Les écrivements
Trente-sept
« Tu te souviens, au tout début de nous, quelques jours seulement après que nos lèvres se sont réunies pour la première fois, nous nous étions assis dans la neige au parc La Fontaine. Tu avais aperçu à ta gauche un petit bouton noir tombé d’un manteau. Tu avais souri et tu m’avais dit que tu étais triste pour lui, parce qu’il avait perdu ses amis, les autres boutons du manteau. Je t’avais rassuré en te disant que les autres étaient méchants et que son exil était volontaire. C’était un héros, ce bouton-là, un battant qui ne se laisserait jamais attacher. Tu avais ajouté des détails, parlé de ses parents qui s’étaient rencontrés entre deux manchettes, de ses études, de ses ambitions. J’avais mis le bouton dans ma poche.
Pendant vingt-cinq ans, chaque fois que tu voyais un bouton, tu faisais semblant de pleurer, pauvre solitude, et moi je lui inventais une histoire rocambolesque pour te rassurer. Tu en rajoutais et je finissais toujours par m’attacher plus que toi et être triste pour les boutons, eux qui avaient une si belle histoire de famille. Nous riions.
Au début, c’était un ou deux par année ; des boutons qui traînent sur le trottoir, c’est rare. Mais quand nous avons acheté la maison, notre promenade quotidienne nous menait toujours sur Beaubien et, en face de l’atelier du couturier, tu trouvais presque toujours un bouton dans le caniveau. Tu cherchais, pour nos sourires, tu cherchais et je trouvais des histoires différentes chaque fois, c’était notre petit bonheur à pied.
Souvent je prenais les boutons avec le plus de nonchalance possible, pour que tu ne le remarques pas, je les mettais dans ma poche ou dans ma sacoche. Parfois je les laissais par terre et je retournais les chercher plus tard. Je les ai tous gardés.
Ils sont dans un coffre, tous ensemble. Je les gardais pour te montrer avant notre mort qu’ils n’ont jamais été seuls tout ce temps, comme nous. »
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