Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 25 sur 52

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Les écrivements

Des cartes à jouer et une dizaine de dés

 

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Vingt-cinq

 

« J’avais vingt-trois ans et une robe qui laissait voir la blancheur de mes mollets, un chapeau de paille, une limonade. Le parc Angrignon était bondé de gens cherchant à profiter à fond de l’été des Indiens. Octobre était chaud, tu avais apporté ton appareil photo. Je jouais à la star un clin d’œil à la fois, un clic sur deux tu n’appuyais même pas sur le déclencheur pour ne pas gaspiller de film. J’étais Audrey Hepburn ce dimanche après-midi et tu me donnais la réplique. Tu imaginais l’affiche de mon film, j’ai soufflé des baisers à l’appareil jusqu’à la première goutte de pluie. Les paniers à pique-nique se sont refermés, les couvertures à carreaux se sont pliées, les enfants se sont mis à faire semblant de ne pas aimer cette pluie rafraîchissante. J’avais les épaules mouillées, aucune intention de me sauver. Tu avais rangé ton appareil mais tu continuais à mimer que tu me prenais en photo. La couleur de ma peau commençait à se faire voir au travers du tissu mouillé de ma robe. Un homme dans la quarantaine m’a sifflée, l’œil lubrique, sans même remarquer que je n’étais pas seule. Jouant au chevalier, tu t’es mis à le poursuivre, il a eu peur, il se sauvait en zigzaguant mais tu étais plus agile que lui. Il a fini par s’immobiliser en se protégeant de ses bras, mais tu n’avais jamais eu l’intention de le frapper. Quand je vous ai rejoints tu étais en train de me vendre. “Je ne peux pas te la donner, ce ne serait pas rentable”, avais-tu dit. L’homme ne disait rien, embourbé dans une gêne telle que la pluie s’évaporait sur sa peau.

Tu en rajoutais et moi je te suivais dans tes folies. C’était avantageux pour tout le monde, disais-tu, lui pourrait me siffler à loisir et toi, tu pourrais t’acheter une moto. Tu demandais mille dollars, je trouvais ça raisonnable, tu la voulais tellement, cette moto. L’homme essayait de s’éloigner mais nous le suivions en négociant le prix à la baisse. Tu m’as pincé une fesse et j’ai poussé un cri qui a attiré l’attention des quelques personnes mouillées qu’il restait. L’homme nous a suppliés de le laisser tranquille et nous l’avons libéré parce qu’il était grand temps pour nous deux d’éclater de rire.

Nous nous sommes laissés tomber dans l’herbe trempée et je n’arrivais pas à t’embrasser tellement j’avais mal au ventre.

Je crois que ce souvenir-ci, c’est celui qui me hante le plus. Parce que c’était la dernière fois que nous étions jeunes et innocents. Notre dernier moment de réelle légèreté. Le lendemain, le téléphone sonnait, l’hiver déboulait sur nous et nos vies basculaient.

J’ai longtemps cru, enfant, que l’odeur de nos hivers était un privilège, je sortais en décembre, en janvier, dans le froid de dehors, chez moi, j’emplissais mes narines et je me disais que les Brésiliens, les Espagnols, les Algériens ne connaissaient pas cette odeur, et que j’étais chanceuse. C’était avant la Russie. Depuis, cette odeur me rend malade. C’est encore pire depuis ton départ, depuis que par moins treize degrés en décembre tu as ouvert la porte. Chaque fois que je sors dehors et que j’inspire j’aimerais être en Algérie. »

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