Les écrivements
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Matthieu SIMARD
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L’assiette de crudités
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Un
Il aurait fallu oublier. Effacer ces quelques mois comme on fait disparaître un cœur dessiné sur la vitre enneigée d’une voiture, mais nous n’avons pas su.
Le 10 mai 1959, comme si c’était hier. La piste d’atterrissage de l’aéroport de Saint-Hubert me semble glisser jusqu’à l’horizon. Derrière nous les hélices de l’avion militaire dont nous venons de descendre se sont immobilisées. Suzor ne m’a pas regardée depuis notre départ, n’a pas dit un mot pendant le vol, comme s’il avait oublié que j’existais, que nous existions. Debout au milieu de la piste, nous contemplons le paysage sans relief en espérant que ce sera suffisant pour nous faire oublier les montagnes de l’URSS au cœur desquelles nous venons d’ensevelir une partie de nos vies. Nous savons les cauchemars qui viendront, les horreurs qui éclateront sous nos paupières, les nuits blanches. Nous savons le bouleversement qui nous attend.
Au loin un homme en uniforme de l’armée canadienne nous fait signe de le rejoindre mais nous ne sommes pas pressés. Nous marchons au même rythme que lors de nos promenades au Jardin botanique, quand chaque pas trébuchait dans le temps pour que je puisse nommer l’essence d’arbre, l’espèce de plante, la fleur et que Suzor préférait regarder dans l’embrasure de mon col à la recherche d’autres beautés.
Le vent dans le visage et le regard vide, je prends la main de Suzor et c’est comme si l’Arctique au complet s’y était réfugié. Un glaçon. Du fréon dans ses veines. L’hiver s’est éteint il y a quelques semaines déjà mais nous tremblons au simple souvenir du froid de l’Oural. Un flocon perdu tombe du ciel. Je le pointe à Suzor qui force un sourire. Il me montre un champ à l’ouest de l’aéroport.
— C’est là qu’il était, le mât d’arrimage du R-100.
— T’es certain ?
— Oui. J’ai vu des photos. Un million, que ça a coûté, juste pour le mât. Le monde pensait que les dirigeables, c’était l’avenir, mais finalement il a servi juste une fois. Ils l’ont démantelé trois ans plus tard. C’était là.
— Oui.
— J’ai vu des photos.
Suzor sait souvent tout, je m’y suis habituée, mais cette fois-ci c’est différent. Il n’a aucun plaisir à me parler du R-100. Il ne le fait que pour toucher à ce que nous avons été avant, comme un amoureux qui montre de vieilles photos à celle qui s’éloigne pour lui prouver qu’ils sont capables d’être heureux.
« Regarde comme on était bien. On pourrait être bien, encore, comme ça. Non ? »
Le 1er janvier 2017, les pieds dans la neige. Je rêve de ce que Suzor et moi serions aujourd’hui si nous avions su oublier. Beaux et vieux. Dégoulinants comme des adolescents. Ensemble. Mais la mémoire est un animal qu’on ne contrôle pas.
Il y a pourtant tellement de choses qu’on peut décider. Nos gestes et nos paroles, les chemins qu’on emprunte et ceux qu’on abandonne, la marque de confiture qu’on met sur nos rôties, le propriétaire de la peau sur laquelle on dépose nos lèvres, ce qu’on écrit dans un carnet le soir pour survivre jusqu’au matin. Puis il y a la mémoire, cruelle. Des odeurs, des images parfois s’impriment pour toujours, d’autres fois s’évanouissent. Les petites douleurs qu’on voudrait garder au chaud près de soi s’envolent, celles qu’on voudrait abandonner nous écrasent. Les bonheurs s’éparpillent parmi les banalités ou prennent toute la place. Nous ne choisissons pas les souvenirs qui nous empêcheront de dormir ni ceux qui nous pousseront à nous lever. Et même lorsque nous réussissons à frotter si fort et si longtemps qu’ils semblent oblitérés, des années plus tard ils nous sautent au visage comme un clown de film d’horreur.
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