Le tailleur ensorcelé
Chapitre II
— Ma foi, tu as raison, concède Shimon-Élié. Vois-tu, c’est là un problème vieux comme le monde, ainsi qu’il est écrit : « Ashakourde dibarebante… »
— Bon, voilà qu’il ramène son verset, interrompt sa femme. On lui parle chèvre, il continue versets. Tu ferais mieux de te rendre tout de suite chez le maître d’école de Kozodoévké et de lui dire comme ça : « Nous avons entendu dire que vous êtes censé être propriétaire de deux chèvres bonnes laitières. Pourquoi avez-vous besoin de deux chèvres ? Pour la gloire ? Je suppose donc que vous voulez en vendre une. Vendez-la moi ! Vous n’y perdrez rien. » Voilà comment tu dois parler à ces gens-là. Compris ?
— Bien sûr, compris ! compris ! Pourquoi ne comprendrais-je pas ? rétorque Shimon-Élié. En payant comptant, ai-je encore besoin de quémander ? Pour de l’argent on obtient tout. Avec l’argent et avec l’or, on peut rendre pur même le porc, dit-on. Le hic, vois-tu, c’est quand on n’en a pas… Alors, alors, comme dit le Talmud : « Le pauvre est comparable à un
cadavre. » Et Rachi3 commente : « Tu n’as pas de quoi dîner, va te coucher », ou comme on dit encore : « Sans doigts tu ne peux pas montrer le poing » ; et il est écrit, d’autre part : « Askakourde dibarebante difarchinakhle… ».
« Misère, misère, encore les versets ? Ma tête en éclate. Que la terre t’engloutisse », coupe Tzipé-Beilé-Reisé en gratifiant Shimon-Élié de mille malédictions. Après quoi, elle se remet à le chapitrer : Il devra d’abord essayer de conclure le marché – si marché il y a – avec Haïm-Honé, le maître d’école. Mais au cas où l’autre s’y refuserait (bien que ce soit là hypothèse toute gratuite, car pourquoi ne vendrait-il pas sa chèvre ?) Shimon-Élié devrait se montrer catégorique : de quel droit possédez-vous deux chèvres à la fois qui toutes deux donnent du lait, alors qu’il y a de par le monde, Dieu soit béni, bon nombre de Juifs qui ne disposent même pas de la moitié d’une chèvre. Est-ce qu’ils en meurent ?
Et ainsi de suite, ainsi de suite, sans cesse ni répit.
II
« Haboker or4. » – Le jour pointait à peine lorsque notre homme-tailleur se réveilla dans les meilleures dispositions. Il se leva, s’acquitta de sa prière matinale, se ceignit les reins, prit son bâton et – l’âme en paix – en route !
C’était un dimanche d’été, lumineux, radieux et chaud à souhait. Shimon-Élié ne se souvenait pas d’avoir jamais vécu un jour aussi exquis, aussi joyeux. Depuis bien longtemps, qu’il n’était allé au grand air, et n’avait admiré une forêt aussi fraîchement verte, une prairie aussi délicieusement tendre, piquée de petits points multicolores. Il y avait longtemps aussi que ses oreilles n’avaient entendu un tel gazouillis, un tel frétillement d’insectes et que son nez n’avait humé une senteur aussi savoureuse d’herbe verte et de terre fraîche.
Shimon-Élié-Écoute-Notre-Voix avait passé toute sa vie dans un monde bien différent. Invariablement les mêmes images l’obsédaient : la crevasse obscure près de la porte d’entrée devant le four, l’amas de râteaux, de pelles et le seau de détritus plein comme un œuf. Près du four, à côté du seau d’ordures, un lit de trois planches où grouille une ribambelle de gosses – plus petits les uns que les autres, que Dieu les préserve du mauvais œil ! À moitié nus et sans chaussures, la tête jamais lavée, le ventre toujours creux…
Les oreilles de Shimon-Élié étaient habituées à de tout autres bruits : « Maman, un croûton ! Maman, un peu de mie ! Maman, manger ! » Et la voix de Tzipé-Beilé-Reisé domine tous ces piaillements : « C’est dévorer qu’on veut ? Que les vers vous dévorent… non, que dis-je ? grand Dieu, – mais oui, vous tous, tant que vous êtes – votre père, ce guignard, le premier ! Que le diable vous emporte tous… – non, que dis-je ? Maître du Monde – mais oui, vous tous et votre père avec ! » Ce sont de telles aménités qu’il entendait, tandis que son nez était accoutumé à respirer des odeurs telles que le suintement des murs humides en hiver et moisis en été – ou bien la pâte aigre pétrie de son, les oignons, les choux, la terre glaise mouillée, la poissonnaille écaillée et vidée, et les vieux vêtements qui exhalent, sous le fer à repasser, une vapeur qui vous prend à la gorge…
Arraché à cette misère, à ces ténèbres, et jeté dans une lumière jeune, neuve, libre et fraîche, notre Shimon-Élié se sentait comme un homme plongeant dans la mer par un jour d’été torride ; l’eau le porte, les ondes le caressent, il plonge et replonge, il aspire l’air à pleins poumons. Quelles délices ! Un vrai Éden…