Les écrivements
Vingt-sept
Les hommes dans le camion jouaient à des jeux que nous ne connaissions pas et nous avons vite compris qu’ils ne nous les expliqueraient pas. Il y avait des cartes à jouer et une dizaine de dés et, à intervalles réguliers, l’odeur de l’embrayage que le conducteur faisait griller dès que la neige devenait plus dense. Confinés au banc étroit placé plus haut que les autres, au-dessus de l’essieu arrière, nous ressentions chaque bosse dans notre colonne vertébrale. Dans le cahier de tâches des concepteurs de ce véhicule militaire, le confort avait eu de la difficulté à se frayer un chemin, un peu comme le camion sur les routes enneigées de janvier dans les steppes russes.
— J’espère qu’on s’en va pas trop loin, a dit Suzor en grimaçant.
Je n’ai pas osé lui répondre. Nous ne savions pas dans quoi nous étions plongés et la peur d’être perçue comme une ennemie par les autres m’inquiétait davantage que la durée du trajet ou les bleus sur les fesses que nous aurions à notre arrivée. Nous étions dix passagers à l’arrière du camion mais Suzor et moi étions les deux seuls qui ne parlaient pas russe, et le regard des huit autres quand nous étions montés à bord n’avait rien eu de rassurant. Un mélange de crainte et d’agressivité, un affrontement prédateurs-proies sans que nous connaissions le clan de chacun.
Il faisait très sombre dans le camion, tellement que parfois, la nuit, quand un passager se tournait vers nous, je ne pouvais voir que le blanc de ses yeux, ce qui n’aidait pas à apaiser mes craintes. Pendant un moment, alors que Suzor s’était endormi, la tête appuyée contre mon épaule, je me suis imaginé qu’ils nous emmenaient dans une église secrète, au fin fond de la Sibérie, et que ces blancs d’yeux autour d’un feu nous sacrifieraient à un dieu slave. Je me voyais démembrée vive, le sang coulant sur ma peau et mes entrailles éparpillées. Nous allions mourir dans la neige, là où la route prend fin, au pied d’une montagne en forme de loup dans les ténèbres aux odeurs de chair calcinée. J’ai frissonné et Suzor s’est réveillé en sursaut.
— Ça va ?
— Oui. J’ai mal aux fesses.
— Veux-tu t’asseoir sur mon manteau ?
— Tu vas avoir trop froid.
Aucune fenêtre, aucun chauffage, et leurs yeux dès que nous échangions quelques mots. Suzor comptait les minutes dans sa tête, moi les secondes. Il y avait une craque dans la porte arrière ; c’était la seule façon de savoir s’il faisait jour ou nuit. Je la fixais pour ne pas affronter le regard des autres. Quand j’ai levé les yeux après des centaines de secondes, ils jouaient et c’était comme si nous n’existions plus. Pour l’instant c’était suffisant, l’invisibilité avait quelque chose de rassurant.
Si nous avions su dès le début que le voyage en camion durerait plus de quarante-huit heures, nous aurions pu nous y préparer. Mais le temps quand on ne connaît pas l’échéance est une montagne sans sommet, et nous n’avions pas d’équipement d’escalade. Chaque bosse, chaque trou dans la route, chaque racine qui dépassait, chaque virage, chaque roche enneigée nous ramenaient à une douleur qui ne disparaîtrait peut-être jamais.
Le temps comme un ennemi. Une torture. Un puits sans fond.
Suzor a demandé aux deux grands devant nous si nous arrivions bientôt, en gesticulant du mieux qu’il le pouvait, mais ils n’ont même pas essayé de répondre. Peut-être n’en avaient-ils aucune idée, eux non plus. Peut-être étaient-ils de futurs sacrifiés, eux aussi. Peut-être avaient-ils peur de leur destinée autant que nous.
— On va finir par arriver, a chuchoté Suzor.
— Oui, mais quand ?
— Et où ?
J’ai dormi ce qui m’a semblé être cinq minutes, mais la façon dont Suzor massait son bras quand je me suis relevée m’a fait comprendre que c’étaient des heures. Je me suis réveillée en sursaut quand le camion a dérapé et que tous nos bagages ont été propulsés sur la droite. Nous nous sommes immobilisés. C’était la nuit et, après quelques coups d’accélérateur qui nous ont enfumés sans faire tourner la moindre roue, le conducteur a coupé le contact. Le silence entrecoupé des respirations des passagers. Le vent sifflant par la craque de la porte. Un flocon sur le plancher, le reflet de la lune dans sa dentelle. La voix calme du conducteur.
La porte s’est ouverte et c’était comme une machine qui démarrait, les engrenages qui s’emboîtaient : les huit hommes se sont levés les uns après les autres, dans un ordre qui semblait déterminé d’avance, ont ramassé des pelles et des pics accrochés sur la paroi intérieure, sont sortis sans dire un mot. Nous avons attendu qu’on nous demande quelque chose, mais personne n’est revenu nous voir. Suzor s’est levé pour se dégourdir les jambes.
— Est-ce qu’on devrait les aider ? ai-je demandé.
— Es-tu folle ? On se gèlerait les doigts. Et s’ils ont besoin de notre aide, ils nous demanderont. C’est pas comme s’ils étaient très serviables avec nous…
— Ils sont pas méchants non plus.
— Ils nous demanderont…
— Moi j’y vais.
Je me suis levée sans écouter sa réponse, j’étais jeune et sans arthrite et déjà je faisais semblant d’être forte. J’ai mis la tête dehors, puis j’ai sauté dans la neige. Des torches éclairaient les roues du camion, enlisées jusqu’aux moyeux. Quand mon pied a touché le sol, ils se sont tous immobilisés comme si le diable leur rendait visite. L’un d’eux m’a dit quelque chose, puis l’a répété, plus fort. Les autres me regardaient et dans la lueur des torches je voyais qu’ils auraient préféré que je n’interrompe pas leur opération, mais je n’allais pas remonter dans le camion sans rien faire. Je me suis approchée du plus jeune, appuyé sur le manche de sa pelle, les joues roses, le front blanc. J’ai empoigné la pelle, il ne m’a pas retenue, et j’ai pelleté avec fougue sous leurs yeux gris, sans les regarder, sans m’arrêter, j’ai pelleté.
Au bout d’un temps Suzor m’a rejointe, à mains nues il enlevait la neige sous le pneu arrière. Le conducteur a parlé, je ne me suis même pas retournée et les autres sont venus nous aider. J’ai pelleté et Suzor a poussé lui aussi, et quand enfin le camion s’est mis à avancer, nous avons tous retrouvé nos places à l’intérieur, comme une machine qui s’éteint, et c’était comme s’il ne s’était rien passé. Les autres ne nous regardaient pas plus et nous évitions de parler. Nous attendions que le temps passe et nous escaladions la montagne sans sommet.
Une quinzaine de minutes plus tard, le camion s’est de nouveau enlisé dans la neige. Le conducteur a coupé le contact, les passagers se sont levés, mais cette fois-ci le plus vieux d’entre eux, celui à la longue barbe foncée et aux gants troués, a pris une pelle et me l’a tendue en souriant. Les hommes ont ri et moi aussi. À partir de là le trajet s’est adouci. Il ressemblait un peu moins à un calvaire, un peu plus à l’aventure promise par l’homme à la cravate serrée, une escapade douloureuse mais fascinante.
Le camion s’est enlisé à huit reprises en quarante-huit heures. Chaque fois l’homme à la barbe me tendait la pelle en blaguant et les autres riaient mais ils ne riaient pas de moi. Ils me respectaient, nous le sentions. Parfois je leur parlais en français et c’était comme s’ils me comprenaient.
Nous mangions dans le camion, du gruau à l’eau tiède, de la soupe aux choux aussi. Toutes les trois heures, nous faisions une pause et il fallait attendre deux minutes avant de savoir si nous étions coincés dans la neige ou si c’était l’heure de nous soulager dans la forêt.
Deux jours de route nous avaient permis de nous accepter, eux et nous, mais la distance nous séparant existait encore. La peur ne s’efface pas à coups de pelle dans la neige, nous en étions conscients, et les liens que la tempête avait tissés sur la route demeuraient fragiles.
Le camion s’est arrêté une dernière fois et les huit ont ramassé leurs affaires. Nous avons compris que nous étions arrivés. Il devait être midi.
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