Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 33 sur 52

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Les écrivements

Trente-trois

 

Nous n’aurions pas pu rentrer chez nous, mais si nous avions voulu le faire, ç’aurait été le 25 février. À partir du 26, il n’en était plus question. Nous resterions jusqu’à la fin, nous faisions partie de cette horreur, elle faisait partie de nous.

C’est Boris Slobtsov qui a vu la tente le premier. Il l’a reconnue de loin : trois ans plus tôt, il l’avait fabriquée lui-même en cousant deux tentes ensemble pour la rendre plus robuste. Près de la grande tente jaune, une paire de skis était plantée dans la neige. Sur le sol, le manteau d’Igor Dyatlov, et son couteau dans la poche latérale. Moses a pris le manteau, l’a serré dans ses bras comme s’il cherchait à sentir son ami contre lui. Il n’y avait personne à l’intérieur de la tente mais beaucoup de vêtements, des manteaux, des bottes, des chapeaux. La paroi de la tente avait été lacérée avec un couteau, comme si quelqu’un avait voulu attaquer ses occupants depuis l’extérieur. Pourtant, nous apprendrions plus tard qu’elle avait été coupée de l’intérieur. Que s’était-il passé pour que le groupe déchire la tente pour en sortir plutôt que d’utiliser l’entrée ?

Les chiens jappaient.

 

— They leave fast. They leave everything.

Nous avons exploré, tous ensemble, les environs du campement, sans rien trouver. Le soir tombait, la noirceur nuageuse nous envahissait et bientôt seules nos voix nous permettaient de nous retrouver. Nous essayions tant bien que mal de ne pas trop nous éparpiller, histoire de ne pas effacer des pistes qui pourraient nous mener aux disparus. Nous avons planté nos tentes à tâtons et personne n’a dormi de la nuit. Les uns chuchotaient, les autres soupiraient, Suzor serrait ma main si fort que je ne sentais plus mes doigts. Nous attendions le soleil.

 

Il n’y avait qu’une poussière de feu qui dépassait de l’horizon et nous étions déjà tous à pied d’œuvre. Le vent au fil des jours avait lissé toute la plaine où Dyatlov avait établi son campement. Nous n’avions aucune idée de la direction que le groupe avait prise, alors nous élargissions le cercle de nos recherches comme l’onde d’une goutte tombée dans un étang.

Au bout d’une heure environ les chiens nous ont tirés vers un passage élargi dans la forêt. C’est là que nous avons trouvé le début d’un amas de traces de pas, d’au moins huit personnes différentes. Moses s’est penché sur les traces, a levé les yeux vers les autres, leur a parlé. Il a baissé les yeux, a posé un genou à terre. Puis il s’est relevé et s’est approché de nous.

— We search again, but little hope.

Il nous a expliqué que les traces étaient celles de pieds nus. Une seule personne avait une chaussure, à un seul pied. Le froid qu’il avait fait dans les dernières semaines laissait en effet peu de place à l’espoir. Moses a posé la main sur l’épaule de Suzor. Des cris se sont fait entendre. Ceux de Mihail, plus forts, plus déchirants que d’habitude. Nous nous sommes lancés vers lui, aux abords d’un boisé, et j’ai stoppé net quand je les ai vus. Au pied d’un vieux cèdre, deux corps blancs, bleus. Presque nus. Des sous-vêtements seulement. C’était la première fois que je voyais un cadavre. Rien ne nous prépare à ça, ni les histoires ni les photos, ni les idées que je m’en faisais depuis des jours dans le pessimisme de la nuit, sous la tente les yeux ouverts. J’ai vomi. Suzor a posé sa main sur mon dos.

Près des corps, les cendres d’un feu et des branches, plusieurs branches tombées de l’arbre, comme s’ils avaient essayé d’y grimper. Pour ne pas regarder ces deux hommes emprisonnés dans un froid éternel, j’ai posé mes yeux sur l’arbre, longtemps, avec l’intention de ne plus jamais regarder ailleurs. Des branches étaient cassées jusqu’à cinq mètres de haut.

Je me suis éloignée à reculons, en fixant le tronc de l’arbre pour ne pas avoir à regarder les corps. Bientôt je ne pouvais plus les voir parce que nos frères, Suzor compris, faisaient une haie autour d’eux. Ils ont mis un genou à terre, des sanglots envolés, la colère aussi. Puis ils se sont levés. Moses s’est dirigé vers moi d’un pas violent et dans son regard la douce tristesse avait laissé place à la lave d’un volcan.

— Seven more. Go.

Sans parler, laissant tomber la camaraderie, les histoires, les clins d’œil, la chaleur, nous nous sommes remis au travail. Il fallait trouver les autres. Six cents mètres plus loin, dans le boisé, les chiens ont repéré un autre corps. C’était celui d’une femme nu-pieds, en sous-vêtements elle aussi. J’ai eu encore plus mal parce que c’était une femme, puis je m’en suis sentie coupable. Moses l’a reconnue.

— Zina Kolmogorova. Friend.

Il s’est éloigné dans la forêt et nous l’avons entendu pleurer mais ne lui en avons jamais parlé. Suzor a voulu aller le rejoindre, je l’ai retenu.

Nous sommes rentrés au campement en silence. Les jours qui ont suivi se sont déroulés en silence. Quand un mot échappait à l’un de nous, les autres sursautaient, puis le silence nous recouvrait de nouveau. Il fallait manger mais nous n’avions pas faim. Il fallait chercher mais nous avions peur de ce que nous allions trouver. Les hommes se sont assis les uns près des autres dans notre tente. Certains se tenaient la main. Je suis sortie pour respirer. La montagne me défiait et j’avais envie de la détruire à coups de poing. Au fil des jours et des combats contre le froid, cette communauté était devenue la mienne, et ces malheureux piégés dans la mort étaient mes proches. Tout était trop bouleversant pour que je sache quoi en penser. C’était la brutalité viscérale de mes réactions qui prenait le dessus. J’aurais arraché tous les arbres de la forêt, j’aurais craché du feu, fait fondre toute la glace, j’aurais rasé ce territoire au complet, qui tue sans merci.

J’ai respiré. L’odeur, celle-là, l’odeur de la douleur.

Et j’ai marché, sur nos pas d’avant pour ne rien fausser, j’ai marché des allées et venues, en évitant de me retrouver là où nous avions laissé les corps pour les enquêteurs que Moses avait avertis par radio. J’ai marché, je me suis arrêtée, mal aux jambes, aux chevilles, mal aux autres qui restaient prostrés dans la tente en se demandant comment réagir.

Et il était là. Au creux d’un petit fossé que nous n’avions pas encore exploré. Le garçon de la photo que Moses m’avait montrée. Mort d’hypothermie comme les trois autres. Igor Dyatlov, portant une veste de laine et une culotte. Les yeux ouverts, les lèvres grises. De la neige recouvrant une partie de son corps. Igor Dyatlov, qui avait le même âge que moi, emporté par je ne sais quoi. Aucune fille de vingt-trois ans ne devrait découvrir seule le cadavre d’un garçon de son âge.

Igor Dyatlov grelotte encore aujourd’hui dans mes cauchemars enneigés.

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