Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 8 sur 52

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Les écrivements

Des murs vert Greenery

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Huit

 

Il a encore neigé. Assise devant les cendres du feu de la veille, je fouille dans mon calepin d’adresses. J’ai trouvé vingt fois le numéro de téléphone de Skip mais je continue de tourner les pages, de fermer le calepin, de le déposer, de le reprendre. Dehors des lambeaux blancs, lourds et crus, tombent encore du ciel. Dix jours ont passé depuis la fête du Nouvel An et je n’arrive pas à composer plus de quatre chiffres avant de raccrocher. Si j’appelle Skip, si je le questionne sur Suzor, je ne pourrai plus reculer. Après quarante ans à me torturer pour ne pas penser à lui, je me lancerai à sa recherche. À quatre-vingt-un ans, je pensais que la paix finirait par me trouver ; c’est plutôt moi, quêteuse de bonheur, qui devrai la pourchasser. J’ai mal à la tête.

Cinq un quatre, quatre neuf zéro. Je raccroche. Six chiffres, mon record. Dans cent ans je me rendrai à dix et peu de temps après mon squelette enlacera celui de Suzor et je lui raconterai ce que nous étions quand nous avions des organes internes. Il aura tout oublié, c’est sûr.

Cinq un quatre, quatre neuf. Je raccroche. Il n’y aura pas de gagnant dans tout ça, mais je serai la perdante. Celle qui a couru vers l’autre, celle que je m’étais promis de ne pas être. Pourtant, je ne peux pas rester immobile devant ma fenêtre à attendre que la neige fonde et que s’effacent les traces laissées il y a quarante ans.

J’ai acheté une voiture en 2007 sans penser que je serais seule pour la déneiger. J’avais envie d’aller où je voulais, quand je voulais, le cinéma et l’épicerie, la devanture du bingo pour constater que les autres vieux ne me ressemblent pas, le pont Victoria parce que je le trouve beau, le pont-tunnel pour m’imaginer prisonnière sous l’eau.

Les premiers jours de neige du premier hiver ont été pénibles. À mon âge, même la pelle vide est difficile à soulever et j’ai caressé l’idée de ne plus toucher à ma voiture jusqu’au printemps. Mais c’était compter sans Ousmane.

Ousmane, mon voisin depuis plus de dix ans, ne survivra pas très longtemps à sa gentillesse exemplaire. Quand je vois les autres voisins profiter de sa générosité, lui emprunter ses outils ou sa tondeuse, lui quêter un coup de main dont ils n’ont pas besoin, lui siphonner son essence la nuit, je me dis que le voisinage devrait avoir honte. Il n’y a que moi qui devrais pouvoir profiter de la bonne volonté d’Ousmane. Parce que moi, je lui laisse de longues vacances estivales. Je suis une profiteuse saisonnière, et encore, seulement quand il a neigé.

Comme après chaque bordée, je m’installe devant ma fenêtre et j’attends en robe de chambre, recouverte d’un vieux manteau, deux bottes différentes aux pieds. D’ordinaire j’ai tout mon temps, mais cette fois-ci j’espère qu’il ne tardera pas. J’ai peur de changer d’idée et de m’enfermer dans ma chambre jusqu’à ma mort. Quelques minutes passent et j’aperçois Ousmane, tout sourire, qui sort de chez lui. Je sors à mon tour, une vieille pelle rouillée à la main, et je me dirige vers la colline de neige qui cache ma voiture.

— Madame Jeanne ! Laissez, laissez, vous allez vous blesser…

Il entreprend de déneiger ma voiture mieux qu’un soleil d’août ne pourrait le faire. Je le remercie et lui propose de le payer parce que je sais qu’il va refuser.

 

Je m’engage sur le pont Jacques-Cartier, vers le sud. Skip n’avait pas grand-chose à me dire mais il a fini par avouer que le premier à avoir mentionné la maladie de Suzor était Robert-comme-sur-l’affiche. Craignant de passer dix autres jours à tourner les pages de mon calepin, j’ai décidé de lui rendre visite plutôt que de l’appeler.

Au milieu du pont, je me rappelle ce moment, juste après le départ de Suzor, avant que je réussisse à l’oublier. J’étais venue ici, à pied, pour comprendre ce qui se passait dans la tête de ceux qui se jetaient en bas. Je m’étais penchée sur la balustrade, c’était avant les clôtures, j’avais vu le fleuve et ses remous et j’avais su que ce n’était pas pour moi.

Ce jour-là, sur le pont, ce n’est pas moi que j’ai voulu tuer, c’est lui.

En regardant l’eau du Saint-Laurent, j’ai eu envie de l’éviscérer. En rire. Je voulais le lui crier mais je ne savais pas de quel côté il était. J’ai tourné sur moi-même en gueulant que j’allais le tuer. Ce n’était pas une petite affaire, je sais bien. Pas un poème violent pour lui rendre hommage, pas une déclaration de peine d’amour non plus. Ce n’était pas une façon de parler, je voulais le tuer pour vrai. S’il avait sonné à la porte ce soir-là, sonné parce qu’il avait eu l’indécence d’oublier sa clé avant de disparaître, s’il avait sonné à la porte je l’aurais invité à entrer, je lui aurais servi un verre de scotch et je lui aurais arraché un œil avec le couteau à bois qu’il avait acheté chez Pascal. J’aurais drainé son sang goutte par goutte comme un glaçon qu’on laisse fondre par moins cinq degrés en mars. J’aurais dansé sur l’air de ses cris, disloqué ses coudes et entaillé ses tendons d’Achille. Je lui aurais parlé de nos enfants inexistants, décrit notre avenir à deux, lui son cadavre partout dans la maison, moi paisible et flottant sur la fumée des bûches dans le foyer. S’il avait sonné à la porte ce soir-là, j’aurais fait en sorte qu’il n’y ait plus la moindre molécule dans l’univers qui ne participe pas à sa souffrance. Puis je l’aurais embrassé.

C’est donc sur ces joyeuses pensées que j’entame mes recherches pour retrouver celui dont j’ai un jour souhaité la mort.

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