Le tailleur ensorcelé

Cholem Aleichem · Chapitre 13 sur 36

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Le tailleur ensorcelé

Chapitre XII

 

« Vehapoalim1. » – Et les artisans de la ville de Zlodéevké décidèrent de se réunir chez Hodl « la Monopoliste », ils se firent servir à boire tout en s’indignant à haute voix et tous en même temps de l’injustice commise à l’égard d’un des leurs. Ils vociférèrent comme il se doit et maudirent les richards (derrière leur dos, bien entendu) en les mettant plus bas que terre.

— Parlons-en de notre Zlodéevké, criaient-ils, une ville modèle, ma parole ! qu’elle périsse une bonne fois dans les flammes ! – Rien à attendre de nos aristos (qu’ils crèvent !). On se vautre dans notre sang et personne ne prend notre défense ! L’impôt sur la viande, qui le paie ? Nous, parbleu ! Un malheur survient, une calamité arrive, il faut trouver un abatteur rituel, l’établissement de bains doit être réparé – sauf votre respect, le tout se passera sur notre dos, pardi ! Et vous autres, qu’est-ce que vous dites ? rien ! Qu’attendez-vous pour aller secouer nos rabbins, nos juges, nos « sept notables de la Communauté » ? Jusqu’à quand nous laisserons-nous faire ? On a déjà laissé égorger toute une famille sans réagir ! « Montrons-nous rusés », comme disait Pharaon, le roi d’Égypte.

La confrérie des « Ouvriers de la Justice » s’en fut aussitôt chez le rabbin. Ses membres élevèrent la voix et crièrent justice. Le rabbin ne put que leur lire la réponse à la missive qu’il avait adressée aux gens de Kozodoévké, il venait de recevoir cette réponse, par l’intermédiaire d’un voiturier. Elle était signée par le rabbin, les juges et les « sept membres de la Communauté ».

Voici ce qu’elle contenait :

« En l’honneur de Messires le Rabbin, Juges et Sages illustres, que les montagnes s’empressent d’allumer, avec les calumets de la paix, les lustres d’or suspendus dans la sainte communauté de Zlodéevké, Amen !

« Aussitôt ouïes vos paroles qui étaient comme du miel à nos lèvres, nous avons tenu réunion pour aller scrupuleusement au fond des choses et nous avons constaté qu’un des nôtres avait été accusé à tort. Il ressort clairement que votre tailleur est un imposteur, sans plus. Il a lancé une calomnie en vue de semer la haine entre nos deux communautés. En conséquence, il mérite qu’on le condamne à payer une forte amende. Nous, dont les signatures figurent au bas de cet écrit, sommes prêts à témoigner sous serment que nous avons vu de nos propres yeux comment la chèvre incriminée s’est laissé traire. Puisse Dieu permettre que toutes les chèvres juives se laissent traire avec la même honnêteté. N’écoutez point ce tailleur, n’ajoutez aucune foi aux tristes ragots dont il est l’artisan. Prenez garde aux calomnies répandues par des gens sans aveu. Que les bouches qui profèrent des mensonges se taisent ! Paix sur vous et sur tous les Juifs, maintenant et d’éternité en éternité !

« Ce sont là les paroles de vos frères cadets qui se roulent dans la poussière à vos pieds.

« Ainsi parle le Rabbin, fils de Rabbin, de mémoire bénie…

« Et ainsi parlent : Hénekh Gorgl, Yékoussiel Chmarovidlé, Chepsl Kartofl, Fichl Katchalké, Reri Bronin, Leib Voretchok, Élié Pétélélê. »

Après avoir pris connaissance de la teneur de cette lettre, les artisans de la confrérie ne tinrent plus en place. Leur sang ne fit qu’un tour. « Ah, c’est donc cela ! Chenapans de Kozodoévké, ça veut nous ridiculiser pardessus le marché ? On va leur apprendre à vivre. À nous, ciseaux et fers à repasser, menu peuple, petites gens, à nous de leur montrer la voie de la justice et du droit ! » On décida incontinent une nouvelle réunion qui ne pouvait se dérouler sans que coulât un peu d’eau-de-vie, bien entendu, et l’on décida finalement de se saisir de la drôle de chèvre et de marcher avec elle sur Kozodoévké, sans tarder, pour mettre à la raison le pion, son école et toute la ville.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il y eut, pour prendre part à cette expédition, une soixantaine de volontaires : tailleurs, cordonniers, menuisiers, forgerons, bouchers avec leurs aides, tous hommes aguerris, rompus aux coups de main, les uns comme les autres. Tous étaient armés, qui de son mètre en bois, qui de son fer à repasser, celui-ci d’un fer à cheval, celui-là d’une hache et cet autre d’un simple marteau. Quelques-uns ne disposaient que d’un rouleau de pâtissier, d’une râpe ou d’un couteau de cuisine. Le plan de campagne fut arrêté. Oui, on fera une guerre sans merci à Kozodoévké, une guerre sainte, une guerre d’extermination. « Il faut en finir ! criaient les gars, « que je périsse avec les Philistins », mort aux gens de Kozodoévké et qu’on n’en parle plus !… »