Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 7 sur 52

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Les écrivements

Sept

 

 

Chaque craquement du feu dans le foyer me fait sursauter. Je suis rentrée de chez Skip en vitesse, incapable de penser à autre chose qu’à la maladie de Suzor. J’ai fourré le feu comme si c’était mon premier, toute la forêt, tout le journal, pas le moindre espace pour respirer. J’étouffe.

Quand Suzor est parti il y a quarante ans pour ne jamais revenir, je me suis promis de l’oublier, parce que le souvenir de lui l’autorisait à exister et que je ne pouvais pas concevoir qu’un homme qui existe ait pu me faire aussi mal. Pendant les semaines qui ont suivi, je me suis employée à brûler tout ce qui pouvait me faire penser à lui. Photos, lettres d’amour, chapeaux, vêtements. La moitié de notre chambre. À la fin il ne restait que le garde-robe de la chambre d’amis, qu’il avait rempli au fil des ans de choses inutiles. Je n’avais plus la force de le vider, j’en ai vissé la porte contre le cadre.

Mais ce n’était pas suffisant. Pour l’oublier, lui, il fallait que j’oublie tous les souvenirs que j’en avais. Que je les brûle de mon cerveau. Au début ce n’était pas simple, il habitait tout mon passé, mais avec le temps j’ai réussi à effacer de ma mémoire une bonne partie de nous.

Tout ça n’était sans doute pas la meilleure idée, mais c’était celle qui me permettait le mieux de ne pas me noyer. L’illusion d’être solide. J’ai même gardé notre maison pour me prouver que j’en étais capable. Je n’aurais jamais osé m’avouer que c’était davantage l’espoir de le voir revenir que l’orgueil qui m’avait poussée à rester ici. Je l’imaginais parfois entrant comme si de rien n’était, allant à la cuisine pour se préparer un sandwich au jambon, et ça me faisait du bien. Notre vie pourrait se recoller, quarante hivers plus tard mais comme la veille de son départ. Puis je chassais ces pensées que je m’étais interdites.

Ce n’était pas le plan parfait mais il fonctionnait bien. J’ai réussi de cette façon à traverser les années sans partir à la recherche de Suzor. J’ai réussi à rire parfois, à vivre comme s’il n’avait pas tant existé. Des amants, des promenades. Je ne me suis privée de rien, j’avais l’argent pour le faire. Parfois je déviais un peu, le temps d’espérer le croiser par hasard devant la boutique du couturier sur Beaubien, le temps de vérifier s’il y avait du jambon dans le réfrigérateur, puis je reprenais le chemin de l’oubli.

 

Sur la table basse du salon, je dépose le carnet marron que je traîne avec moi depuis quarante ans. Dans ce carnet, sur des centaines de pages noircies au fil des ans d’encre bleue, noire ou rouge, j’ai écrit tous mes souvenirs à mesure qu’ils m’apparaissaient, pour les mettre de côté une fois pour toutes. Lorsqu’un détail me faisait penser à Suzor, je l’inscrivais au carnet, avec le plus de souci possible, dans le but de ne plus jamais y penser par la suite.

Je n’ai pas besoin de l’ouvrir aujourd’hui pour que tous les souvenirs que je croyais avoir noyés dans ces pages m’emplissent la tête à m’en étourdir. Depuis que je sais l’alzheimer de Suzor, ils y sont tous, devant mes yeux comme si chaque moment venait tout juste de se terminer. Je n’ai pas revu Suzor depuis quarante ans mais je me souviens de l’odeur de sa peau comme s’il m’avait fait l’amour hier.

Seulement, ces souvenirs ne m’appartiennent pas. Ils sont à lui autant qu’à moi et je ne peux pas en être la seule gardienne. Je dois les lui rendre. Veiller à ce qu’il ne les oublie pas.

Je dois retrouver Suzor.

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