Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 31 sur 52

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Les écrivements

Trente et un

 

Une vieille assise dans l’eau, sur le plancher usé d’un autobus scolaire aux allures de pain moisi, douze pieds sous terre, qui raconte sa vie à une adolescente fragile, roulée en boule contre elle-même de l’autre côté. Je devrais en rire mais je n’ai pas la tête à la comédie. Je grimace de douleur, les articulations, l’humidité. Nous attendons quelque chose qui n’arrivera pas.

Fourmi prend une grande respiration.

— Quand est-ce qu’on sait qu’on est en amour ?

Le temps de ravaler ma grimace, je cherche la meilleure réponse. Je ne m’attendais pas à cette question et je n’ai rien d’une conseillère matrimoniale.

— Je sais pas. Ça arrive, c’est tout. Des fois on le sait pas. Pourquoi tu me demandes ça ?

— J’ai peur de passer tout droit. C’est à mon âge, le grand amour épais, non ? Dans les films, c’est à mon âge.

— Y a pas d’âge pour être épais. Regarde moi : je fais une chasse au trésor pour trouver celui qui m’a laissée il y a quarante ans. Si c’est pas le grand amour épais, comme tu dis…

— Oui, mais il a commencé tôt, non ? Votre amour ?

— J’avais ton âge, oui.

— Qu’est-ce que je fais si je le trouve pas, moi ?

Fourmi a peur de devenir une adulte sans jamais vivre les amours adolescentes dont elle a entendu parler dans les films. Les amours dont ses amis parlent, ses amis qui ne sont pas ses amis mais qu’elle appelle ses amis parce qu’à partir de la garderie tous les élèves sont des amis.

Je me rends compte qu’en pourchassant un homme absent j’ai mis de côté la jeune fille qui souffre juste devant moi et qui me considère comme sa grand-mère.

— En même temps, je vous regarde, le cul dans l’eau à six cents kilomètres de chez vous, toute seule, et je me demande si ça vaut tant que ça la peine, l’amour.

— Je me demande la même chose. Je me suis souvent demandé ce que j’aurais fait si j’avais jamais rencontré Suzor.

— Puis ? Qu’est-ce que vous auriez fait ?

— J’avais fait une liste, à l’époque. Ça prenait des pages.

— Et ?

— J’aurais voyagé pour le plaisir. J’aurais passé ma vie à étudier dans des villes différentes. J’aurais vécu dans le fin fond du bois pendant un an. J’aurais appris à jouer au baseball. J’aurais été sur des sites de rencontre. Je serais tombée en amour mille fois.

— Regardez où ça vous mène, tomber en amour…

— J’aurais eu des enfants.

Fourmi détourne le regard, mal à l’aise. Elle est trop minuscule pour me comprendre, je ne devrais pas lui imposer mes langueurs de vieille aigrie.

— As-tu encore mal à la tête de ta commotion ?

— Oui, mais c’est correct. Ça fait pas moins mal, mais je me suis habituée.

— Tant mieux.

— Vous savez quoi, Mamie ? Moi quand je vais être rendue à votre âge, c’est comme Suzor que je voudrais être.

Elle me fait sourire.

— Pour vrai. J’aimerais ça me retrouver à quatre-vingts ans et que quelqu’un me cherche comme vous le cherchez. Ça voudrait dire que j’aurai été vraiment importante pour quelqu’un.

Les adolescents aussi ont peur d’être oubliés. Et Fourmi, malgré ses difficultés à l’école, malgré le petit mécréant qui la bouscule et que j’étriperai un jour, n’est qu’une grande romantique.

Elle se lève. Parler d’amour la rend nerveuse. Elle touche à tout, le bois enflé d’une demi-chaise, un classeur en morceaux, la rouille des poignées de tiroir, son futur tétanos.

— Êtes-vous reposée, maintenant ?

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