Les écrivements
Trois
Suzor n’était pas comme les autres. Même avant la Russie, la drôle de machine qui lui servait de cerveau fonctionnait parfois à rebours, parfois trop vite, et la vie en société ne l’intéressait pas. Ses livres et les théories qu’il concevait sur tout et sur rien le fascinaient davantage que la permanente de la caissière du Perrette ou les victoires du Canadien. Après la Russie, c’était encore pire. Quand je proposais d’inviter les voisins à souper, il se contentait de refuser en disant que je lui suffisais. Il y avait dans cette réponse plus de tendresse qu’il n’y paraissait et j’étais flattée d’être importante pour un homme qui n’avait besoin de personne. De toute façon je n’aimais pas les voisins.
Suzor n’avait que trois amis, qu’il connaissait depuis l’enfance : Skip, Jean-Luc et Robert-comme-sur-l’affiche. Les origines de leur amitié étaient floues et l’histoire changeait chaque fois que j’osais poser la question. Un jour ils étaient de simples copains d’école, le lendemain ils étaient des agents secrets à la solde d’une puissance étrangère, formés pour ressembler à des Québécois, le surlendemain ils étaient la même personne portant différents déguisements.
Le secret de leur amitié était très simple : ils ne se voyaient presque jamais. Parfois quelques années passaient entre leurs rencontres et ça ne semblait pas les déranger. Il m’arrivait de suggérer qu’on invite l’un ou l’autre à la maison, souvent Skip – mon préféré –, et Suzor répondait que ce n’était pas nécessaire, comme si je lui avais demandé s’il voulait que je rénove la salle de bain.
Skip, de douze ans notre cadet, nous invitait à sa fête du jour de l’An chaque fois que nous le voyions.
— Ma femme et moi, on fait les plus beaux partys. Vous viendrez, on est une genre de grosse famille sans lien de parenté. C’est jamais le même monde, mais c’est toujours le fun et ça finit tard. Vous, Jeanne, vous pourrez être notre tante.
J’avais trente-cinq ans et il me vouvoyait. C’est sans doute la raison pour laquelle nous refusions chaque fois l’invitation. Peut-être aussi était-ce que nous nous suffisions, Suzor et moi, et que nos jours de l’An au champagne se terminaient toujours par des festivités qu’il valait mieux vivre en privé.
J’ai longtemps cru que je ne mettrais jamais les pieds chez Skip mais en 1977, accablée d’une solitude nouvelle, j’ai assisté à mon premier jour de l’An dans son bungalow. À cette époque la sonnette fonctionnait encore mais il y avait tant de gens à l’intérieur que personne ne pouvait l’entendre. Pendant quelques heures, ensevelie sous les cris et noyée dans l’alcool, je n’ai pas pensé à Suzor. Ce jour-là j’ai décidé que cette fausse famille ferait l’affaire un temps. Je leur ai tous fait promettre de ne jamais me donner de nouvelles de Suzor et, pendant quarante ans, j’y suis retournée chaque 1 er janvier.
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