Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 34 sur 52

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Les écrivements

Trente-quatre

 

 

J’ai appris des années plus tard que Kholat Syakhl, le nom de la montagne au flanc de laquelle ont péri ces randonneurs, signifie en mansi « la montagne de la mort ». Nous avons passé les six jours suivants à poursuivre nos recherches au pied de la montagne de la mort, en silence, comme une machine déterminée à tout écraser sur son passage, comme une pulsion, un geste amalgamé de nous tous. Ce n’était plus un travail méticuleux, c’était une obsession, une douleur constante que nous essayions d’engourdir. Pendant ces moments difficiles nous nous sommes retrouvés aux confins de nous deux. Suzor ne m’a pas dit un seul mot pendant ces jours, j’ai fait la même chose. Parfois il venait déposer un baiser sur mon front, parfois je collais ma paume sur sa nuque, et nous savions que ce que nous étions en train de vivre nous scellerait ensemble pour toujours. Qu’aucune distance ne nous séparerait vraiment.

J’y crois encore aujourd’hui, et j’aime penser qu’il y croit aussi. Mais j’ai toujours cru, aussi, que nous ne pourrions jamais oublier ces moments sombres, ce souffle glacial, ces corps, cette brûlure. Maintenant je ne sais plus. Je ne veux pas qu’il oublie. Je ne veux pas être la seule à me souvenir.

Nous cherchions toujours mais commencions à croire que nos efforts étaient vains et, avec ce sentiment, le moral remontait un peu. Même si nous savions bien qu’il y avait peu d’espoir, le fait de ne pas retrouver les autres permettait à un rayon d’optimisme de se frayer un chemin dans les craques de nos traumatismes. S’ils ne s’étaient pas échoués à la lisière du boisé comme les quatre autres, peut-être avaient-ils réussi à survivre. Personne ne le disait, mais nous y pensions tous, et parfois un peu de lumière dans les yeux de nos camarades illuminait la tente.

Nous attendions les enquêteurs, qui avaient promis d’arriver deux jours plus tôt, quand Vadim est entré dans la tente, tremblotant. Il avait enlevé son chapeau et ses joues étaient blanches comme la montagne. Il a dit quelques mots en direction de Moses, qui n’a pas eu à traduire pour nous. Vadim avait trouvé un corps et, pendant que les autres et Suzor s’habillaient pour y voir, je suis restée blottie dans ma couverture. Je n’avais pas besoin de salir mes yeux davantage.

Des semaines plus tard, j’ai demandé à Suzor de me raconter ce qu’il avait vu. Un homme mieux habillé que les autres, glacé lui aussi, mais avec des blessures, des bleus, des coupures. Je lui ai demandé d’arrêter.

 

Deux hélicoptères de l’armée se sont posés un kilomètre plus loin et bientôt des soldats ont emporté chaque morceau de tissu, chaque cuillère, chaque soulier trouvé dans la tente déchirée des randonneurs. Des sacs à demi vides. Des brosses à dents. Neuf parkas. Treize paires de gants. Trois boussoles, une montre, deux haches. Des écharpes. Tout autour les enquêteurs prenaient des photos, marquaient le sol, les lieux ne nous appartenaient plus, cet espace funeste que nous avions envahi et que nous avions adopté depuis des jours pour y vivre notre désarroi n’était plus à nous.

L’enquêteur principal, Vladimir Korotaev, s’est approché de Suzor en me contournant comme si je n’existais pas. Il lui a tendu la main.

— Canadian, yes ?

Suzor a acquiescé et l’homme lui a remis une lettre portant le sceau du Kremlin. Dans un anglais impeccable, le texte nous annonçait que notre mission en Russie se terminait le jour même. Nous serions emmenés en hélicoptère jusqu’à Sverdlovsk, puis en train jusqu’à la base militaire la plus proche, d’où nous nous envolerions pour le Canada.

Je ne voulais pas. Suzor ne voulait pas non plus. Nous ne pouvions pas laisser nos frères derrière, pas tout de suite, pas avant d’avoir trouvé les derniers disparus et compris ce qui s’était passé dans ce repli de la montagne de la mort. Nous avons tenté d’expliquer notre refus à Korotaev mais il ne saisissait pas, ou ne voulait pas saisir. Suzor a fait signe à Moses de s’approcher et avant même qu’il ouvre la bouche, le jeune homme l’a pris dans ses bras. C’était ce que nous étions, un tricot, une cotte de mailles, une toile insécable. Korotaev a fait un pas vers l’arrière puis Moses lui a parlé. Nous n’avions pas besoin de lui dire que nous voulions rester, il le savait. Le ton a monté entre les deux hommes jusqu’à résonner dans la montagne. Nos frères se sont approchés et Korotaev a compris qu’il ne gagnerait pas. Il a été convenu que nous rentrerions à Sverdlovsk et que nous logerions à l’Institut polytechnique, avec Moses, jusqu’à ce qu’il y ait de nouveaux développements.

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