Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 9 sur 52

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Les écrivements

Neuf

 

Robert-comme-sur-l’affiche, soixante-dix ans, les cheveux blancs, habite un condo jadis moderne sur l’avenue d’Isère à Saint-Lambert, qu’il partage avec sa conjointe Veloutée Véronique. « Mais c’est juste moi qui paie les frais de condo, je suis gentil de même. »

Courtier immobilier à quelques semaines de la retraite depuis trente ans, Robert m’a donné au fil des ans, à moi qui n’ai déménagé qu’une seule fois dans ma vie, quarante-sept cartes professionnelles.

J’appuie sur la sonnette. La phalangine de mon index me fait souffrir, on a vu pire. C’est Veloutée Véronique qui ouvre la porte.

— Matante ! Qu’est-ce que… ? Êtes-vous perdue ?

— Oui, sûrement. Est-ce que Robert est là ?

Chaque mois de janvier, les murs du salon sont peints de la couleur officielle de l’année. Début décembre, Robert et Véronique mettent le champagne au frais et attendent avec fébrilité que les médias annoncent le choix des visionnaires de chez Pantone. Puis, dès janvier, un peu saouls, ils sortent les rouleaux et le ruban bleu et se mettent au travail. C’est donc dans un salon vert Greenery sentant encore la peinture fraîche que Robert m’accueille, l’air sévère en milliers de nuances de noir.

— Je… Matante… Je veux pas que vous vous fâchiez, là…

— On va aller droit au but, mon Robert. Est-ce que tu penses que je vais te tuer avant de sortir d’ici ?

— J’aimerais mieux pas, mais ça se peut.

Pendant qu’une fois de plus je joue à la dure pour ne pas m’effondrer, Veloutée Véronique nous prépare des smoothies dans la cuisine. Elle met le mélangeur en marche, on ne s’entend plus. Robert fixe le plancher, le temps d’un malaise. Véronique apparaît avec trois verres pleins d’un semi-liquide couleur murs du salon.

— Je m’en suis fait un aussi. Ça va être bon !

Robert lui lance un regard réprobateur qu’elle lui retourne aussitôt. Je prends une gorgée de verdure et j’aime penser que mes articulations m’en remercient.

— Il est bon ton smoothie, Véronique. Merci. Puis, Robert ? As-tu quelque chose à me raconter ?

— Oui.

— Je t’écoute.

— On a eu des nouvelles de Suzor il y a un an et demi.

Je réprime un haut-le-cœur dont le smoothie de Véronique n’est pas responsable. Étourdie, je soupire, m’écrase contre le dossier du divan en cuir bon marché. Veloutée Véronique toussote.

— C’est de ma faute, dit-elle. Vous savez, Matante, on est ben mélangés avec vous. On vient qu’on sait pas ce que vous voulez. En août, l’autre été d’avant… C’était en août, chéri ?

— Oui, je pense. Ou en juillet.

— En août l’autre été d’avant, on a reçu une lettre de votre Suzor. Il disait qu’il était malade. L’alzheimer, ces affaires-là. À ce moment-là, on a décidé de pas vous le dire. Robert voulait tout vous raconter, lui, mais je l’ai convaincu de laisser faire. C’est ça que vous vouliez, non ?

— Je sais plus.

— C’est pas évident…

— L’avez-vous encore, la lettre ?

La calligraphie de Suzor n’a pas changé, je le vois malgré le brouillard qui couvre mes rétines comme des larmes au plus creux de moi. La nostalgie se fond aux éclats de douleur du passé. Je me souviens des lettres qu’il m’écrivait, au début, pleines de ces grossières banalités que j’aimais tant. Son écriture aujourd’hui me ramène à ma jeunesse et à la gelée de genoux que ses « je t’aime » à peine lisibles généraient. Ce n’est pas à moi qu’il a écrit mais c’est tout comme.

 

« La mémoire est une drôle de bête. Bientôt, je ne me souviendrai plus de vous, Robert et Véronique. C’est ce que les médecins m’ont dit le mois dernier. J’ai attrapé le pire des déraillements. Celui qui efface votre chemin. Je suis maintenant alzheimer, comme beaucoup d’autres. Ne vous inquiétez pas, je vais plutôt bien. Il y a depuis trop longtemps des choses que je suis incapable d’oublier. Je me porterai mieux quand elles auront disparu.

Je vous en prie, ne dérangez pas Jeanne avec ça. Je l’ai blessée il y a longtemps, je ne veux pas la blesser davantage. Peut-être me déteste-t-elle ? Alors dites-lui que je suis malade, elle s’en réjouira. Peut-être m’a-t-elle oublié ? Ne lui dites rien. Peut-être m’a-t-elle pardonné ? Je ne sais pas.

Amitiés, Suzor. »

 

Je n’ai jamais prétendu que Suzor était parfait. Souvent les gens me disaient qu’il ne pensait qu’à lui, ils avaient raison, qu’il n’assumait jamais ses responsabilités, ils avaient raison aussi. Qu’il ne faisait pas honneur à son génie. Qu’il gaspillait son potentiel. Malgré tout, j’aimais ce qu’il était. Il n’était pas une bonne personne, j’en ai toujours été consciente, mais il était la bonne pour moi. Ce genre de mièvreries qu’il m’écrivait au début, je les ressens encore, et mon besoin de le retrouver s’en trouve décuplé.

Il y a un an et demi qu’il est malade. Il est peut-être déjà trop tard pour retrouver le Suzor que je cherche, mais je n’arrêterai pas mon chemin. Je n’arrêterai plus. Cette lettre, ces mots, le j minuscule et sans point qu’il trace quand il écrit mon prénom, tout ça explose en moi. Je ne veux pas être la seule condamnée au souvenir de nos bonheurs.

Je regarde l’enveloppe qui contenait la lettre. Elle porte le sceau du bureau de poste de Saint-Hugues, son village d’enfance aux abords de la Yamaska. Il est retourné chez lui.

— Vous savez, Matante, que Jean-Luc a racheté sa maison de quand il était petit, juste à côté de celle de votre Suzor ? C’étaient pratiquement des frères, quand ils étaient jeunes, à Saint-Hugues, ces deux-là. Même s’ils avaient dix ans de différence. C’est grâce à eux qu’on s’est tous connus.

— Oui, je sais, Robert. Je sais.

Demain j’irai à Saint-Hugues et si les choses se déroulent mal je marcherai dans la rivière jusqu’à ce que le courant m’emporte.

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