Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 42 sur 52

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Les écrivements

Quarante-deux

 

 

Je ne me souviens pas d’avoir conduit pour rentrer chez moi et pourtant je suis à la table de la cuisine, un verre de cognac à la main. À mon âge je n’ai plus les facultés intellectuelles qu’il me faudrait pour digérer ce que Skip m’a raconté. Je suis incapable de réfléchir alors je bois. Il n’y a que la réaction instinctive, exagérée sans doute, celle de ne plus rien vouloir savoir de Suzor, ce menteur.

J’ai le visage écrasé sur la table quand Fourmi entre sans sonner. Elle lance son sac à dos près de l’escalier comme si elle était chez elle et s’assoit devant moi, molle.

— Suzor m’a menti, Fourmi. Il m’a toujours dit que j’étais sa seule famille, mais il a un frère. Sur quoi d’autre il peut m’avoir menti, tu penses ?

Elle ne réagit pas. Je m’attendais à une exclamation, un cri, une révolte, mais rien. Elle gratte l’ongle de son index gauche.

— Tu sais, Fourmi, le trou dans le mur, là…

— Oui.

— C’est grâce à lui que j’ai pu avoir du fun pendant les quarante dernières années. Après Suzor.

— Je comprends pas.

— Chaque fois que je m’ennuyais de lui et que je commençais à me morfondre, et à trouver que personne lui allait à la cheville, je regardais le mur et ça me rappelait qu’il était pas parfait. Tu comprends ?

— Oui.

— Aujourd’hui je suis vraiment contente de l’avoir laissé là. Suzor est aussi bien de m’oublier.

Fourmi ne réagit toujours pas. Rien de ma vie ne l’intéresse.

— Qu’est-ce que t’as, toi ?

— Pourquoi vous avez fait ça, Mamie ?

— Fait quoi ?

— Pourquoi vous êtes allée faire peur au petit cave, à l’école ?

— Je… Pour toi…

Son regard est rivé au mien et j’ai de la difficulté à le soutenir. C’est de la colère, du dégoût peut-être, qu’elle m’envoie.

— Et là, comment vous pensez que ça va se passer, pour moi ?

— J’ai pas trop pensé à ça.

— Non, j’imagine. Je vais vous le dire. Je pourrai plus rien faire, parce que je suis la fille qui est trop faible pour se défendre toute seule et qui envoie sa grand-mère régler ses comptes. Savez-vous pourquoi je me sauvais de ce petit maudit là ? Pour pas le battre. J’avais vraiment envie de le détruire, et j’en serais capable, mais je préfère être plus sage que lui. Quand je sens que mes poings vont partir, j’aime mieux me sauver. Mais là, vous êtes allée faire ça et j’ai l’air d’une folle.

— Mais Fourmi…

— Moi dans mes rêves, pensez-vous que c’est vous qui venez me sauver comme un chevalier ? Non. C’est pas vous. C’est un beau gars de mon âge. Pas vous. Et savez-vous ce qui est le plus plate là-dedans ? Il y en a un, beau gars, à mon école. Ça fait un an que j’ose pas l’approcher, mais là je me disais que peut-être… Sauf que maintenant je peux plus, à cause de vous. Il a vu l’autre pleurer, il me trouve poche.

— Je suis désolée…

— De toute façon, avec toutes vos histoires décourageantes, ça me tente plus trop, l’amour. Vous rendez-vous compte ? Vous avez réussi à me désintéresser de l’amour. Me semble que j’avais pas besoin de ça.

Sans que je puisse la retenir, Fourmi se lève, ramasse son sac à dos et sort en claquant la porte comme une balle dans ma tête.

Je suis seule. Encore.

 

J’ai tout perdu et pendant trois mois je n’ai pu penser à rien d’autre. J’ai perdu l’espoir de voir Suzor et moi réunis. Tous les souvenirs pourris que j’allais pouvoir partager. Tout le passé que j’allais pouvoir revivre avec lui pour nous en exorciser. Je croyais que cette fois-ci j’allais réussir à le sauver, quarante ans plus tard. Mais je n’ai plus le courage, l’énergie ou la volonté d’aller le retrouver. Il ne le mérite pas, je crois. Je réagis trop fort, c’est ce que Skip m’a dit quand je l’ai appelé pour lui assurer qu’il était encore mon préféré et que je le verrais au prochain jour de l’An. Une réaction exagérée, oui, mais pendant vingt-cinq ans j’ai cru à cette histoire de seule famille. C’était le plus important pour moi.

Et j’ai perdu Fourmi. Elle aura été de retour dans ma vie pour quelques jours seulement. Juste assez pour que je la déçoive, que je sois aveuglée par ma chasse aux licornes et que je ne prenne pas le temps de l’écouter et de la comprendre. Elle n’a pas répondu quand je l’ai appelée sur son portable. J’ai abandonné vite. Une petite vieille insistante ne devrait pas exister dans la vie d’une adolescente.

Pendant trois mois je ne suis pas sortie de chez moi. Trois mois de catatonie, à regarder par la fenêtre et à voir deux traces de pas. Celle de Suzor et celle de Fourmi. Je suis le point de départ de ceux qui se sauvent.

Je me suis brisée, pendant des jours je me suis fissurée de mille canyons. Je n’avais plus personne à impressionner, pas même moi. Je me suis permis de pleurer. D’être faible sans faire semblant d’être forte.

J’ai cogné ma tête sur le mur de la cuisine à m’en faire saigner.

Puis j’ai décidé d’attendre ici que les journées se terminent, que mes jours finissent, ils finiront bien par finir.

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