Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 10 sur 52

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Les écrivements

Chapitre Dix

 

Sur le pont vers chez moi, ce ne sont plus des pensées meurtrières qui m’habitent, mais la déception. C’est qu’une partie de moi, celle qui ne réfléchit pas trop, espérait que tout serait facile. Je m’imaginais arriver chez Robert, fouiller le condo et trouver Suzor caché dans un garde-robe, un abat-jour sur la tête. Ou dans un coin, assis par terre, un casse-tête chinois entre les mains. N’importe quoi qui aurait signifié que tout ce temps il était resté près de moi, terré jusqu’à ce que je lui tende la main. Saint-Hugues n’est pas au bout du monde mais ce n’est pas au bout de mes doigts non plus.

Perdue dans mes pensées, je négocie à soixante kilomètres-heure la courbe de la mort sans même regarder la route, faisant passer Evel Knievel pour un ensemble de draps en flanelle. Je n’ai pas peur de la mort. À mon âge, il n’y a dans l’avenir que les rêves échoués d’hier, qu’on cède aux autres en souhaitant qu’ils aient plus de chance ou de courage que nous. Pendant quarante ans je me suis occupée à ne pas vieillir, à vivre sans me soucier des douleurs, des incapacités. J’ai abordé le vieil âge comme on épluche une clémentine, lentement et en espérant qu’il n’y aurait pas de pépins.

Mon échéance approche, je le sais bien, mais d’abord il y aura Saint-Hugues.

Le train passait deux fois par jour, plein de grain venu de l’Ouest, et la vibration faisait craquer le plancher de la vieille maison où il avait grandi. Il m’y avait emmenée au début de nous, même pas la vingtaine, nous y avions passé douze jours d’été avec les fourmis et les mulots. Ses parents étaient en voyage. Nous n’avions pas discuté beaucoup, je regardais sans cesse par la fenêtre, vers le cimetière. Il y avait des peupliers mais à cette époque-là je ne connaissais pas les essences d’arbres. Je regardais les feuilles se bercer et ça me suffisait. Il était assis sur le lit, presque toujours sur le lit. Parfois il soupirait. Parfois une souris traversait la pièce. Le vent dehors. Son enfance.

Douze jours de silence, sans même le toucher, ou si peu, m’avaient paru comme une belle éternité. Une longueur nécessaire dans notre effervescence. D’habitude il parlait tout le temps mais jamais de lui. Ce silence m’avait appris plus sur ce qu’il était que tous les mots qu’il déversait, grand angle, chaque jour, pour se cacher. Je me souviens de chaque minute devant la fenêtre dans cette maison. De ces douze jours inertes à sentir l’air chaud sur nos peaux.

J’étais amoureuse de lui.

 

La maison n’a pas changé. J’ai stationné la voiture un peu en retrait, pour que Suzor ne me voie pas venir. Je reste dedans, les mains sur le volant. Je regarde le cimetière, il n’a pas changé lui non plus. Quelques morts de plus. Les arbres ont grandi, je crois.

J’aimerais sauter une journée, que celle-ci s’écoule sans que j’en aie conscience. Me retrouver demain et avoir vu Suzor déjà, tout savoir sans l’avoir vécu. Il faudra bien la construire, cette machine à sauter quelques heures. Je ne veux pas avoir à dire les premiers mots, passer tout de suite aux centièmes, après le malaise et les incertitudes, après la résurgence de nos mémoires. Après son regard déçu posé sur sa vieille femme décatie.

J’ouvre la portière et j’inspire la rivière. Le courant dans mes narines. La neige plus blanche que n’importe où en ville. En sourdine, le crépitement discret des remous de la Yamaska. Les morts d’ici sont chanceux.

Je fais un pas, deux, dix. Quelques mètres et je pourrai cogner à sa porte. Je ferme les yeux pour oublier où je suis, quand je les ouvrirai il sera là, c’est ce que je me dis mais je me trompe. Je n’ai même pas mis un pied sur le porche qu’on m’interpelle depuis la maison d’à côté.

— Ah ben salsifri du Saint-Tabarnak ! Tu parles de la belle visite !

Jean-Luc, le spray tan dégoulinant sur le col de chemise, me rejoint et me serre dans ses bras.

— Ben… euh… mon beau Jean-Luc… je sais pas trop comment…

— Voyons, Matante… Je le sais bien que vous êtes pas venue pour me voir. Mais vous allez être déçue, il est pas là.

— Il est sorti ?

— Ça fait trente-cinq ans qu’il est sorti.

— Mais… il a posté une lettre d’ici l’an passé.

— Il est venu vendre la maison quand il a su pour… pour… sa maladie, là. J’imagine que c’est à ce moment-là qu’il a posté la lettre.

— Et toi, tu l’as vu ? Tu lui as parlé ?

— Oui, Matante. Il était beau. Un beau monsieur. Pas mal moins espiègle que quand on était petits. On faisait des bêtises ensemble dans le cimetière… J’espère qu’il va bien, j’ai pas de nouvelles depuis. Vous vouliez le voir ?

— Le retrouver, oui.

— Je pense que je sais où il est. Venez, je vais vous montrer quelque chose.

Je suis Jean-Luc jusqu’à sa maison, les jambes ramollies par la déception et la gorge nouée par la promesse d’une nouvelle piste. J’essaie de ne pas penser mais j’ai peur de tomber.

 

La décoration de la cuisine de Jean-Luc est assortie à la robe de sa troisième femme, qui me sourit sans dire un mot. De toute la famille, c’est peut-être ma préférée. Je n’ai jamais osé lui demander mais je suis convaincue qu’elle n’est pas normale, ce qui me la rend plus sympathique que les autres. Elle parle peu. Jamais plus de trois mots à la fois. Elle regarde ses doigts souvent, grimace parfois comme si un enfant la pinçait.

La première fois que je l’ai rencontrée, je me suis présentée mais elle ne m’a pas dit son nom. Appuyée sur le comptoir de cuisine, elle me regarde en souriant, sans bouger, et d’ordinaire je serais mal à l’aise mais pas avec elle. C’est un sourire bienveillant, couverture de laine qui me tient au chaud en attendant que Jean-Luc trouve en haut ce qu’il veut me montrer.

— Je t’aime bien, toi.

Son sourire s’accentue pendant une seconde, elle ne répond pas. Mon genre de conversation. Jean-Luc descend l’escalier en crachant ses poumons.

— Faut tellement que j’arrête de fumer. Bon, Matante, j’ai ça ici !

Il dépose sur la table une pile de vieilles feuilles jaunies, l’air fier et orangé. Il les étale du mieux qu’il peut sur la surface, époussetant au passage les miettes de son déjeuner. Il y a là des copies de plans, de factures, de listes d’épicerie. D’autres assemblages de mots qui ne signifient rien pour moi. Une carte géographique. Une carte topographique. Un permis d’excavation. Un titre de propriété.

— Je comprends pas, Jean-Luc.

— Suzor, il est parti d’ici en 1980. Une nuit, il y a eu un incendie chez les Sauvageau, plus bas sur le chemin. Quand les camions sont passés, avec leurs sirènes, puis quand il a entendu le sifflement du feu au loin, il s’est mis à aller mal. Pendant des jours, il répétait qu’on était pas en sécurité, ici. Il s’est enfermé chez lui une couple de semaines, puis après, il est parti. Il est allé en Ontario avec ses idées de fou, pas loin d’une ville qui s’appelle… attendez… Melancthon. Oui, c’est ça.

— Qu’est-ce qu’il est allé faire là ?

— Il est allé construire un abri antinucléaire. Avec des autobus scolaires. Il m’a expliqué les plans, il était vraiment prêt. Il allait creuser douze pieds dans le sol et mettre des autobus scolaires dans le fond, et couler du béton par-dessus. Il a acheté quarante-deux autobus. Regardez, il y a la facture ici. Trois cents piasses chaque. Mais vous aviez de l’argent, vous deux, c’était pas un problème.

— Des autobus scolaires…

— Oui. Le toit est renforcé avec des grosses barres d’acier pour protéger les enfants. C’est parfait pour un abri.

— Et tu penses qu’il est allé construire ça ? En quatre-vingt ?

— Il avait tout acheté. Le terrain, l’équipement, les réserves de nourriture. Tout était prêt. Je vois pas pourquoi il l’aurait pas fait. Je suis sûr qu’il est encore là. Regardez ça…

Il me montre les plans et je commence à imaginer le domaine souterrain de Suzor. La suite logique de son explosion personnelle, la victoire de la peur. Il avait pensé à tout. L’approvisionnement en eau, l’évacuation des déchets. Les médicaments. Une chaise de dentiste. Des écrans de Commodore à brancher au système de surveillance. Des habits à l’épreuve des radiations. Des tonnes de conserves. Une ligne téléphonique. Deux génératrices. Une cuisine. La folie.

Assez pour survivre quarante ans.

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