’un pauvre type comme moi pourrait bien entreprendre tout seul, par le temps qui court ? Je vous le demande, à vous qui êtes pétri de sagesse ?

— Ne divorcez plus, je vous dis.

— Ne plus divorcer ? Et le docteur ? Qu’en faites-vous ? Aussi longtemps…

— Divorçons ! Divorçons pour de bon ! Et je fais mine de me lever.

— Vous parlez toujours divorce. Et moi ?… Je vous le…

— Je vous défends de divorcer, vous m’entendez ?

— Et le toubib, alors ? Et le toubib ?… Oublié ?…

*

* *

Aujourd’hui encore, je ne me rends pas compte de ce qui s’est passé. Je me suis rué sur mon bonhomme, je l’ai saisi à la gorge, l’ai collé contre le mur et me suis mis à hurler de toutes mes forces :

— Divorce ! espèce de bâtard, divorce illico, sinon… Divorce, que je te dis, brigand de grand chemin…

*

* *

Nos hurlements ont alerté toute la maisonnée.

— Que se passe-t-il ? Qu’est-il arrivé ?

— Rien, rien, balbutiai-je.

Je me suis regardé dans la glace et ne me suis pas reconnu. J’étais pâle comme un mort. Devant mon visiteur, je me suis confondu en excuses.

Quant à lui, esquissant les mêmes saluts que lors de son arrivée, il a pris congé de moi avec les mêmes courbettes, la même marche à reculons, la même révérence, le même frottement des mains :

— Ne m’en veuillez pas, surtout, si j’ai abusé de votre temps. Et merci pour votre bon conseil… Mille fois merci. Et portez-vous bien !

— Allez en paix !

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