Les écrivements
Deux
Un peu d’arthrite, presque rien.
Du haut de son Everest de neige sale, un petit roi de la montagne fait semblant de me tirer dessus avec l’index que je devine dans sa mitaine. Je meurs un peu pour lui, il sourit. Plus loin une vieille qui me ressemble, aux os repliés sur eux-mêmes et aux rides topographiques, me salue de la tête. Elle pousse tant bien que mal un chariot d’épicerie sur le trottoir enneigé comme si elle revenait de la fin du monde. Encore plus loin un homme à la barbe de laine déblaie de sa main nue le pare-brise de sa voiture.
— C’est pas chaud, vous trouvez pas, madame ? me demande-t-il en souriant.
— Ton petit va mourir.
— Pardon ?
— Ton enfant, dans ton auto, il va mourir. Avec le moteur qui tourne et le pot d’échappement plein de neige, c’est ça que ça fait.
Pendant une seconde il ne réagit pas, l’air incolore, inodore. Il perd son sourire. J’ouvre la portière côté passager sous le regard amusé d’un garçon d’à peine deux ans emballé dans trois cents dollars de duvet, une botte au pied gauche, l’autre disparue. Son père tend le bras, éteint le moteur. Un souffle.
— Whoa ! Merci, vraiment. On pense pas à ces affaires-là.
— Pourtant ils en parlent chaque année aux nouvelles.
— Ah… Mais nous, on a pas de télé.
— Ah.
— Je… Je sais pas comment vous remercier.
— C’est pas nécessaire.
— Vous allez où comme ça ? Voulez-vous un lift ?
— Ça va. Je m’en vais à deux coins de rue. J’ai un party de famille.
Il est 14 h en ce premier jour de 2017. Le pas léger malgré le cuir trempé de mes bottes et la douleur au fond des os, je marche vers le 10760, avenue Hamel. Quand on bascule dans les adresses à cinq chiffres, la température baisse de dix degrés. Le pôle Nord montréalais, la banquise passé Henri-Bourassa. La Sibérie.
Des griffes poinçonnent ma moelle, s’arrêtent, recommencent. Mes chevilles, mes hanches, une raideur dans le genou droit, comme un bébé qui s’accroche à ma jambe alors que j’essaie de me sauver. L’hiver par-dessus mon gros manteau de plumes, le calcium sur le trottoir, l’odeur d’une étrange sécheresse. Un peu d’arthrite, presque rien. Le froid comme pendant notre voyage. Nous avions des épaisseurs de laine et les cils gelés.
J’ai garé ma Ford Fiasco à trois rues de la maison de Skip, même s’il y avait deux places libres juste devant. Quand la fête sera terminée et que je sortirai en même temps que les autres, je leur dirai que je suis stationnée trois rues plus loin, je boiterai un peu pour le spectacle et ils se sentiront coupables de s’être moqués de moi plus tôt.
Devant l’entrée du bungalow de Skip, là où la bordée d’hier a été écrasée par une dizaine de paires de bottes, je trouve un bouton à deux trous couleur ivoire. Je le ramasse, le mets dans ma poche, puis je le reprends et le lance vers la rue.
Le doigt sur la sonnette qui ne fonctionne plus depuis seize ans, j’inspire le froid. Je me fais une réserve d’air pur pour les sept heures qui s’égrèneront dans la fumée des cigarettes de Skip, dans les vapeurs de vieux tapis et dans les arômes de parfums achetés chez Eaton il y a trente ans.
J’ai apporté mes souliers dans un sac de plastique.
J’appuie pour rien sur la sonnette et j’entre dans la petite maison sans vestibule. Un demi-pas et je suis au milieu du salon, au cœur de la fête. Dès qu’ils sentent le souffle du dehors sur leurs visages et qu’ils m’aperçoivent, les invités se taisent tous, immobilisés comme si j’étais l’antéchrist arrivé trop tôt pour le karaoké.
— Vous parliez de moi ?
Les têtes se baissent, les regards se perdent dans le tapis. Seul Bastien n’a aucune honte, quatre ans de morve, de cris et de coups de pied ne lui ont toujours rien appris. Il se précipite vers moi en riant.
— Suzor Adamo ! Suzor Adamo !
Marie-Lièvre, sa mère, l’attrape par le bras.
— Voyons, Bastien, on dit pas ça…
— Pouquoi ?
— Ben… C’est pas…
J’interviens.
— C’est correct. Vous avez le droit de parler de Suzor. Quand je suis pas là, vous avez le droit.
OceanofPDF.com